28/06/2017

Cinéma : Deux belles âmes prennent la route

VISAGES VILLAGES. Agnès Varda et JR à la rencontre de la France rurale.



Totalement improbable. Et pourtant merveilleux. Comment Agnès Varda, princesse de la Nouvelle Vague, cinéaste du réel et monstre sacré du cinéma d’art et essai, a-t-elle trouvé la ressource et la force pour se lancer dans la réalisation de ce film avec JR, photographe à la démarche originale, transcendant l’anonymat et le grand format dans les rues ? « Je suis allé la voir chez elle, se souvient JR. Le lendemain elle est venue dans mon atelier. Le surlendemain on partait en tournage, à l’aventure. »


Une sacrée aventure, qui va durer deux années, à raison de quelques jours de tournage par mois, Agnès Varda, bientôt 90 ans, ayant besoin de repos pour récupérer de ces escapades fatigantes. Son idée à elle : aller à la rencontre des gens vivant dans les villages. Son but : photographier ces inconnus dans son « camion magique » et afficher leurs visages sur les murs disponibles près de chez eux. Ou carrément sur leur habitation comme c’est le cas dans la première séquence, dans le Nord, sur la maison de corons de Jeannine, promise à la démolition (lire ci-contre).
On va donc aller à la rencontre de Français et Françaises, du Sud, du Nord, de l’intérieur ou du bord de mer. Des actifs, des retraités, loin de la civilisation ou au cœur de leur lieu de travail. Un instantané d’une certaine France, diverse et fascinante. Une France que l’on connaît sans toujours y accorder plus d’attention. C’est aussi la grande qualité de ce film, entre fiction et documentaire, entre intime et universel.
■ Montage aux petits oignons
Le montage, supervisé par Agnès Varda qui avoue que c’est son activité préférée dans la fabrication du cinéma, permet de lier ces sé- quences a priori disparates. Le génie c’est de mêler les relations et sentiments des deux artistes, parfois émerveillés en même temps, mais aussi pas toujours d’accord. JR parvient à transformer Agnès en modèle, ses rides et adorables petits pieds s’affichant sur des wagons de marchandises pour traverser la France. Agnès bougonnant contre le culte du secret de JR, refusant de parler de sa vie privée et encore plus de retirer son chapeau et ses lunettes noires.
Un fil rouge qui pourrait être agaçant mais qui au final se transforme en grand moment de cinéma, de ces scènes qui, n’en doutons pas, deviendront mythiques dans quelques générations. Exercice appliqué de narration cinématographique qui devrait être enseigné à tous les apprentis réalisateurs et scénaristes.
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Un film "avec les gens"
 
 

 

« Résister à la paresse et à l’imbécillité », tel est le credo d’Agnès Varda. Son moteur aussi pour continuer à tourner, photographier, exposer. A 89 ans elle ne voulait plus se lancer dans de grands projets, mais le travail de JR, sa démarche, sa sympathie aussi, l’ont convaincue. Leur première rencontre semble de l’ordre du coup de foudre. D’un petit jeune qui a toujours eu de la tendresse pour les vieilles personnes. D’une mamie pour qui le partage est essentiel. Alors elle a conduit JR dans le Nord, à la rencontre des descendants des derniers mineurs de fond. JR a reproduit des photos d’époque en grand format et les a collées sur ces maisons de briques. Ils ont sonné aux portes, pour avoir des témoignages et sont tombés sur Jeanine. Une résistante, dernière à habiter dans cette rue. Une première séquence prometteuse. Avec une histoire et de l’émotion.

Décision est prise de multiplier les déplacements, d’en faire un film. JR pensait que le seul nom d’Agnès Varda lui ouvrirait toutes les portes du financement. Que nenni. « Je suis une célébrité à la marge » note malicieusement la cinéaste qui n’a pourtant plus rien à prouver. Ils se sont battus, sont passés par le crowfunding et ont mené à bien leur projet. Le triomphe à Cannes (Œil d’or du meilleur documentaire) a donné raison à JR qui refuse d’être un « bagnard publicitaire » et qui de ce fait réalise un film « sans les marques, avec les gens ».

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