27/10/2015

Livre : L'Afrique relevée de « Petit Piment »

 
Abandonné par ses parents dix jours après sa naissance, Petit Piment grandit dans un orphelinat du Congo. De quoi gâcher une vie racontée dans sa verve habituelle par Alain Mabanckou.
 
Bébé abandonné à l'entrée d'un orphelinat, Moïse est baptisé par Papa Moupelo, le prêtre qui vient chaque semaine faire chanter les gamins de l'institution. Moïse n'est qu'une petite partie de son nom, long comme un jour sans pain. Mais c'est sous le sobriquet de Petit Piment que cet enfant va faire parler de lui.
Le roman d'Alain Mabanckou, à la première personne, est construit à l'inverse d'une vie. Au début, on galère, puis arrive le temps de l'épanouissement. Avec Petit Piment, c'est l'inverse. Tant que Papa Moupelo venait chaque semaine, la vie valait le coup. Mais du jour au lendemain il disparaît. Encore gamin, notre héros ne comprend pas que le religieux vient d'être victime de la révolution socialiste imposée par le pouvoir. Terminés les chants liturgiques, place aux odes au président. Sous la houlette du directeur, un certain Dieudonné Ngoulmoumako, la vie change. Brimades, punitions, corrections : c'est l'enfer. Les gardiens sont intransigeants, les autres pensionnaire pires. Notamment des jumeaux qui font régner la terreur dans les dortoirs. Quand ils s'en prennent à Bonaventure, le meilleur ami de Moïse, ce dernier décide de le venger. Subrepticement, il introduit une forte dose de piment dans la nourriture des tyrans. Ils passent une nuit terrible. Les trois jours suivants sont abominables. Voilà comment le gamin de Pointe-Noire devient Petit Piment. Les deux caïds, flairant le gars dégourdi et peu impressionnable, lui pardonnent et le nomment second de leur bande.
La première partie du roman, entièrement située dans l'orphelinat, est la plus émouvante. Encore enfant, Petit Piment a un fond d'humanité, de gentillesse et d'empathie. Malgré les coups durs, les injustices et un horizon bouché, il croit encore en l'Homme, comme si l'enseignement de Papa Moupelo persistait tel un phosphène au fond de la rétine. Le drame de Petit Piment, c'est sa gentillesse. Et sa peur de décevoir. Quand les jumeaux décident de s'évader, il n'ose pas refuser de participer au plan. Et le voilà devenu petit voyou dans le grand marché de Pointe-Noire.
 
Ami des prostituées
Heureusement il croisera une nouvelle fois une bonne âme qui tentera de le sauver. Maman Fiat 500 est une mère maquerelle. Elle se prend d'amitié pour ce gentil garçon, serviable et si prévenant pour ses dix filles. Surtout il ne juge pas sa profession quand elle lui explique. « A-t-on jamais cherché à savoir ce qu'il y a derrière chaque femme qui marchande ses attributs ? On ne naît pas pute, on le devient. (…) Et puis on franchit le pas, on propose à un passant son corps avec un sourire de circonstance, parce qu'il faut aguicher comme dans tout commerce. On se dit que ce corps, même si on le déprécie un soir, on le lavera le lendemain afin de lui rendre sa pureté. Et on le lave une fois à l'eau de javel, on le lave deux fois avec de l'alcool, puis on ne le lave plus du tout, on assume désormais ses actes parce que les eaux de la terre ne pourront jamais procurer de la pureté à qui que ce soit. » Dans le giron de Maman Fiat 500, quelques douces années s'écoulent.
Mais la malédiction frappe de nouveau. Et cette fois ce ne sont pas quelques pincées de poudre de piment qui le sortiront d'affaire. Aussi tragique que l'histoire de ce continent, le roman d'Alain Mabanckou raconte surtout l'énorme gâchis de talent et d'intelligence causé par la misère d'une majorité et l'ambition d'une minorité.
Michel Litout

 

« Petit Piment », Alain Mabanckou, Seuil, 18,50 €
 

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