30/11/2009

Alef-Thau entre rêve et coma

Monde alef thau 1.jpgEntre rêve et réalité, le monde d'Alef-Thau, imaginé par Jodorowsky, connaît une seconde naissance sous le pinceau de Nizzoli. Cette série, initialement dessinée par Arno, conte les aventures d'un enfant tronc récupérant ses membres au cours d'une longue quête semée d'embûches. Dans cette suite, le dessinateur de la série, au sortir d'une séance de dédicaces, est renversé par une voiture. Plongé dans le coma, il va revivre les aventures de son héros. La narration alterne découverte de ce monde fantastique et réalité des hôpitaux, la femme du dessinateur devant se battre pour empêcher les toubibs de « débrancher » son mari. C'est poétique, splendide au niveau graphique et toujours aussi mystique. Du pur Jodo !

« Le monde d'Alef-Thau » (tomes 1 & 2), Delcourt, 13,95 €

 

29/11/2009

Gare aux Bobos !

Global Boboland.jpgDupuy et Berberian poursuivent leur entreprise de démolition de l'entreprise Bobo. Et de ses satellites : traders, financiers, politiques et autres intellectuels politiquement corrects aux mœurs écœurantes. Après avoir brocardé le bobo de base, celui de Paris (enfin, certains quartiers de Paris...) le duo va s'intéresser à quelques spécimen qui ne voient dans cette nouvelle façon de vivre qu'une occasion de s'enrichir encore plus et encore plus vite. On suit par exemple la vie trépidante d'Alban Ninque, digne représentant de la France d'en haut. Il est conseiller. Des puissants. Quand une journaliste lui demande de se présenter, il déclare en toute modestie : « Je suis ce qu'on appelle un esprit. Certains disent cerveau. Je trouve que c'est indélicat. Parce qu'on oublie l'âme. Et l'esprit, ce que je suis, c'est le cerveau plus l'âme. » Dans les faits, il utilise ses relations (au gouvernement ou dans la finance) pour étouffer scandales et autres grosses dégueulasseries qui ont tendance à enflammer l'opinion publique. On pourrait penser que c'est une caricature tant il est abject. En réalité un tel monstre existe. Ils sont même plusieurs. On les voit régulièrement pontifier, donner leur avis d'expert, à la télévision pour faire la promotion de leur dernier ouvrage. Si les histoires courtes de ce recueil dont le personnage principal est Alban Nique sont assez dures, les autres, plus légères, font sourire. Comme ce voyage pittoresque au Chiroubistan ou cette chasse au chevreuil du Bénin.

« Global Boboland », Fluide Glacial, 11,95 €

28/11/2009

La fleur que tu m'avais jetée

Voyage d'Akai 1.jpgCela ressemble à une ballade rock japonaise, cela devient une histoire fantastique aux multiples tiroirs. Le premier tome du « Voyage d'Akai » est une excellente surprise due aux talents conjugués de Massimiliano de Giovanni (scénariste) et Andrea Accardi (dessinateur). Ce duo italien est passionné par la culture nippone et a popularisé certains mangas de l'autre côté des Alpes. Le héros c'est Akai. Jeune, beau, autoritaire. Le roi de son quartier. Mais cela ne reste qu'un petit caïd, entraînant dans son sillage quelques fidèles comme Shiroi, adolescent secrètement amoureux de son mentor. Quand un cirque a la prétention de donner quelques représentations, Akai y appose son veto. Simplement car il n'a pas été prévenu. Un face-à-face tendu qui se termine par l'intervention d'une cartomancienne qui annonce à Akai qu'il n'a pas un destin commun : « Tu vivras longtemps, dans la richesse, seulement si tu atteins une ville au Nord, la légendaire Mirai. » Akai se laissera convaincre et partira en voyage. C'est ce périple, plein d'imprévus et de rencontres, que les auteurs vont nous conter. Il y sera notamment question d'un mariage fastueux où le petit groupe donnera une représentation de Carmen, la musique préférée d'Akai. Il y croisera la route d'un tanuki, créature mythique qui le défiera dans un match de sumo. Entre modernisme et poésie, cette série a une petite musique très particulière. Ensorcelante, envoutante...

« Le voyage d'Akai » (tome 1), Dargaud, 13,50 €

27/11/2009

Le retour du trio

Pieds nickelés 1.jpgLes Pieds Nickelés sont de retour. Dans une version encore plus politiquement incorrecte. Il est vrai que les trois arnaqueurs imaginés par Forton et longtemps animés par Pellos ont un vieux fond d'anarchistes. Trap et Oiry, les repreneurs de cette année 2009, ont décidé de creuser la fibre sociale du plus célèbre trio de la bande dessinée française. Premier thème abordé dans cet album intitulé « Pas si mal logés ! », les sans logis victime des marchands de sommeil. Tout débute par la sortie de prison de Croquignol. Classique. Il découvre que quelques quartiers de Paris ont changé, l'arrivée de riches Bobos ayant précipité la mort de certains petits commerce, notamment les débits de boisson. Quand il retrouve ses deux compères, Ribouldingue et Filochard, c'est pour partager un pont. Ils squattent alors le seul endroit allumé : une laverie automatique. Là ils ont l'idée de la transformer en « Lave Hôtel », l'occasion de rincer les clients. Parmi eux des joueurs de poker, marchands de sommeil sans états d'âme. La suite de l'aventure se déroule dans un vieil immeuble, promis à la destruction et accueillant une multitude de sans papiers payant des loyers exorbitants. Mais notre trio va intervenir et prendre l'argent où il se trouve : du côté des exploiteurs. On retrouve gouaille et satire de notre société. Une reprise énergique et réussie.

« La nouvelle bande des Pieds Nickelés » (tome 1), Delcourt, 9,95 €

06:41 Publié dans BD | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : trap, oiry, delcourt, pieds nickelés

26/11/2009

Evolution express

Nuisible 1.jpgTrès ambitieux le scénario de ce thriller futuriste de Mathieu Mariolle dessiné par Alfio Buscaglia. Un peu complexe aussi parfois. Mais rapidement on s'attache aux personnages et leurs mondes, différents mais qui vont se rejoindre au gré des événements tragiques frappant Paris en ces fêtes de Noël. Alors que des groupes pharmaceutiques testent de nouveaux médicaments, en prenant des risques à la hauteur des enjeux financiers, des défenseurs des animaux pénètrent dans un laboratoire pour rendre leur liberté à des chiens, singes et rats utilisés comme cobayes. Pendant ce temps, Yukiko, jeune inspectrice à la police criminelle enquête que le meurtre d'un enseignant chercheur. Égorgé par un de ses élèves en plein cours. Ces péripéties, la veille et le jour de Noël, sur fond de montée des intégrismes religieux, débouchent par une véritable révolution dans tout ce qui est vivant. Et si tout ce qui n'était pas humain s'unissait pour éradiquer ce nuisible dominant ? Mariolle arrive à nous passionner malgré une certaine complexité du propos. Le dessin de Buscaglia, au trait réaliste et épuré, fait parfois penser à du Paul Gillon plus appliqué.

« Nuisible » (tome 1), Glénat, 13 €

06:09 Publié dans BD | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mariolle, buscaglia, glénat

25/11/2009

Alerte sur Fangataufa

Scott Leblanc 1.jpgOn connaissait l'humour au deuxième degré, Philippe Geluck fait beaucoup mieux en signant le scénario d'une BD dessinée par Devig qui doit se lire au 15e degré, au minimum. « Alerte sur Fangataufa », première aventure du reporter Scott Leblanc semble à première vue une sorte d'hommage aux récits de la Ligne claire des années 50. Entre Hergé et Jacobs, avec savants, inventions et méchants voulant détruire la planète. Le héros, journaliste au magazine Bien en vue, a un animal de compagnie qui le seconde dans ses aventures. Et c'est là que tout dérape. Scott se balade en permanence avec un canari en cage répondant au nom de Tino. Un reporter qui est beaucoup plus sensible à la cause animale qu'aux malheurs de l'Humanité. Ainsi, quand son rédacteur en chef lui demande un reportage sur le professeur Moleskine, possible Nobel, Scott plutôt que de l'interroger sur ses dernières découvertes, ne s'intéresse qu'à son chat... En bref, le héros est complètement à côté de la plaque. Pourtant il va se retrouver au centre d'un complot visant à empêcher la France à maîtriser la bombe atomique. Rapidement le lecteur est fasciné par la bêtise de Scott et suit ses aventures avec un plaisir ironique allant crescendo jusqu'au dénouement final.

« Scott Leblanc » (tome 1), Casterman, 12 €

06:02 Publié dans BD | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : geluck, devig, casterman

24/11/2009

Jean-Louis et son encyclopédie

Jean-louis.jpgPersonne ne vous souhaite d'avoir un Jean-Louis dans votre entourage. Jean-Louis, le héros calamiteux imaginé par Fabcaro, est professeur. De ces remplaçants arrivés on ne sait d'où et qui se révèlent rapidement une plaie dans une équipe soudée et motivée. Jean-Louis est un savant mélange de gaffeur, d'égoïste et de prétentieux. Gaffeur quand il demande si le mari d'une de ses collègues n'est pas du signe du cancer. Perdu, il vient de mourir, la semaine dernière, d'un cancer justement... Son égoïsme est doublé d'une radinerie affligeante et la prétention est évidente quand il fait lire quelques chapitres de son « Encyclopédie ». Ce tissu d'ineptie répond à des questions essentielles comme « Où se situe l'Australie environ ? » ou « Pourquoi est-il préférable de ne pas être aveugle ? » Les déboires de Jean-Louis (de ses collègues plus exactement) sont présentées sous forme de strips d'une efficacité redoutable. La partie encyclopédie, plus dense, se présente sous forme de demi-planche pour chaque question. Ce premier album d'un héros qu'on espère récurrent couvre presque toute une année scolaire. Un humour noir et vache qui manque parfois dans la production comique trop lisse et politiquement correcte de ces dernières années.

« Jean-Louis », Drugstore, 10 €

06:47 Publié dans BD | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fabcaro, drugstore

23/11/2009

Dante, le poète profileur

Ambassadeur de Florence envoyé remplir une mission secrète à Rome, Dante Alighieri va enquêter sur de mystérieux assassinats de femmes.

 

Croisade des ténèbres.jpgDante, poète, écrivain, fierté de l'Italie, est également depuis quelques années héros de roman policier. Dante en profileur, c'est une idée de Giulio Leoni et si cela peut paraître incongru au premier abord, le résultat est très plaisant. Dans « La croisade des ténèbres », Dante va devoir se rendre à Rome en tant qu'ambassadeur de Florence. La ville attend beaucoup du poète et de sa force de persuasion. Alors qu'il est en pleine rédaction de son œuvre majeure, Dante rechigne à quitter son confort et mettre à mal son inspiration. Mais ses commanditaires savent comment manœuvrer le lettré. Il recevra en échange de ses services un manuscrit de Virgile. Le choix est vite fait.

 

Cadavre dans le fleuve

Flanqué de deux autres ambassadeurs (qu'il s'empressera d'abandonner Dante n'aimant pas le travail d'équipe), il se rend à Rome. L'occasion donnée à l'auteur pour décrire minutieusement les environs de la ville et toutes les petites gens qui y vivent. Le héros s'y rend en barque. Un voyage de nuit, éprouvant et inquiétant. Arrivé sur la terre ferme, il est le témoin d'une première scène peu banale. Des pêcheurs ramènent le corps d'une jeune femme. Tout le monde pense qu'elle s'est noyée, mais l'œil expert et aiguisé de Dante se doute qu'elle a été assassinée. Il découpe sa tunique et découvre un spectacle d'horreur : « La cavité thoracique était vide : on ne distinguait que les blanches saillies des côtes, noyées dans la chair grise. Le ventre, également vidé, fourmillait de petits poissons. L'assassin ne s'était pas contenté de tuer, il s'était acharné avec perversité sur la malheureuse, la découpant comme un animal de boucherie. »

Cherchant un logis pour son séjour, il se rend dans une maison dans un quartier excentré. Et là il retrouve le cadavre de la jeune femme, veillé par sa mère, la logeuse. Dante, bouleversé par le chagrin de la famille et constatant que la police ne fera rien pour démasquer le coupable affirme à la mère éplorée « Bien, la vieille. Ta fille sera vengée. »

 

Dépouille dans un sarcophage

Il se met à fureter dans les bas-fonds de la ville découvrant que ce n'est pas la première femme découverte assassinée et atrocement mutilée. Mais son enquête ne lui fait pas oublier sa mission. Il se rend à la curie pour rencontrer le pape Boniface, entouré du collège des cardinaux, « pareil à une couronne, inondant la salle d'écarlate. » A la curie où il va croiser une autre femme : Jeanne la Papesse. Cette femme qui avait réussit à se grimer en homme et à se faire élire pape, est enterrée dans une crypte secrète. Dante assiste à l'ouverture de son sarcophage. « Un corps vêtu d'une robe blanche qui reflétait la lumière des torches apparut. La tête était surmontée d'une tiare de la même couleur, et les petites mains fines qui reposaient sur la poitrine semblaient être croisées depuis peu, tant la peau paraissant élastique et les muscles des doigts relâchés. »

Ce roman offre plusieurs niveaux de lecture. Les passionnés d'histoire seront fascinés par la richesse des descriptions de Rome et de ses habitants, alors que les amateurs de polar apprécieront un suspense palpitant et la progression de l'enquête de Dante. Une belle réussite qui permet également aux lecteurs de mieux apprécier l'œuvre de ce poète, monument européen encore trop méconnu

« La croisade des ténèbres », Giulio Leoni (traduction de Nathalie Bauer), Belfond, 20 €

06:51 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : giulio leoni, belfond

22/11/2009

Petit loup deviendra grand

ainsi va le jeune loup.jpgRoman d’adolescence, roman de rupture et de formation, "Ainsi va le jeune loup au sang" de Christophe Donner raconte, souvent avec sensibilité, parfois avec une crudité extrême, la période d’émancipation de Samuel. Dans les années 60, après la mort de son père, il vit dans une maison menacée de démolition en compagnie de sa mère. Cette dernière, enseignante en dépression perpétuelle, s’accroche à cette maison, dernier espoir d’avoir une vie "normale". Mais la mairie de Paris arrive à l’épuiser. Il est vrai que le quartier est promis à un bel avenir avec la construction de la tour Montparnasse. Samuel connaît bien ce chantier. Régulièrement il y part en vadrouille la nuit. Tout tourne autour de cette construction. De ce monstre en devenir. Symbole d’un avenir glorieux, de la puissance de la technologie, des bureaux modernes et du capitalisme triomphant.

Une petite bande résiste pourtant. Le symbole c’est la maison de la mère de Samuel qu’il faut sauver. Mais très vite ce combat désespéré n’est qu’une façade pour quelques zonards, profitant de la bonté d’une pauvre femme. Le chef du groupe met la mère de Samuel dans son lit. L’adolescent n’admet pas cette trahison. Il part en vrille. Drogue, prostitution et finalement action violente contre la tour. Il est seul car sa mère, après quelques tentatives de psychothérapie, préfère s’enfoncer dans la folie et l’enfermement dans un asile.

Pris et jugé, Samuel se retrouve en prison. Le garçon, écorché vif, va découvrir un monde effroyable. La peur dans un premier temps puis il se forge une résistance à toute épreuve.

Il y a du Genet dans ce roman pour le côté prison, homosexuel et violent. Mais c’est en fait à Céline que Christophe Donner fait le plus de références. Le style y est, avec un peu plus de modernité. Mais surtout, les générations actuelles se reconnaîtront dans ces tentations et dérives. Samuel a franchi ce miroir qui nous a tous un jour tenté. L’autre côté n’est certainement pas mieux, mais définitivement différent…

 

« Ainsi va le jeune loup au sang » de Christophe Donner, éd. Grasset, 18 €

 

21/11/2009

Folies de la guerre

chants recousus.gifNous ne sommes pas à l'abri : les folies guerrières du siècle dernier pourraient très bien se reproduire. Claire Béchet, dans ce roman non situé dans le temps ni l'espace (on sait simplement que l'action se déroule dans un futur proche en Europe, dans un pays en guerre), parle avec justesse de la solitude des hommes et des femmes. L'évolution de notre société semble programmée pour toujours plus d'individualisme. Conséquence les personnages de cette histoire ne communiquent pratiquement pas entre eux. Pourtant Anna, l'héroïne, est journaliste. Elle part en reportage de l'autre côté de la frontière, dans la zone des combats, accompagnée d'un photographe qui lui servira également de guide et d'interprète car Joseph est originaire de la région. Arrivés à destination, ils sont accueillis par un ancien professeur, au chômage forcé, dans une grande maison qui a résisté par miracle aux bombardements.

L'auteur décrit longuement les froides conséquences de cette guerre. Les derniers habitants, ceux qui n'ont même pas eu la force ou la volonté de fuir les combats, survivent chichement dans ces décombres, tristes, sans véritable but si ce n'est de rester vivant. Anna, avant de rencontrer le chef de guerre, s'imprègne de cette ambiance sinistre pour son reportage.

Un soir, le professeur lui explique : « Nous n'avons plus de chants. Nous avons même oublié que nous chantions, que nos voix savaient faire autre chose que hurler, protester ou se lamenter. Nous n'en avons pas parlé, non, nous ne nous sommes pas donné le mot, non, c'est arrivé comme ça, sournoisement, et nous avons perdu le goût de chanter. »

Anna, en explorant le village, tombe en arrêt devant une grande ferme isolée. Attirée par le bâtiment, elle y pénètre et se retrouve prisonnière de la dernière locataire. Anna, prise en otage par une mère devenue folle d'avoir perdu ses fils à la guerre, glisse du statut de prisonnière à celui d'esclave. Docile et silencieuse, elle fait tout ce qu'on lui demande. Comme résignée, gagnée elle aussi par la fatalité qui s'est abattue sur la région. Pourtant elle résiste intérieurement. « Chaque matin elle se levait, se rasseyait au bord d'un lit qui n'était pas son lit, la tête dans les mains pour rattraper des miettes de rêves échappées du sommeil et les retenir au chaud de sa mémoire. Comme elle ne possédait presque plus rien, la moindre possession lui était devenue précieuse. Et les miettes des rêves qui avaient été siens lui appartenaient. »

Ce roman glacial, décrivant un monde qui nous pend au bout du nez avec des personnages dramatiquement solitaires, ne laissera personne indifférent.

 

« Les chants recousus » de Claire Béchet, Calmann-Lévy, 15 €