25/04/2015

Livres : De très étranges personnages

Ils sont tracassés les personnages de ces deux romans. Entre l'éleveur de porc, fétichiste de poupées et le jeune garçon attiré par les vieux messieurs, attendez-vous à d'étranges rencontres

L'amour prend parfois d'étranges chemins de traverses. Dans « La fourmi assassine » de Patrice Pluyette et « Votre serviteur » de Christian Combaz, il frappe dans des lieux inattendus. Et des personnages peu communs.

fourmi assassine, votre serviteur, combaz, pluyette, flammarion, seuilLegousse, éleveurs de porcs, ne demande pas grand chose à personne. Son plaisir c'est d'acquérir des poupées grandeur nature, aussi vraies que de véritables femmes. Il aime les sortir, leur faire faire du shopping et même aller au bar avec elles. Un véritable harem qui résout bien des problèmes dans la vie triste de cet homme solitaire. Legousse est au centre de l'intrigue d'un roman iconoclaste signé Patrice Pluyette. Sa passion des poupées le rend suspect au yeux de la majorité des gens « bien pensants ». Aussi, quand Odile Chassevent disparaît, il se retrouve logiquement dans la liste des suspects. Mais Odile a sans doute d'autres raisons de s'éclipser de la vie de son mari. Ce dernier le reconnaît, mais un peu tard : « On recrée en totalité le spectre de la femme perdue, la vie autour, elle et nous dans cette vie. Il mesurait son attachement à elle. Il était prêt à tout recommencer pour la faire revenir. Il reconnaissait ses erreurs. Il aurait dû lui parler plus souvent. Lui dire qu'il l'aimait. Se rendre disponible. Il pensait qu'elle ne partirait jamais et qu'il aurait assez de la vie pour s'améliorer. Maintenant c'était trop tard. C'est toujours trop tard pour bien faire dans la vie. » Oui, la vie est d'une grande complication, à tous les niveaux. Patrice Pluyette nous l'explique dans le détail en déroulant les vies de ces héros du quotidien. On se reconnaît (un peu) même si certaines attitudes nous semblent réellement extrêmes.

 

Mon amour de général

fourmi assassine, votre serviteur, combaz, pluyette, flammarion, seuilL'amour aussi est omniprésent dans le roman en partie autobiographique de Christian Combaz. « Votre serviteur » retrace la jeunesse d'un petit Français comme les autres. Enfin pas exactement puisque rapidement il se découvre des attirances sexuelles assez éloignées de la moyenne : seuls les vieux messieurs l'émoustillent. Invité chez un ami rencontré à khâgne, le narrateur, Simon, lui révèle « qu'il n'a aucun goût pour les jeunes filles. Puis, répondant à une question qu'on ne lui posait pas davantage, il ajouta que les jeunes hommes le laissaient indifférent aussi (…) Il fallait admettre qu'il était tombé dans une case négligée par les statistiques. Sa particularité ressemblait à ces cultes sectaires qui n'ont qu'un millier d'adeptes. »

Le provincial va s'installer à Paris, découvrir la haute bourgeoisie, devenir l'ami et le confident de quelques hommes influents pour finalement rencontrer l'amour de sa vie, un vieux général de l'armée de l'air. Etonnante histoire que la leur, l'ancien militaire et le petit journaliste, partant en vacances comme oncle et neveu, oubliant toute pudeur une fois à l'abri, dans l'intimité de la chambre.

En plus d'une description détaillée et savante du milieu culturel des années 70, ce récit est avant tout une très belle histoire d'amour, où la différence des âges importe peu, si ce n'est qu'elle implique la disparition du général d'aviation bien avant Simon.

« La fourmi assassine », Patrice Pluyette, Seuil, 15 €

 

« Votre serviteur », Christian Combaz, Flammarion, 21 €

 

14/04/2015

Livre : La chasse aux mutants trop "Brillants"

Entre thriller et roman fantastique, ce roman de Marcus Sakey décrit une Amérique aux prises avec un mouvement terroriste mené par des mutants.

 

brillants, sakey, série noire, gallimardDans un présent très légèrement modifié, les USA sont aux prises avec une vague de terrorisme sans précédent. Nick Cooper, agent fédéral, a pour mission d'éliminer les poseurs de bombes. Par tous les moyens. Tout a commencé au début des années 80. De façon tout à fait invisible. 1 % des nouveaux nés sont différents. Dotés d'un don qui les rendent spéciaux, supérieurs aux autres humains. Au début des années 2000, ces « anormaux » commencent à se distinguer. Leurs formidables capacités les transforment en Brillants. Ils réussissent dans de nombreux domaines et font beaucoup d'envieux.

De Brillants ils deviennent Monstres et tous les enfants sont testés à partir de 8 ans. Les Brillants sont retirés à leur famille et placés dans des académies qui ressemblent plus à des camps de concentration pour surdoués qu'à un cadre idéal pour une jeunesse épanouie. Les premiers terroristes sont tous issus de ces académies. Des Brillants qui n'admettent pas que la majorité dicte sa loi. Dénonciation politique d'abord, puis lutte armée. Alors le gouvernement créé une agence spéciale chargée de traquer et d'éliminer ces dangers pour la société.

Paradoxe, dans ses rangs se trouvent quelques Brillants qui ont choisi le camp de la légalité. C'est le cas de Nick Cooper, le personnage central de la première partie (c'est annoncé comme une trilogie) de ce thriller fantastique signé Marcus Sakey.

 

Devinette et invisibilité

Cooper a un don. Il parvient à deviner ce que va faire son interlocuteur dans les 10 à 15 secondes à venir. Il a ainsi toujours un coup d'avance. Très utile dans le métier de Cooper, agent spécial chargé d'éradiquer les terroristes. Cela fait des années qu'il est sur la piste de John Smith, le leader du mouvement. Ce dernier, après avoir tenté de faire avancer sa cause par le débat, s'est radicalisé. Un jour, avec trois hommes de main, il a pris d'assaut un restaurant, tué un sénateur et des dizaines d'innocents, dont des femmes et des enfants.

Cooper le hait. Il a vu des centaines de fois la vidéo surveillance de l'attentat et rêve d'avoir la tête de John Smith dans le viseur de son arme. La première partie du roman, en plus de planter le décor général de la série, montre la vie quotidienne de Cooper. Ses planques, ses poursuites, ses visites à ses enfants dont la garde a été confié à son ex-femme. Grosse montée d'adrénaline quand il découvre qu'une nouvelle attaque est imminente. Mais il arrive trop tard. Bilan plus de 1100 morts et une guerre encore plus implacable.

Pour enfin avoir une chance de s'approcher de Smith, Cooper va employer les grands moyens. Il endosse la responsabilité de l'attentat et attend que l'organisation le contacte. Cela arrive au bout de six mois de cavale, par l'intermédiaire de Shannon, une femme qui peut se rendre invisible en se glissant dans les endroits que personne ne regarde. Un drôle de couple se forme, traversant les USA pour rejoindre la cachette de Smith, au cœur du Wyoming.

Cooper ment en permanence pour garantir sa couverture. Mais peut-être en est-il de même de la part de Shannon ? « Elle cachait quelque chose, lui mentait au moins par omission. Mais quoi ? Difficile à dire. En outre, il ne pouvait pas l'en blâmer. Lui aussi, il lui mentait. » Toute la richesse du roman est dans ces mensonges permanents. En fait, les faux-semblants sont très trompeurs. Qui est du bon côté ? Qui joue véritablement de la terreur ? Il faudra plus de 350 pages pour que Cooper commence à entrevoir un embryon de vérité. Un coup de théâtre qui rend encore plus passionnant, ce roman sur l'acceptation de la différence.

 

« Les Brillants », Marcus Sakey, Série Noire, 19,90 €

 

03/04/2015

Livre : Éboueur à bas prix

Dick Lapelouse fait dans le social. Le héros imaginé par Sébastien Gendron casse les prix dans son secteur de prédilection : tueur à gages.

 

gendron, lapelouse, bordeaux, détective, albin michelQui n'a pas eu envie, une fois dans sa vie, de se débarrasser d'un importun. Un parasite qui nous bouffe l'existence. Une pensée furtive, mais des siècles de civilisation empêchent le passage à l'acte. La seconde idée, c'est de déléguer le travail d'extermination. Problème, les tueurs à gage ne sont pas bon marché. Mais ça c'était avant l'arrivée de Dick Lapelouse sur le marché du crime rémunéré.

Le personnage inventé par Sébastien Gendron revient dans une seconde aventure, mouvementée et très psychologique. La particularité de Dick, ce sont ses tarifs. Il accepte de tuer pour des sommes très raisonnables. Rarement plus de 150 euros, tous frais compris. Cet ancien homme de main d'un truand marseillais a une grande expérience dans l'élimination des déchets. Un traitre, une balance, un gêneur voire un politique qui refuse de cracher au bassinet : Dick était la solution. Après quelques années de bons et loyaux services, il quitte ce milieu pour se mettre à son compte. A Paris puis à Bordeaux, ville de prédilection de l'auteur.

Les affaires marchent tellement bien qu'il est obligé de prendre un bureau pour recevoir ses clients. Il embauche même une secrétaire et partage le loyer avec un psychanalyste. Le début du roman est léger et enlevé. Entre la description de Camille, la secrétaire fan de Claude François et quelques affaires vite expédiées, le roman se lit parfois comme un San-Antonio. Pratique et méfiant, avant d'accepter un contrat, Dick fait passer un certain nombre d'épreuves à ses clients potentiels. Il leur demande comment ils désirent que le gêneur meure. Pour ce faire il a un catalogue très détaillé dans lequel il décrit plusieurs dizaines de modes opératoires, du classique révolver à la pendaison en passant par les couteaux, étouffement et autre utilisation d'objets contondants. Ensuite, il tient à ce que la demande d'exécution soit enregistrée par une petite caméra. Une preuve pour impliquer le client, au cas où Dick se ferait prendre. Il veut bien tuer mais ne pas en supporter seul les conséquences.

 

Mort à Barcelone

A son psychanalyste et ami, voisin de palier, il explique qu'il y a « un million de manières de mourir et chacune correspond à un moment. Je ne veux pas que mes clients se trompent sur ce qu'ils désirent vraiment parce que je ne veux pas me tromper non plus. Dans l'idée, le fait de me demander de flinguer, d'étrangler ou de poignarder quelqu'un c'est presque aussi simple que d'aller au rayon des plats surgelés d'Auchan parce qu'on n'a pas envie de préparer le repas du soir. Dans les faits, c'est tout autre chose. » Habituellement il se contente d'officier dans la région. Il accepte pourtant de dézinguer une crapule de la pire espèce à Barcelone. Un ancien Franquiste, qui s'est fait passer pour un Républicain et qui a semé quelques morts derrière lui. Exit les quais de la Garonne et place aux ramblas catalanes. Un contrat exotique qui va cependant remuer bien des souvenirs dans la vie de Dick. Il va même rencontrer sa conscience, lui qui était persuadé d'en être dépourvu.

Entre grosse prise de tête intellectuelle et action pure et dure, cette « Revalorisation des déchets » de Sébastien Gendron promène le lecteur des plus horribles scènes de crime au délire paranoïaque d'un homme qui pourrait bien être un tueur en série enfin utile pour la société.

« La revalorisation des déchets », Sébastien Gendron, Albin Michel, 19 €

 

 

 

28/03/2015

Livre : My name is Moore, Roger Moore

 

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Roger Moore troque le pistolet de l’agent 007 pour un stylo moins agressif. Dans cette biographie, concoctée sous forme de souvenirs précis, l’acteur britannique qui a conquis Hollywood, revient sur plus de 50 ans de carrière. Des théâtres londoniens aux plateaux américains en passant par la télévision, Roger Moore a surtout interprété le personnage de James Bond. Sa distinction et son flegme ont donné une autre dimension au héros de Flemming. Mais il a su exister avant et après. Dans ces mémoires très directes et vivantes, il retrace aussi ses débuts à Londres, sa conquête du monde avec la série « Amicalement votre » en compagnie de l’impayable Tony Curtis et la suite de sa carrière, une fois auréolé du titre de James Bond officiel. Un livre événement qui fait une part belle aux illustrations. En plus d’un cahier de photos en couleurs, le livre bénéficie de très nombreux clichés en noir et blanc issus de la collection personnelle de l’acteur. Un témoignage émouvant sur une immense carrière.

 

 

« Roger Moore, mémoires », First Editions, 19,95 euros

 

09/03/2015

Livre : Ado turbulente à la Manoeuvre

Manon Manoeuvre, fille de Philippe Manoeuvre, raconte dans ce témoignage cru et poignant comment elle a été enfermée, par sa propre mère, dans une véritable école-prison pour adolescents rebelles.

 

manoeuvre, manon, californie, petite agitée, flammarionPauvre petite fille riche et privilégiée... Manon Manœuvre, fille de Philippe Manœuvre, journaliste rock et animateur télé, est née du coup de foudre trop court de l'agité du PAF (Les enfants du Rock...) et d'une actrice anglaise, Carey More, incroyablement belle. Très vite le couple se sépare et la mère s'installe en Californie avec la fillette. Manon passe quelques vacances en France, entre Corse, Paris et le centre du pays. Les liens se distendent avec son père, pas assez présent, trop occupé par ses multiples activités. Rien de bien exceptionnel, une vie classique de fille de divorcés, avec l'argent en plus. La jeune fille, aujourd'hui âgée de plus de 20 ans, revient sur son adolescence marquée par les excès et un passage dans une école-prison traumatisante. Un témoignage cru et détaillé, qui n'épargne personne, de la mère au père en passant par le milieu trop gâté des riches Californiens.

Ecrit dans une simplicité parfois déroutante (on entend presque la gamine parler et s'offusquer), le récit de cette enfance fait la part belle à la Californie. Ce pays si beau, ensoleillé, ouvert et où tout est possible pour ceux et celles qui ont de l'argent et savent mentir sur leur âge. Manon Manœuvre dans le genre est imbattable. A peine âgée de 13 ans, elle se fait passer pour une femme de 18 ans. A 14 ans, elle traîne avec des adultes de 25 ans, partage leurs jeux sexuels, expérimente toute sorte de drogues et fugue régulièrement. Un père absent, une mère dépassée : elle est sur la mauvaise pente, en a parfaitement conscience mais pour rien au monde ne veut amender son comportement.

Mauvais résultats scolaires, exclusion de lycées privés pourtant peu regardant sur le comportement de leurs élèves tant que les parents payent les études : la mère de Manon décide de prendre le taureau par les cornes. Elle la fait admettre dans une école mormone en plein désert de l'Utah. Et là, la vie de Manon bascule.

 

Rigueur et humiliation

Dans cette « prison » elle perd son nom et devient le matricule 368. « Ces mormons, forçant les gens à être clean en leur filant des pilules, n'allaient pas nous foutre la paix, tant que nous ne nous soyons pas repenties de nos péchés et devenues les zombies de la nation. » Tout dans le fonctionnement de l'école n'est que rigueur et humiliation. Un monde abominable pour Manon qui aime s'habiller léger, écouter du rock très fort, boire de l'alcool et s'amuser avec ses copains. Terminée la débauche... Un cauchemar qui va durer de longs mois. Dans ce récit, elle raconte aussi et surtout comment son père est parvenu à la sortir des griffes de la « Provo Canyon School ». Il devra utiliser les services d'un excellent avocat pour récupérer sa fille. Dans la voiture qui les conduit à l’aéroport pour rejoindre New York puis Paris, Philipe Manœuvre offre à sa fille une cigarette, « Je l'ai allumée et j'en ai tiré une bouffée, ça avait le goût de la liberté ». La suite, une enfance normale, à Paris, avec un père aimant et tolérant. Et aujourd'hui ce témoignage sur les graves dérives du système éducatif privé américain.

« Petite agitée », Manon Manoeuvre, Flammarion, 19 euros

 

 

 

08/03/2015

Livre : L'agonie de Nauru

Une île perdue dans le Pacifique. Sa richesse : le phosphate. Sa malédiction : le gisement n'est pas éternel. Aymeric Patricot raconte la vertigineuse chute d'un empire de papier.

 

Nauru, patricot, phosphates, anne carrièreUne petite île, perdue dans l'immensité du Pacifique. Nauru est loin de tout. Elle ressemble à l'île de Robinson Crusoé. Mais elle n'est pas déserte. Quelques milliers d'autochtones y vivent depuis des siècles. Pêche, élevage, farniente au bord des plages protégées par la barrière de corail ont longtemps suffi aux Nauruans. Et puis les colonisateurs sont arrivés. Les Allemands, puis les Australiens avec une brève occupation japonaise durant la seconde guerre mondiale. Au début du 20e siècle, les Australiens découvrent dans son sol une richesse inestimable : du phosphate. L'extraction de la matière, concentrée sur le plateau central, débute intensivement. Une mine d'or pour la compagnie minière, la NPC comme Nauru Phosphate Corporation.

Aymeric Patricot raconte dans ce roman comment cette manne du ciel se transforme en malédiction. Une descente aux enfers que l'on suit par l'entreprise de Willie, le narrateur et héros du livre. Ce jeune Philippin est arrivé à l'âge de huit ans sur l'île, peu de temps après la mort de son père. Il est adopté, devient bon élève et naturellement est embauché par la NPC comme les 2/3 des habitants de Nauru. Il gravit lentement les échelons, se marie, a des enfants. La parfaite intégration, une réussite qui lui ouvre les yeux, aiguise son ambition. Il apprend beaucoup au côté d'Erland, un Scandinave à la tête des services financiers de la compagnie. « Erland semblait avoir de l'affection pour moi. Il y avait certes de la condescendance dans son attitude – il m'appelait son petit indigène – mais c'était sur le même ton de sarcasme qu'il parlait de toute chose ». Willie, sorte de Vendredi de ce blond Robinson, s'émancipe et s'impose en haut de la hiérarchie. Du moins, dans le petit cadre des places réservées aux autochtones.

 

Une montagne d'argent

Au début des années 60, Nauru est toujours une simple dépendance de l'Australie. Les immenses richesses de son sous-sol ne lui reviennent pas directement. La décolonisation parvient quand même sur les plages de sable blanc et en 1968, l'île devient officiellement la plus petite république de la planète. Une des plus riches aussi. Willie devient directeur de la NPC puis président. Il sera un des premiers à s'inquiéter de l'épuisement des richesses. L'argent est pour beaucoup reversé aux habitants, mais des millions sont toujours disponibles. Il va lancer, sur les conseils d'Erland, un vaste plan de diversification des investissements. Immobilier, exploitations agricoles, placements financiers : il a entre ses mains l'avenir de tout son peuple. Le petit indigène s'est sans doute cru trop intelligent, le monde de la finance est impitoyable et quand les mines ne produisent plus, les placements extérieurs ne parviennent pas à maintenir le niveau de vie du pays qui fait inexorablement faillite. A cela s'ajoute la catastrophe écologique : « Il me fallait aussi écouter les récriminations des agriculteurs protestant contre la destruction des sols. Ces derniers ne donnaient plus rien. Quant aux territoires centraux, qu'on avait envisagé de récupérer, ils s'étaient révélés appauvris par des décennies d'extraction du phosphate. » Voilà pourquoi le personnage principal constate, amer, qu'il a entraîné son peuple dans cette aventure.

Un roman sur la faiblesse humaine, les illusions de la richesse et du pouvoir. L'auteur prévient cependant que ce récit « n'a pas de prétention documentaire. Le destin de cette île concentre celui de dizaines d'autres dans le Pacifique. » Et l'on ne peut que faire le rapprochement avec un autre caillou du Pacifique, la Nouvelle-Calédonie, premier producteur de nickel au monde. Mais jusqu'à quand ?

« J'ai entraîné mon peuple dans cette aventure », Aymeric Patricot, Anne Carrière, 18 €

 

 

02/03/2015

DE CHOSES ET D'AUTRES : Cinquante nuisances

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Qui aime bien chatie bien. Cette maxime est idéale pour parler, en mal forcément, du phénomène de ce début d'année qu'est « Cinquante nuances de Grey ». Avant d'être le film aux deux millions d'entrées en une semaine, les aventures érotico-sentimentales de Grey et de la jeune Steele, ont fait rêver des millions de femmes dans sa version roman. Fanny Merkin a fait bien mieux. Dans « Cinquante nuisances d'Earl Grey », elle mélange thé et tétons, sucre et stupre. La trame de cette parodie qui, selon les éditions Milady, « vous fera mouiller le sachet », est en tous points identique à l'original. Un milliardaire, beau et expérimenté séduit une étudiante, pauvre et vierge. Là où le roman de base n'arrive pas une seconde à nous faire croire à cette histoire trop belle pour être propre, la parodie devient presque plus crédible. Earl Grey a beau être milliardaire, dominateur et habitué au pouvoir, il n'est pas du tout sur la même longueur d'onde de la petite Anna. Il veut bien pêcher, mais pas pécher... Il leur faudra bien 250 pages (et 50 nuisances) pour se trouver. Et à défaut de mouiller, vous rigolerez...

"Cinquante nuisances de Earl Grey", Fanny Merkin, Milady, 9,90 euros

 

22/02/2015

DE CHOSES ET D'AUTRES : Canard ou connard ?

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« Mon connard » livre sous-titré « Canard ou connard ? La différence ne tient pas qu'à deux lettres », est écrit par des femmes, pour des femmes. Alors messieurs, passez votre chemin à moins que vous n'acceptiez de lire quelques considérations peu flatteuses envers le sexe dit fort. A la base, les textes courts repris dans ce volume pratique et hilarant ont été publiés par des internautes sur le site MonConnard.com créé par Jessie Navega et Hajar Bouraqia, deux trentenaires bien dans leur peau.

Elles ont eu l'idée de partager quelques galères sentimentales d'anthologie. Avec la possibilité pour les visiteurs du site de participer en décidant si l'homme au centre de l'anecdote est un canard « homme romantique, attentionné et généreux » ou un connard « homme déplaisant, goujat, sans scrupules ».

Pour nombre d'histoires, la question ne se pose pas, tant l'outrecuidance du mâle en cause est flagrante. Exemples : « Le mec qui me largue le jour du nouvel an en me disant Bonne année, mais pas avec toi ! » ; « Le mec qui te drague au bar pendant que sa nana est aux toilettes »...  Ces situations classées par thèmes, de baratin à goujaterie en passant par infidélité et bien entendu sexe, prêtent souvent à rire. Elles sont aussi désespérantes tant les hommes ont cette propension à démontrer sans cesse leur manque total de tact et de respect.

Je ne sais pas si les canards sont nombreux, mais les connards ne sont pas près de disparaître de la surface de la planète...

« Mon connard », éditions Hugo Desinge, 10 euros

21/02/2015

Livre : Il pleuvait des oiseaux

 

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Dans les forêts du grand Nord, une photographe découvre deux ermites octogénaires. Un roman tendre et émouvant sur l'oubli, la fin de vie et la solitude. La solitude se mérite. Elle se choisit aussi. « Il pleuvait des oiseaux », premier roman publié en France de la québécoise Jocelyne Saucier se lit comme une retraite spirituelle quand on se retire dans une cabane perdue au fond des bois. Ces forêts, immenses, hostiles, sauvages, sont omniprésentes dans le récit. Le texte, sensible, fait la part belle aux souvenirs, au temps qui passe, inexorablement. On ne sort pas indemne d'un récit où l'on ne peut que se projeter en fonction du nombre théorique d'années que l'on pense encore passer sur terre. (Folio, 7 €)

 

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08/02/2015

DE CHOSES ET D'AUTRES : Radio déjantée

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Europe 1 a fêté cette semaine ses 60 ans. La radio « périphérique » selon l'expression de l'époque, a révolutionné le genre. Pub et bonne humeur ont rapidement conquis les auditeurs. Et Louis Merlin, directeur de ces années-là, lance le premier mercato des ondes en débauchant Pierre Dac et Francis Blanche de la Chaîne Parisienne. Leur mission : imaginer un feuilleton loufoque capable de tenir la France en haleine. Ce sera « Signé Furax » diffusé entre octobre 56 et janvier 60. Ce chef-d'oeuvre de drôlerie, véritable phénomène de société, est à redécouvrir avec la parution dans la collection Omnibus de la première saison intitulée « Le Boudin sacré ». Près de 800 pages de péripéties incroyables avec un héros, Furax, clone de Fantômas et d'Arsène Lupin et les ping pong verbaux des inspecteurs Black & White, interprétés à l'antenne par leurs propres créateurs. Alors si les saillies de Cyril Hanouna ne vous font pas rire, si Ruquier vous désole et que Nagui vous indiffère, plongez dans cette saga en 125 épisodes où les Babus, adorateurs du boudin sacré, tentent de dominer le monde en dérobant les plus beaux monuments de Paris.

 

« Signé Furax, le Boudin sacré », Omnibus, 24 euros.

 

03/02/2015

Livre : Aux sources des légendes hollywoodiennes

Dans « Hollywood Monsters », Fabrice Bourland revisite le Los Angeles des années 1930, celui de l'âge d'or du cinéma américain.

 

bourland, singleton, hollywood, universal, 10/18 Les amateurs de cinéma américain d’avant-guerre vont adorer ce roman policier de Fabrice Bourland. Ses deux héros, dont c’est déjà la 6e aventure, quittent le smog londonien pour le soleil californien. Singleton et Trelawney, sortes de Holmes et Watson des années folles, délaissent la riviera française (où les bruits de bottes de Mussolini font résonnent un peu trop fort) pour un séjour réparateur au bord du Pacifique. Dans la capitale mondiale du septième art, ils vont croiser la route d’un loup-garou sur la Mulholland Highway à quelques centaines de mètres des rives du Malibu Lake. Ils se retrouvent plongés dans une enquête policière hors du commun où la victime, une jeune femme, cache dans son corsage un secret inavouable.

Perdus sur cette petite route, un brouillard dense limitant la visibilité, les deux amis ont la peur de la vie quand ils manquent de percuter un homme surgit des fourrés. « L'espace de quelques instants, le visage de celui que j'avais pris au premier abord pour un être humain fut à quelques pouces du mien » raconte Singleton. « c'était une sorte de créature fantastique, mi-homme mi-bête, échappée tout droit d'un conte populaire. Sa face tout entière, ses oreilles, son cou, de même que l'extrémité de ses membres, tout chez lui était recouvert d'une épaisse fourrure. Des poils bruns, longs et drus, pareils à ceux d'un chien... ou d'un loup. » A-t-il un lien avec le meurtre ? Que fuyait-il ? Les questions sont nombreuses et le formidable esprit de déduction des deux détectives va faire merveille au pays de flics dus à cuire.

 

Quelques stars du passé

Ce polar dense, aux entrées multiples, ne se contente pas de broder sur l’intrigue policière. On devine surtout l’envie de l’auteur de faire revivre une époque qu’il connaît sur le bout des doigts. Des tournages des films d’horreur des studios Universal, aux cabarets de freaks en passant par les soirées arrosées regorgeant de starlettes, « Monsters Hollywood » est une plongée dans un monde où l’insouciance, la joie et l’extravagance étaient les seuls mots d’ordre d’un milieu privilégié.

En plus de quelques monstres bien réels, on croise d’autres monstres sacrés comme Katharine Hepburn ou Dorothy Lamour dans ce roman qui prend parfois des airs de reportage dans le passé.

 

« Hollywood Monsters » de Fabrice Bourland, 10/18, 7,50 €

 

30/01/2015

Livres : Les 35 ans de la collection Points Policier

points, arnaldur, indridasonLes romans policiers, polars ou thrillers selon la terminologie anglo-saxonne, sont devenus au fil des décennies de véritables classiques de la littérature mondiale. De grandes maisons d'éditions ont leurs collections dédiées (Gallimard la première avec sa Série Noire) et logiquement les éditeurs de livre de poche se sont mis à la page. Ainsi Points célèbre en 2015 les 35 ans de « Points policier ». Une première salve est tirée en ce début janvier avec la parution de 9 titres cultes. Neuf polars qui reflètent toute la diversité du genre, sa richesse et ses qualités littéraires.

Parmi ces titres, on retrouve des champions des ventes. « La cinquième femme » de Henning Mankell ou « La femme en vert » d'Arnaldur Indridason se sont déjà vendus à des centaines de milliers d'exemplaires. Dans le roman de l'auteur islandais, l'histoire débute dans un jardin sur les hauteurs de Reykjavik, un bébé mâchouille un objet étrange… Un os humain ! Enterré sur cette colline depuis un demi-siècle, le squelette mystérieux livre peu d’indices au commissaire Erlendur. L’enquête remonte jusqu’à la famille qui vivait là pendant la Seconde Guerre mondiale, mettant au jour les traces effacées par la neige, les cris étouffés sous la glace d’une Islande sombre et fantomatique… Un classique à lire et relire comme la glaçante « Cité des jarres ».

On trouve également dans les titres proposés « Romanzo criminale » de Giancarlo De Cataldo, « Les soldats de l'aube » de Deon Meyer ou l'énorme roman de la CIA « La Compagnie » de Robert Littell. Les amateurs de textes plus durs se réjouiront de « Pimp » par Iceberg Slim ou « Necropolis » de Herbert Lieberman. Sous couvertures métallisées, en tirage limité, ces futures pièces de collection coûtent de 7,30 à 10 euros.

 

15:50 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : points, arnaldur, indridason

18/01/2015

Livre : Gros tirages, énormes rires

Fioretto et Haudiquet imaginent les prochains best-sellers. Des pastiches beaucoup plus marrants que les originaux...

 

fioretto, haudiquet, chiflet, humourHabituellement, début janvier, je profite d'une baisse notable de l'actualité pour lire nombre de nouveaux romans. Cette année, quelques décérébrés armés ont bousculé mon train-train annuel. Résultat je passe à côté de best-sellers potentiels. Par chance, dans ma PAL (pile à lire) se trouve en tête la dernière production de Pascal Fioretto et Vincent Haudiquet « Concentré de best-sellers » paru chez Chiflet & Cie.

Les deux humoristes, devenus des piliers de Fluide Glacial, ont imaginé pour les fainéants les quatrièmes de couverture des prochains romans de nos meilleurs (ou du moins les plus vendus...) écrivains. Du concentré de pastiche hilarant. Il y en a pour tous les goûts. Classés par thèmes, les auteurs brocardés vont des « difficiles » (Annie Ernaux fait les soldes chez But), aux « obligatoires » (Beigbeder fait la queue à la Poste pour expédier un Colissimo) en passant par « les auteurs pour dames ». Dans cette dernière catégorie, saluons le titre du prochain pavé de Katherine Pancol, « La tranquille audace des mouches bleues du jardin du Luxembourg », roman gigogne où « la valse trépidante des synonymes, des répétitions et des zeugmes peut commencer... »

Pour chaque auteur, on peut lire un résumé du roman ainsi qu'une biographie non politiquement correcte. Pour Bernard-Henri Lévy sa bio débute ainsi : « il nait en Algérie en 1948, puis s'installe à Neuilly qui a l'avantage d'être plus près du Flore. » On rit aussi en découvrant que Virginie Despentes, « capable d'écrire un livre en six jours, telle un Simenon sous Red Bull, ne se lasse jamais de nous surprendre par la noirceur de son style et de ses ongles. »

 

Le cas Houellebecq

S'ils sont presque tendres avec quelques écrivains épinglés, le duo a parfois la dent très dure. Patrick Poivre-d'Arvor en prend pour son grade. Son prochain best-seller, « Notre-Dame du côté de chez Swann » met en relief son goût prononcé pour les « emprunts » littéraires que les magistrats ont trop souvent tendance à renommer « plagiats » dans leurs jugements. D'ailleurs ce livre imaginaire est co-édité par le tribunal de commerce de Paris...

Quant à la vedette de la véritable rentrée littéraire de janvier, un certain Michel Houellebecq, il a droit à un chapitre complet à son nom. Pas étonnant pour cet ovni totalement inclassable. Dans son prochain roman, il raconte comment il charge Pascal et Vincent de lui écrire son prochain roman. Ces « écrivaillons fatigués » acceptent « de rédiger le prochain faux Houellebecq : l'histoire d'un type qui a vendu à Google un système de localisation par satellite du point G de toutes les femmes de la planète. » Un roman avec beaucoup de scènes de sexe et un final sanglant « Michel se fait assassiner par une Femen »...

Finalement, en un seul livre je peux rire de 80% de la production littéraire française. Fioretto et Haudiquet devraient entrer à l'Académie française, ça dériderait les cacochymes gâteux verdâtres qui ont un grand besoin de lifting.

 

« Concentré de best-sellers » de Pascal Fioretto et Vincent Haudiquet, Chiflet & Cie, 14,50 euros

 

11/01/2015

Livre : Un privé trop fleur bleue

Dick Henry, dit «l’Expéditif», est un privé redouté. Efficace et intransigeant, il n'a qu'une faiblesse, sa petite amie, Lynette, une vamp aux jambes fabuleusement belles.

 

sturgess, dick henry, polar, calmann-LévyLes amateurs de romans policiers américains vont adorer. « L'expéditif », premier livre de p.g. sturgess (il paraît qu'il tient à ce que son nom soit écrit sans majuscules...) a des airs de Raymond Chandler ou de Dashiell Hammett. La faute au héros, Dick Henry, le fameux « expéditif ». Un détective privé, ancien flic comme il se doit, reconverti dans les affaires toujours à la limite de la légalité. Votre locataire ne paie plus ses loyers ? Dick saura trouver les arguments « frappants » pour qu'il retrouve le droit chemin. Les travaux dans votre maison se révèlent bâclés ? L'artisan acceptera de tout refaire après une visite de « courtoisie » mémorable.

Dick Henry accepte tout. Même les filatures peu glorieuses d'épouses suspectées d'être infidèles. Un comble quand on sait que le mari est producteur de films pornographiques.

Mais Dick Henry a besoin de beaucoup d'argent pour combler l'amour de sa vie, Lynette. Une hôtesse de l'air qui n'est à Los Angeles que par intermittence. Cela donne l'occasion à des scènes très « hot » sous la plume de p. g. sturgess particulièrement inspiré : « Nous avions établi de vrais rapports d'adultes. C'était du rapide, c'était plaisant. On baisait, on parlait, on cuisinait, on riait, on baisait. On voyait peu la lumière du jour mais beaucoup d'étoiles. » Lynette est l'unique faiblesse de Dick Henry. Et cela le sera encore plus quand il découvrira l'identité de l'épouse volage, une certaine Judy Benjamin. Mais comment l'Expéditif va-t-il pouvoir se sortir de ce pétrin ?

Ce roman noir est un véritable bijou de littérature américaine. Les personnages sont sombres à souhait, les scènes entre cocasses et violentes, les situations explosives. De plus, vous avez une ribambelle d'histoires parallèles à l'intrigue principale, de la fausse fiancée philippine qui tente d'escroquer un veuf en fin de vie au parcours sanglant d'Arturo, un gamin de Manille, amoureux de l'Amérique. Aussi passionnant que foisonnant.

 

« L'expéditif », p.g. sturgess, Calmann-Lévy, 18,90 €

 

07/01/2015

Livre : Héros de BD en chair et en os

De qui Hergé s'est-il inspiré pour imaginer le professeur Tournesol ? les Dalton ont-ils existé ? Jugurtha a-t-il survécu aux prisons romaines ? Toutes les réponses dans ce livre érudit de Philippe Mouret.

 

héros, tournesol, mouret, papillon rougeLa bande dessinée puise dans l'Histoire pour enrichir les trames de ses récits. Nombre d'auteurs ont totalement réinventé la vie de célébrités. F'Murrr a dressé le portrait d'une Jeanne d'Arc à mille lieues de la fameuse pucelle. Ou du moins de l'Histoire officielle. On croise Jules César dans les séries à succès que sont Astérix ou Alix. Une même base historique, deux personnages assez différents.

A côté de ces exemples, il existe une foule de héros de BD qui sont directement inspirés de personnages moins connus du grand public. Philippe Mouret dans ce livre qui se lit comme une encyclopédie a tenté de démystifier certaines figures moins célèbres. L'auteur, journaliste à Midi Libre, amoureux de Sète, lui-même scénariste à ses heures, assure depuis quelques années la rubrique BD dans le quotidien de Montpellier. Sa connaissance exhaustive du 9e art associée à une curiosité insatiable lui permet de nous apprendre quantité d'anecdotes. Sur les héros de BD, mais également sur les hommes et femmes qui ont servi d'exemple.

Le professeur Tournesol, personnage de l'univers de Tintin, est l'exemple parfait. Il apparaît dans « Le Trésor de Rackham le rouge » en 1944. Un inventeur farfelu qui propose à Tintin de tester son bathyscaphe révolutionnaire en forme de requin. Loin d'être une pure invention, Tournesol est directement inspiré d'Auguste Piccard, un Suisse, concepteur d'un sous-marin révolutionnaire et passionné par l'aviation. Après avoir tutoyé les sommets (16201 mètres accroché à un ballon), il bat de nouveaux records, de profondeur cette fois. Son petit-fils, Bertrand, assure la relève : il a parcouru 6000 kilomètres d'une traite aux commandes de Solar Impulse, un avion solaire.

 

Des Dalton... à Dominique de Villepin

Philippe Mouret s'intéresse aussi à des héros parfois tombés dans l'oubli. Jugurtha, sous le pinceau de Hermann puis de Franz, a longtemps été un des personnages principaux du journal de Tintin. Les scénarios de Jean-Luc Vernal l'ont envoyé aux quatre coins de la planète, de l'Asie à l'Afrique en passant par les îles britanniques. En réalité, Jugurtha, roi de Numidie, a tenté de défier Rome. En vain. Capturé, humilié, il est jeté en prison et y meurt, six jours plus tard, étranglé. Si les deux premiers albums racontent la véritable histoire, la suite (à partir de « La nuit des scorpions ») est comme une revanche imaginée par le scénariste. Jugurtha s'évade juste avant son exécution, fuit Rome et tente de se faire oublier loin, très loin de l'empire. Cela a donné une superbe série, entre aventure et philosophie, avec parfois des soupçons de fantastique. En la comparant à Thorgal, Philippe Mouret permet aussi de remettre à sa juste place des histoires de qualité mais passées de mode.

Parmi les autres exemples du bouquin, un gros volet sur Lucky Luke. Si le cowboy qui tire plus vite que son ombre est totalement inventé, il n'en est pas de même pour les Dalton, Calamity Jane ou Billy the Kid. Leurs véritables vies sont retracées, sans fard, par le journaliste de Midi Libre.

Enfin ne manquez pas le chapitre sur Dominique de Villepin. Car oui, l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac a lui aussi servi d'inspiration à des auteurs de BD... Comme le fait remarquer Philippe Mouret dans la courte présentation de l'ouvrage : « Aujourd'hui plus que jamais, le réel enrichit et nourrit l'imaginaire. »

 

« La véritable histoire des héros de BD », Philippe Mouret, Le Papillon Rouge éditeur, 20,50 euros

 

02/01/2015

Livre : Scandales à la sauce islandaise

Sous prétexte d'une enquête policière classique, Arni Thorarinsson passe au scanner le fonctionnement de la presse en Islande et les jeux subtils des hommes politiques locaux.

 

Arni Thorarinsson, islande, einar, métailiéUn roman policier d'Arni Thorarinsson est tout sauf simple. Il faut s'accrocher dans les premières pages de « L'ombre des chats » vu le nombre de personnages. Normal, l'action se déroule au cours d'un mariage où les deux-tiers des protagonistes du livre se retrouvent. En premier lieu Einar, le journaliste vedette du Journal du Soir. Cet enquêteur hors pair, limier implacable à la plume aussi acérée que libre, est un ami et collègue des amies des mariées. Deux mariées, car en Islande, beaucoup plus tôt qu'en France, le mariage entre personnes du même sexe est possible. Même devant les autorités religieuses, en l'occurrence un pasteur.

Cela n'empêche pas les fâcheux de s'inviter à la noce. Quelques perturbateurs directs, non pas par idéologie, mais à cause de l'alcool, de vieilles rancunes ou simplement d'histoires d'argent. Einar regarde tout cela distraitement. Il est surtout tracassé par deux SMS qu'il vient de recevoir sur son téléphone. Des allusions graveleuses et bourrées de fautes d'orthographe. Qui a bien pu lui a envoyé ces horreurs ? Il aura la solution quelques jours plus tard, grâce à l'intervention de la responsable informatique du journal (on ne dira jamais assez de bien de ces hommes et femmes, toujours sur la brèche et pourtant disponibles pour dépanner ou aider ces écrivaillons handicapés du mégabit). Einar a donc subi des avances sexuelles de la part du numéro 2 du parti socialiste, futur numéro 1, possible Premier ministre. Un élu qui justement est au cœur d'une des enquêtes d'Einar, une tonitruante histoire de corruption. Le tout au moment même où la majorité du capital du Journal du Soir va peut-être changer de mains. Et comme par hasard c'est le pire ennemi du numéro 2 du PS qui ambitionne de contrôler l'influent quotidien...

 

Double suicide

N'importe quel auteur se serait largement contenté de cette intrigue pour boucler les 300 pages du polar. Arni Thorarinsson non. Il rajoute à cette histoire déjà passablement touffue un double suicide assisté par ordinateur (dont une des deux mariées du début du roman), le passage à tabac d'un employé modèle, la fuite en Europe de l'ancienne maîtresse d'Einar, toujours recherchée pour escroquerie et l'aménagement de nouveaux voisins dans l'immeuble du journaliste. Un couple victime de la crise qui a trois chats très indépendants, ces fameux chats qui donnent le titre au roman. Bref, impossible de s'ennuyer dans ce genre de livre. Notamment quand Einar juge ces hommes politiques magouilleurs et imbus de leurs personnalités. « Ces types se posent en hérauts de la liberté et de la vérité, mais uniquement quand ça les arrange. N'ont-ils pas conscience du paradoxe ? A moins qu'ils ne soient schizophrènes ? Je l'ignore. En revanche, je sais que ce genre d'hommes dirigent le pays et sans doute le monde entier. Pourquoi ? Justement parce qu'ils sont comme ça. »

Autant polar que roman social et politique, « L'ombre des chats » est une nouvelle preuve éclatante de l'incroyable richesse de la littérature islandaise, petit pays par le nombre d'habitants, géant des lettres par l'excellence de ses auteurs.

Michel Litout

 

« L'ombre des chats », Arni Thorarinsson, Métailié, 20 €

 

01/01/2015

Livre : Sous la ville rouge

frégni, marseille, folioCharlie Hasard, le personnage principal de « Sous la ville rouge » de René Frégni rêve de devenir écrivain. Passionné de boxe, vivant reclus dans son petit appartement marseillais, il espère le coup de fil de la maison d'édition parisienne. Mais il ne reçoit que des lettres types de refus... Charlie s'obstine, relance, réécrit. Il est au bord du suicide quand enfin il reçoit le coup de fil salvateur. Mais il faut passer le filtre du comité de lecture. Un veto annihile tous les espoirs de Charlie. Le personnage imaginaire n'a pas de seconde chance. Et il décide de dire sa façon de penser à ce tueur de talents. Avec ses poings de boxeur. L'écriture de René Frégni, tranchante, aiguisée, dissèque les illusions de son héros. Jusqu'à la folie.(Folio, 5,60 €)

 

21:43 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : frégni, marseille, folio

22/12/2014

Cadeaux de Noël : trois beaux livres marqués BD

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Écrite par Pierre Dubois, émérite elficologue barbu, « L'effroyable encyclopédie des revenants » fait suite à celle présentant les fantômes. La différence est infime, mais essentielle pour ce spécialiste de l'étrange et du surnaturel. Ces 230 pages à la mise en page particulièrement soignée, sont richement illustrées par Carine-M et Elian Black'Mor. Pleines planches en couleurs (essentiellement du rouge et du noir) ou dessins à l'encre de Chine s'intégrant dans les textes, ces « horreurs » sont paradoxalement très belles. Cette encyclopédie peut aussi se picorer par petits bouts. La table des matières donne les thèmes abordés et la liste des contes repris dans ces pages, comme « La chasse maudite », « L'auberge du Larzac » ou « Le revenant de la bouteille », hilarant récit de la mort et des obsèques de Toine, pilier de bar, fainéant et grand amateur de beuverie. Sa mort est consécutive à une bagarre avec une brouette malotrue : il finit noyé dans une fosse à purin... Alors il est revenu hanter ses copains de bistrot car « Ivre, mort et ivre mort, c'est bonnet blanc et blanc bonnet ».

« L'effroyable encyclopédie des revenants », Glénat, 39,50 €

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Gothique et violent, ce conte mélange habilement bande dessinée classique et récit littéraire. Hubert en a écrit le scénario, Gatignol donné vie graphiquement aux personnages. L'action se déroule dans une vallée isolée. Des géants y règnent en maîtres. Le plus grand d'entre eux, le roi, bafre en compagnie du reste de sa famille. Au menu : des humains. Crus ou cuits. De géants, ils sont devenus ogres. La reine, après avoir accouché de triplés dégénérés, est de nouveau enceinte. Mais au lieu de mettre au monde un fort et gros bébé qui lui aurait déchiré les entrailles, elle donne naissance à un petit avorton. Le roi lui ordonne de l'avaler sur le champ. Elle fait semblant et confie Petit à sa tante pour qu'elle l'élève dans le plus grand secret. Qui sont ces ogres ? D'où viennent-ils ? Petit va-t-il détrôner son père ? Toutes ces questions rythment les 150 pages qui peuvent se lire comme une simple BD ou un beau livre richement illustré.

« Petit », Soleil, collection Métamorphoses, 26 €

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Les Bidochon retournent au musée. Le couple des Français très moyens imaginé par Binet semble pourtant totalement imperméable à la beauté. Certes, mais quand il pleut, un musée est bien pratique pour pique-niquer à l'abri. Il suffit de dégotter une toile dans le style du « Déjeuner sur l'herbe » de Manet pour que l'illusion soit parfaite. Le grand écart est absolu mais très amusant. Binet, par ailleurs excellent peintre, a donné l'occasion à ses personnages de commenter vingt toiles exposées à Caen et Lyon. Tous les styles sont représentés, de « Vénus et Adonis » de Cornelis Van Haarlem au « Canapé » d'Antoni Tapies. Les œuvres sont reproduites pleine page, en vis-à-vis du dessin en noir et blanc de Binet. Ensuite, Patrick Ramade et Pierre Lacôte détaillent la vie de l'artiste, explicitent la peinture et la replacent dans son contexte historique. Voilà comment Raymonde et Robert Bidochon vont vous donner envie d'aller faire un tour dans ces deux musées. Non pas pour manger un sandwich au saucisson devant le « Coucher à l'italienne » de Jacob Van Loo, mais admirer ces chefs-d'œuvre de la peinture européenne, toutes époques confondues.

« Un 2e jour au musée avec les Bidochon », Fluide Glacial, 25 €

 

21/12/2014

Beau livre : Poire géante et magique

 

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Plus spécialement pour les plus jeunes, ne manquez pas « La fabuleuse histoire de la poire géante » de Jakob Martin Strid, un auteur danois à l'univers parfois proche de celui de Richard Scarry. Dans la petite ville de Solby, vivent sous un même toit Mitcho le chat et Sebastian l'éléphant. Ils découvrent une bouteille sur la plage qui contient un message de l'ancien maire, JB, leur demandant de le rejoindre sur l'île mystérieuse. Dans la bouteille il y a également une petite graine. Les deux amis la sèment et dans la nuit un poirier pousse à toute vitesse, chargé d'une énorme poire, une poire géante. Voilà le début de cette aventure où on croise un dragon marin mécanique, des pirates amateurs de pastèque et quelques spectres. Les dessins sont d'une étonnante richesse, regorgeant de détails. Un monde enchanté qui fera rêver petits et grands.

 

« La fabuleuse histoire de la poire géante », PKJ Pocket Jeunesse, 19,90 euros.

 

03/12/2014

Livre : Marseille la cosmopolite

A Marseille, rien n'est comme ailleurs. Dans la police par exemple, un flic a pour prénom Yugurthen. Bertrand du Chambon nous raconte son histoire.

 

yugurthen, bertrand du chambon, marseille, seuilA moitié juif, à moitié arabe (berbère exactement) : Yugurthen Saragosti est un cas à part. Policier à Marseille, il est souvent en duo avec Volpellio, plus classique dans sa vie et ses apparences. Gros, gras, fan de l'OM, d'origine Corse, il est sans cesse sur la corde raide entre légalité et magouille avec d'anciens truands. Pourtant la paire fonctionne bien et les résultats sont souvent là.

La première enquête de ce policier que l'on espère récurrent débute par la découverte d'un cadavre. Classique. Un « nonide » dans le jargon de la maréchaussée. Un non-identifié qui se révèle être un jeune beur, pauvre. Qui a pu le massacrer dans le quartier des Arnavaux. Et pourquoi ? Yugurthen s'intéresse d'autant à cette affaire qu'il reconnaît le mort. Il s'appellait Sadak et venait du Nord de la France. Il espérait repartir du bon pied à Marseille après quelques malheurs familiaux. Yugurthen a été son bienfaiteur durant quelques mois. Il l'a hébergé et aidé comme il a pu. Et puis Sadak a disparu. Il semblait aller mieux et avait trouvé du réconfort dans les bras d'une certaine Nadia.

Notre flic atypique va donc creuser cette affaire, sans jamais révéler à sa hiérarchie qu'il connaissait bien la victime. Sadak a vécu un grand amour avec une jeune femme. Ils ont eu un bébé. Mais quelques jours après la naissance, il est mort. Depuis lors, Sadak sombre. Rejetté par la femme qu'il aime, il devient SDF. Nadia doit certainement savoir ce qu'il faisait avant de mourir. Surprise, Nadia n'est pas une femme mais un travesti. Bien connu des milieux échangistes de Marseille. Et depuis quelques temps, elle se vendait avec un jeune homme qui ressemble étrangement à Sadak. L'affaire se corse. Du beau monde risque d'être mouillé.

 

Coup de foudre au volant

Bertrand du Chambon, dont c'est le premier polar, a un style étonnamment riche et varié. Si Yugurthen a des réflexions à la limite de la philosophie, ses camarades (dont le fameux Volpellio) sont beaucoup plus terre-à-terre pour ne pas dire triviaux. Cela n'empêche pas notre policier de jouer le joli-coeur. Notamment quand il croise la route d'une mignone automobiliste. « Des cheveux châtain foncés, bien lisses et tirés en arrière avec quelques chose de flou, de floconneux... Des yeux vert d'eau soulignés d'un mascara sombre, des paupières un peu plissées, coquines. Un petit nez retroussé. Une bouche assez large, pulpeuse, faite pour le sourire et le baiser. » Coup de foudre dans les embouteillages marseillais, très présents dans le roman. Elle se nomme Mélodie et sera d'une grande utilité dans l'enquête. Mais l'auteur semble l'avoir inventée surtout pour pimenter son récit de quelques scènes qui auraient eu leur place dans les San-Antonio, quand l'autre célèbre flic français de la littérature policière enchaînait les aventures toutes plus chaudes les unes que les autres. Il est comme ça Yugurthen (et c'est pour ça qu'on l'aime tant) : philosophe et égrillard.

 

« Yugurthen », Bertrand du Chambon, Seuil, 18 €