23/07/2013

Livre : François Garde met la descendance en pièces dans "Pour trois couronnes"

 

Chargé de mettre à jour l'héritage d'un riche industriel, le narrateur du roman de François Garde découvre une incroyable histoire de descendance.

 

françois Garde, pour trois couronnes, gallimardQuand on invente son métier, il ne faut pas s'étonner s'il évolue avec le temps. Le narrateur du roman de François Garde est curateur aux documents privés. En clair, il effectue le classement des papiers d'une personne décédée. Il faut être minutieux, curieux et surtout discret. Un travail de recherche, d'archivage, de recherche pour déblayer en quelques jours le fardeau de la paperasse d'une vie. Cela fait quelques années que Philippe Zafar vit correctement de cette activité à New York. Lui, le fils d'immigré libanais, a coupé les liens avec sa famille et trouvé sa voie.

Son destin, professionnel et personnel, bascule quand il accepte de travailler pour la veuve de Thomas Colbert. Ce dernier, un marin français devenu richissime industriel américain, était à la tête d'une fortune colossale au moment de sa mort à plus de 80 ans. Sans enfant, la veuve hérite. Mais un document retrouvé dans les papiers de son mari l'intrigue. Elle demande donc à Zafar, réputé pour son efficacité et sa discrétion, de déterminer s'il est bien de la main de Colbert et surtout sa signification.

Il s'agit d'une lettre manuscrite de trois pages racontant l'aventure d'un soir d'un marin de passage dans un port. Abordé par un homme dans un bar, il lui promet une belle somme contre un travail simple. Le marin accepte, est conduit dans une maison dans la ville haute et fait l'amour, en présence d'un médecin et d'un autre homme, à une femme au visage couvert d'un voile. Un quart d'heure de labeur payé « trois belles couronnes d'or, avec une tour au revers. » Zafar va se passionner pour cette histoire. Elle va lui répondre en écho à sa propre condition, Libanais n'ayant pas connu son pays de naissance.

Une minutieuse recherche va lui permettre de situer la ville où la marin a reçu les trois couronnes. Bourg-Tapage est la capitale d'une île tropicale, dans l'hémisphère sud, ancienne colonie où une paix fragile s'est installées après une guerre civile meurtrière entre les « Insulaires » et ceux du « dehors ».

 

Guerre civile à Bourg-Tapage

Un tiers du roman se déroule sur cette île imaginaire, mix entre Haïti, la Réunion et la Nouvelle-Calédonie. Un homme s'est levé pour exiger plus de justice pour les « Insulaires ». L'éternel affrontement entre colons et colonisés. Benjamin Tobias, fils d'un riche propriétaire et d'une simple Insulaire, a vu la fortune de son père disparaître. Devenu syndicaliste puis politicien, il mène la révolte. Pacifiquement, même si ses revendications sont nationalistes et mettent en avant une préférence nationale exclusive. Jusqu'à ce jour funeste ou une bombe explose sous sa voiture. Quatre mois plus tard, le coupable n'est toujours pas démasqué, l'île est à feu et à sang.

Zafar découvre l'histoire de Bourg-Tapage par l'intermédiaire d'un historien local qui raconte comment la politique de Tobias a modifié les mentalités. « Ceux d'ici » vous considèrent comme un étranger. « Désormais vous ne pouvez plus avoir avec eux de relations dépourvues d'arrières-pensées. Un mur s'est établie entre eux et vous, que vous n'avez pas vu s'élever, mais qui désormais, quoi qu'il advienne, ne s'abattra plus. Ils sont, eux, les gens d'ici. Vous êtes, vous, du dehors. » Les casques bleus de l'ONU sont encore en ville quand Zafar y passe quelques jours. Il va identifier le médecin, le marin, la femme. Et la descendance, fruit du travail payé trois couronnes d'or. Une filiation qui va faire vaciller l'empire de Colbert et le calme retrouvé de Bourg-Tapage.

Ce texte de François Garde, entre aventure et réflexion philosophique sur la filiation, envoute le lecteur, l'oblige à se questionner sur son arbre généalogique, ses ancêtres, sa descendance. On n'en sort pas indemne, même si tout est joué d'avance.

Michel LITOUT

 

« Pour trois couronnes » de François Garde, Gallimard, 20 €


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