28/08/2015

Cinéma : Dheepan, le Tigre nettoie la Cité

Dheepan, audiard, sri lanka, tigres tamouls

Palme d'or à Cannes, "Dheepan" de Jacques Audiard aborde deux problèmes d'actualité : l'intégration des réfugiés en Occident et la délinquance des cités.

Le cinéma français sait encore étonner et émouvoir. Jacques Audiard l'a brillamment prouvé au dernier festival de Cannes, décrochant la Palme d'or avec son film Dheepan, portrait d'un réfugié politique sri-lankais perdu dans une autre jungle, celle des cités "chaudes" de la banlieue parisienne. Pourtant la jungle, Dheepan (Antonythasan Jesuthasan) l'a beaucoup pratiquée. Membre des Tigres tamouls, armée révolutionnaire enlisée dans une guerre sans fin pour l'indépendance du pays, il a tué tant et plus. Le film s'ouvre par la confection d'un bûcher. Au milieu d'une cocoteraie qui devrait n'être qu'un paysage digne du paradis, les rescapés d'une bataille entassent les cadavres, les recouvrent de bois et y mettent le feu. Dheepan, le soir venu, s'habille en civil et jette son uniforme dans les braises. Il va changer de vie. Tourner le dos à la guerre. Mais pour obtenir le statut de réfugié politique, les ONG internationales cherchent surtout des familles. Dans un immense camp de réfugiés, il obtient de nouveaux papiers. Pour lui, sa femme et sa fille. Reste à trouver les deux autres tiers de la famille. Ce sera Yallini (Kalieaswari Srinivasan) et Illayaal (Claudine Vinasithamby), fillette de 9 ans orpheline.

Fausse famille

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Trois êtres en perdition, qui ne se connaissent pas mais ont cependant en commun le désir de quitter cette guerre qui leur a enlevé toute famille et (presque) humanité. Les scènes tournées dans le camp, avec départ en bateau surchargé, résonnent étrangement en cette fin d'été 2015. Le conflit au Sri-Lanka est terminé, mais d'autres pays sur Terre se déchirent et poussent des milliers de réfugiés à chercher refuge dans la vieille Europe. Ils espèrent rejoindre l'Angleterre, comme Yallini qui a une cousine installée près de Londres. Finalement la fausse famille au lourd secret débarque à Paris. Dheepan obtient même un emploi : gardien d'un HLM dans la cité du Pré en région parisienne. Payé, logé, en voie d'intégration on espère que c'est la fin des galères pour ces trois solitaires qui, au fil du temps, apprennent à se connaître, s'apprécier, s'aimer et même à se rêver en véritable famille. Pas de chance, la cité où ils viennent de s'installer est gangrenée par le trafic de drogue. Brahim (Vincent Rottiers), le caïd, après un séjour en prison, reprend les choses en main et voit d'un mauvais œil les efforts de Dheepan pour rendre la cité plus accueillante. L'ancien Tigre aide les personnes âgées, répare les ascenseurs et nettoie les parties communes. Il donne au nouvel espoir aux habitants 'normaux' de la cité, dépossédés de leur lieu de vie par les petits voyous. Jacques Audiard insuffle alors un côté Justicier dans la ville à son long-métrage. Cependant très loin des films de Charles Bronson comme certains l'ont caricaturé, mais avec suffisamment de réalisme pour que Dheepan retrouve son âme de Tigre et apprenne aux "cailleras de la téci" qu'il ne faut pas se croire toujours en pays conquis. Sous des airs de documentaire durant la première partie, le film aborde également la problématique de la condition des femmes et du repenti des criminels de guerre. Avant sa sortie, le film devait d'ailleurs s'appeler Dheepan, l'homme qui n'aimait pas la guerre, titre explicite sur la personnalité de ce héros exténué par le bruit des armes.

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Vincent Rottiers, le seul professionnel

Dheepan, audiard, sri lanka, tigres tamoulsPour ce film écartelé entre Sri Lanka et banlieue parisienne, Jacques Audiard a fait le pari des acteurs non professionnels. Les trois interprètes de la famille en pleine recomposition n'avaient jamais tourné avant Dheepan. Antonythasan Jesuthasan, réfugié en France depuis des années, est très impliqué politiquement et son combat passait jusqu'à maintenant par l'écriture de romans. Côté banlieue, le réalisateur a également puisé dans le vivier de la cité où il a installé ses caméras. À deux exceptions près, Marc Zinga et Vincent Rottiers, le caïd. Habitué des rôles puissants, cet acteur de 29 ans a débuté très jeune. À 15 ans il décroche son premier rôle dans Les Diables. Il y interprète un adolescent fugueur en pleine révolte. Un rôle qu'il va entretenir, multipliant les apparitions dans les films et séries françaises. Son talent lui permet de 'survivre' à cette image d'ado rebelle. On le retrouve dans des films intimistes comme Valentin Valentin ou Le monde nous appartient. Dans Dheepan, il parvient à insuffler une belle humanité à un homme en sursis. La loi de la cité, pire que celle de la jungle ou d'un monde en guerre, ne lui laisse que peu d'espoir. Il fait ce que tout le monde attend de lui : menacer, punir, être intransigeant et, quand il le faut, tuer. Sa relation avec Yalini, qui s'occupe de son père handicapé, est une goutte d'espoir et de paix dans un film où la fureur est omniprésente.

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