18/10/2015

BANDE DESSINEE : Corto Maltese, l'aventurier perpétuel

Figure singulière de la bande dessinée, Corto Maltese, créé par Hugo Pratt en 1967, revient en librairie dans une aventure inédite. Retour sur le parcours du plus romantique des aventuriers de papier.

 

 

Afrique, Asie Pacifique, Europe, Amériques... Les pages de garde des nouvelles éditions des aventures de Corto Maltese donnent une bonne idée de la bougeotte du héros imaginé par Hugo Pratt et dont un album inédit vient relancer la carrière. Le marin d'origine maltaise, anarchiste et romantique, ne craint pas de partir à la découverte d'horizons inconnus. Comme son créateur, l'Italien Hugo Pratt, longtemps installé en Argentine, qui a connu le succès en France et finit ses jours en Suisse il y a tout juste 20 ans. Vingt années durant lesquelles ses bandes dessinées ont régulièrement été rééditées, tant les aventures de Corto Maltese que ses productions antérieures comme Ann de la Jungle ou Sergent Kirk. Mais Corto tient une place à part dans sa carrière. Plus qu'un personnage, Pratt estimait qu'il avait "créé un mythe". De sa jeunesse en Mandchourie en 1901 à sa mort (ou disparition, son créateur n'a jamais été clair sur ce point précis) en Espagne après son engagement dans les Brigades Internationales dans les années 30. Un parcours fulgurant rempli de 'trous', bien pratiques pour les repreneurs de la série. Corto c'est un physique de jeune premier, impassible, imperturbable, charmeur. Casquette de marin vissé sur le crâne, longues rouflaquettes et boucle dans l'oreille gauche, il est reconnaissable aussi à son grand cardan, cependant plus élégant que les pantalons de golf de Tintin. Sa première aventure, en 1967, le montre d'entrée en mauvaise posture, dérivant dans l'Océan Pacifique attaché sur une croix. Une histoire de pirates, un peu comme le Sandokan exhumé des archives de Pratt.

 
De la littérature

Toute la différence est dans la personnalité du héros. Il semble passer à travers ces événements, comme ballotté et rarement concerné par ces luttes triviales. Peu bavard, renfermé, il s'en tire toujours alors que ses ennemis le croient fini. Par la suite il changera de décor, de la Sibérie (avec Raspoutine, personnage secondaire essentiel de la saga) à Venise, ville chère au cœur de Pratt en passant par l'Amazonie ou la Corne de l'Afrique. Mieux que les reportages du National géographic car doublés de documentaires historiques. En France, Corto Maltese a débuté sa carrière dans... Pif Gadget. L'hebdomadaire communiste commande des histoires complètes de 10 ou 20 pages au créateur italien. Le marin dénote entre Rahan et le Docteur Justice et ne trouve pas véritablement son public chez les jeunes. Pratt en ce sens est le véritable pionnier de la bande dessinée dite adulte. Le personnage deviendra par la suite un pilier du magazine (A Suivre) publié par les éditions Casterman, ouvrant la voie à Tardi, Forest ou Comes dans la reconnaissance du noir et blanc. C'est Pratt aussi qui a donné ses lettres de noblesses à ce que l'on appelle parfois pompeusement de 'roman graphique' même si dans son cas il s'agit véritablement d'une œuvre où l'écrit, les dialogues notamment, très théâtraux parfois, ont une importance primordiale. Corto a fait rêver des générations d'aventuriers en salon, parcourant le monde dans le sillage de ce marin capable de s'acclimater à toutes les situations.

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Un retour 'Sous le soleil de minuit'
 
Quand les ayants droit de l'œuvre d'Hugo Pratt décident de donner une suite aux aventures du marin maltais, la principale difficulté réside dans le choix des repreneurs. Refaire du Lucky Luke ou du Blake et Mortimer est à la portée de tout dessinateur un peu doué, se fondre dans le style de Pratt beaucoup moins aisé. Entre esquisse et ligne claire allégée, aux décors minimalistes et personnages typés, le trait de Pratt est immédiatement identifiable. Mais est-il imitable ? Oui en grande partie peut-on affirmer désormais après avoir lu 'Sous le soleil de minuit', 13e titre de la série. Ruben Pellejero, dessinateur catalan, remarqué pour sa série Dieter Lumpen et ses histoires complètes avec Denis Lapière dans la collection Aire Libre (Un peu de fumée bleue ou L'impertinence d'un été) a su acclimater ses plumes et pinceaux à la magie graphique de Pratt. Cela donne des cases d'une simplicité et d'une force redoutables. D'autant que l'aventure se déroulant en grande partie dans le grand nord canadien, les étendues blanches et verticales sont légion pour planter l'ambiance désertique typique de l'univers de Corto.
Un bon dessin c'est essentiel, mais toute la particularité de l'univers de Corto passe aussi et surtout par les scénarios denses, bourrés de personnages et de rebondissements. Casterman a là aussi cherché ce qui se fait de mieux, toujours en Espagne. Juan Diaz Canales, créateur de Blacksad, a accepté dans la minute la proposition. Il avoue être passionné par cet univers et avoir "développé au fil des ans une relation très forte avec les personnages. Reprendre Corton c'est pour moi comme travailler avec un vieil ami." Une connaissance qui saute aux yeux dans la nouveauté. L'action se déroule en 1915. Si l'Europe est plongée dans la guerre, Corto, aux USA, est missionné par son ami Jack London pour remettre à une 'amie' une lettre. Il doit pour cela rejoindre une ville minière perdue dans le grand nord canadien. Un long périple au cours duquel il croise des rebelles irlandais, des Indiens révolutionnaires (avec procès bâclés et exécutions par guillotine), des gardes montés à la justice expéditive, un ours blanc et même un espion allemand. Sans oublier quelques jolies jeunes femmes, déterminées même si elles ont tout à apprendre du maniement des fusils. 'Corto Maltese' (tome 13), Casterman, 16 euros (il existe une édition en noir et blanc, d'un format plus grand, 25 euros). 
 
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Rééditions : Pratt est toujours là
 
Corto Maltese demeure une figure charismatique, romanesque, au look sophistiqué : c'est une icône masculine. Son individualisme revendiqué, son célibat assumé, ses actions désintéressées, son mode de vie nomade, son sens de la dérision, son élégance et son charme l'imposent comme une incarnation idéale du trentenaire contemporain." Cette description très juste du héros d'Hugo Pratt est de Benoît Mouchart, directeur éditorial des éditions Casterman. Il poursuit en constatant que les lecteurs peuvent parfaitement s'identifier à ce personnage qui traverse les décennies. Logique donc que la maison d'édition décide de redonner vie au héros mystérieux. Sans cependant oublier d'exploiter le fond. Les aventures de Corto Maltese ce sont des centaines de planches, découpées en une douzaine d'albums. Si les originaux ont des cotes très appréciables (plus de 150 euros pour l'édition de 1975 de "La Balladede la mer salée"), ce sont des BD que l'on trouve sans aucune difficulté dans toutes les librairies. Et pour marquer l'arrivée de la nouveauté de Diaz Canales et Pellejero, Casterman a repris l'ensemble de la série dans une nouvelle présentation plus classique avec couverture cartonnée. Les trois premiers tomes, sortis en juin, ont été suivis de trois autres fin août. En même temps que "Sous le soleil de minuit", est sorti "La jeunesse", "Fable de Venise" et "La maison dorée de Samarkand". Les collectionneurs devront attendre le 18 novembre pour compléter la série avec les trois derniers volumes. Les histoires de Hugo Pratt sont également disponibles (pour certaines) dans des éditions de poche à petit prix. Folio a profité de la vague pour remettre en, vente "Fable de Venise" et "Les éthiopiques", deux chef-d'oeuvres absolus au tout petit prix de 7,65 euros. Folio également a réédité le seul roman écrit par Hugo Pratt à la fin de sa carrière. Simplement intitulé "Corto Maltese", il s'agit d'une nouvelle version de la "Ballade" mais sous forme d'un roman. Tempêtes, mers du sud, pirates : on retrouve tout l'univers de Pratt mais avec une musique différente, encore plus littéraire que dans ses BD. Non seulement Corto Maltese est de retour, mais il est omniprésent. Eternel aventurier sans cesse sur le départ, Corto ne demande qu'à vous faire rêver. Longtemps. Partout.

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