30/11/2014

Livre : N'ouvrez jamais les yeux !

Dans un monde futuriste, plongé dans l'obscurité par nécessité, Josh Malerman fait trembler ses lecteurs sans jamais décrire la menace qui anéanti la planète.

 

malerman, bird box, calmann-levyLe premier incident est apparu en Russie. Un homme est pris de folie subite. Il tue plusieurs de ses proches et se suicide. Des phénomènes qui se reproduisent et se propagent. Comme une épidémie. Un premier cas est signalé en Alaska. Puis ce sont les autres états d'Amérique qui sont touchés. Les tueries suicidaires sont localisées puis généralisées. En quelques semaines il n'est plus question que de cela partout dans les médias. Après bien des suppositions erronées, il semble que les crises sont déclenchées par la vue de quelque chose. Certains parlent de « créatures » qui seraient en train d'envahir la planète. Mais cela reste en l'état de supposition. En fait, personne ne peut témoigner après avoir été touché par l'épidémie. Alors certains se disent que la meilleure façon de survivre reste de ne plus regarder dehors, de ne plus jamais ouvrir les yeux et de rester cloitré dans sa maison en espérant que cela va passer.

Ce préambule est expliqué dans les premières pages très percutantes et angoissantes de « Bird Box », premier roman de Josh Malerman, auteur américain également chanteur et parolier d'un groupe rock. La situation est décrite par l'intermédiaire de Malorie. Quand les premières crises sont apparues, elle vient d'apprendre qu'elle est enceinte. Elle n'a pas le temps de prévenir le père, rapidement le pays se met à l'arrêt. Plus de téléphone, de télévision, réseau internet coupé. Elle s'enferme dans la maison avec sa sœur, son seul soutien. Mais cette dernière, supportant moins bien la claustration volontaire, craque et regarde par la fenêtre. Elle finira deux heures plus tard dans la baignoire, totalement vidée de son sang après s'être tailladée les veines.

 

Voyage à l'aveugle

Malorie, paniquée à l'idée de se retrouver seule, va oser s'aventurer dehors et rejoindre une maison servant de refuge pour les derniers humains doués de raison. Elle y restera quatre ans.

Le roman est en fait scindé en deux parties, se déroulant en parallèle. Les scènes flashback où Malorie raconte son arrivée dans la maison, sa rencontre avec les autres survivants, comment ils ont mis au point une technique pour ne jamais plus prendre le risque de voir la cause de leur malheur. L'autre partie du roman se déroule quatre ans plus tard, Malorie doit quitter la maison avec deux enfants, une fille et un garçon sans prénoms, les yeux recouverts d'un bandeau, totalement aveugles dans un environnement hostile, pour descendre la rivière sur une barque rejoindre une hypothétique communauté à l'abri.

Entre paranoïa et survie, l'avenir de l'humanité semble sérieusement compromis. Il y a pourtant encore de l'espoir puisque Malorie attend un enfant. Mais la jeune fille ne peut s'empêcher de paniquer en imaginant ce que sera leur avenir. « L'accouchement auquel Malorie s'attend désormais ressemble à celui d'une mère louve : bestial, douloureux, inhumain. Il n'y aura pas de docteur, pas de sage-femme. Pas de médicaments ». Dans les faits, ce sera pire et constitue peut-être le passage le plus marquant de ce roman d'anticipation aux multiples scènes d'anthologie.

 

« Bird Box » de Josh Malerman, Calmann-Lévy, 20,90 €

 

 

 

 

20/11/2014

Livre : Rennes contre pétrole

La mer de Barents pourrait devenir le nouvel eldorado des compagnies pétrolières. Mais exploiter l'or noir n'est pas sans danger pour la région.

 

rennes, pétrole, truc, laponie, mer de barents, klemet, ninaLa Norvège est l'un des pays les plus riches du monde. La découverte de gisements pétroliers dans ses eaux a transformé cette zone rude en machine à pétrodollars. Les richesses en hydrocarbures de la Mer du Nord sont considérables mais restent quantité négligeable face aux nouvelles découvertes dans la Mer de Barents, encore plus au nord, pas loin du cercle arctique. Dans cette région, où les nuits sont sans fin en hiver et les jours interminables en été, Olivier Truc lance ses deux enquêteurs atypiques sur la piste d'une nouvelle affaire. Klemet et Nina sont affectés à la police des rennes. Cette structure, un peu assimilable aux garde-chasses dans nos contrées, est chargée de régler les différents entre éleveurs Sami, le nom local des Lapons, premiers habitants de la région. Sur ces vastes étendues, les troupeaux bougent au gré des saisons. Pas de propriété, juste des habitudes ancestrales. Au printemps, époque où se déroule ce roman, les hordes de rennes rejoignent les terres du nord en train de se libérer de la neige. Parmi les difficultés rencontrées par les éleveurs, le passage de certains détroits.

Le roman d'Olivier Truc, journaliste français installé en Norvège depuis de longues années, débute au détroit du Loup. Il sépare la toundra de l'île de la Baleine. Une zone très prisée pour ses immenses prairies. Pour l'atteindre, les troupeaux composés de centaines de bêtes, doivent se jeter à l'eau et rejoindre la rive malgré les courants. Erik, jeune éleveur, est caché derrière des rochers. Il observe son troupeau. Pour l'instant tout se passe parfaitement « concentrés sur la rive opposée, les rennes nageaient en une longue file indienne qui ressemblait à la pointe d'une flèche. » Mais tout à coup, un homme surgit et leur fait délibérément peur. « Les rennes de tête s'étaient mis à tourner en rond, au milieu du détroit. Une ronde mortelle. Plus les rennes y seraient nombreux, plus le tourbillon généré serait violent. Plus ils risquaient d'être aspirés et de se noyer. » Le jeune Sami tente d'intervenir en barque, mais il est pris dans la panique et meurt englouti dans les eaux glaciales.

 

Le courage des plongeurs

Un début de roman dramatique au cœur d'une région que les lecteurs du précédent livre d'Olivier Truc, « Le dernier Lapon », commencent à bien connaître. Les traditions des Sami, les tribus autochtones, sont mises à mal par les autorités norvégiennes. Le partage des terres pose problème, celui des richesses de la mer aussi. Car ce polar, après cette mise en bouche naturaliste, se déroule ensuite en grande partie dans le milieu de l'exploitation pétrolière. Des enjeux financiers considérables qui attisent les appétits de certains. Les éleveurs de rennes sont parfois un obstacle au développement. C'est le cas de la ville d'Hammerfest, capitale de l'île de la Baleine et base avancée des prospecteurs. Une île artificielle a déjà vu le jour au large pour exploiter le gaz. Les recherches se poursuivent, à de très grandes profondeurs, grâce au courage des plongeurs.

Ce milieu très particulier est radiographié par l'auteur qui retrouve ses réflexes de journalistes. Mais il parvient également à développer l'intrigue (il y aura d'autres morts violentes) tant policière que personnelle. Notamment la sauvage Nina, fille du Sud, fascinée par le grand Nord et qui aura l'occasion de renouer des liens avec son père, retiré au bout du bout du monde. En plus de la bonne dose de dépaysement, ce roman est aussi (et surtout) prenant par la psychologie des deux personnages récurrents que l'on espère retrouver prochainement dans une nouvelle aventure.

Michel Litout

 

« Le détroit du Loup », Olivier Truc, Métailié, 19 €

18/11/2014

Livre : La révélation du plaisir

De l'enfant innocent à l'adulte manipulateur, Ismaël Jude retrace dans « Dancing with myself » toute l'éducation sensuelle et sexuelle d'un garçon d'aujourd'hui.

 

ismael jude, verticalesChaque homme, chaque femme, découvre de façon différente les tourments de la sexualité. Ismaël Jude, dans son premier roman, s'intéresse à la naissance de ce trouble dans l'enfance. Le narrateur, un jeune enfant d'à peine dix ans, joue encore aux cow-boys et aux indiens dans sa province reculée. Ses parents tiennent une discothèque, un dancing exactement, lieu de débauche pour les « ploucs » des environs. Un jour, c'est l'effervescence au village et à la discothèque. Bella Gigi, strip-teaseuse parisienne est en représentation. Pour l'enfant, ce n'est qu'une femme comme une autre. Certes elle sent meilleur et a de plus gros lolos, mais c'est une femme. Sa différence tient au fait qu'elle « montre sa chatte » comme le fait remarquer un client et des copains de classe. Et l'enfant de s'imaginer un animal dressé qu'elle exhibe devant les hommes.

Le premier roman d'Ismaël Jude débute donc par un terrible malentendu. Trop jeune, trop tendre, le narrateur est encore insensible aux charmes du sexe dit faible. Ensuite vient l'adolescence et les nuits plus agitées. Il partage sa chambre avec sa cousine de trois ans plus âgée. Toujours attiré par ces mystères féminins, il tente de l'apercevoir nue dans la salle de bain. Il découvre l'excitation, l'érection, la masturbation.

 

Voyeur assumé

Ce qui n'est qu'un jeu innocent d'enfant, devient beaucoup plus malsain quand il atteint l'âge adulte et rejoint Paris pour ses études. Il ne cherche pas à conquérir les jeunes étudiantes, se contente de les observer à la dérobée, de saisir les fugaces images de cuisses qui se découvrent, d'une bretelle de soutien-gorge ou du blanc d'une petite culotte. Il a 18 ans et se voit ainsi : « Tout ce qui intéresse le coureur de jupons m'indiffère : arracher un baiser, ramener une femme chez moi, attirer son regard, son attention. Ma pratique consiste bien au contraire à ne pas l'attirer du tout afin de jouir en contrebande. J'aime les femmes à leur insu. C'est peu dire que je me complais dans cet anonymat, l'anonymat est une condition nécessaire à la survie de mon espèce paradoxale. Moins elles me remarquent, plus je jouis. »

Entre voyeur et exhibitionniste, il n'y a souvent qu'une mince frontière. La dérive va aller en s'accentuant, le texte d'Ismaël Jude passant, de chapitre en chapitre, de roman d'éducation à brûlot pornographique. La rencontre d'un autre étudiant, adeptes de soirées bisexuelles, va changer la donne. Tout en entretenant sa perversion de voyeur exhibitionniste, il accepte de franchir le pas et de donner du plaisir à ses partenaires qui deviennent multiples et variées.

On ne sait pas exactement où l'auteur veut conduire son héros et les derniers chapitres sont parfois difficilement supportables par leur crudité et hardiesse. Mais paradoxalement c'est la touche finale essentielle et nécessaire au simple portrait d'un mâle du siècle.

 

« Dancing with myself », Ismaël Jude, Verticales, 16,50 euros

 

08:16 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ismael jude, verticales

15/11/2014

Livre : Organes de l'enfer

Lucie et Sharko, les héros récurrents des thrillers de Franck Thilliez, s'effacent un peu pour laisser libre cours à l'histoire de Camille et Nicolas, sur fond de trafic d'organes.

 

lucie, sharko, thilliez, fleuve noirPas facile de conserver son statut de policiers baroudeurs quand on vient d'avoir des jumeaux. En choisissant d'orienter ses romans vers le genre du feuilleton, Franck Thilliez prend un risque. Sharko, le flic de cinquante ans, tombé fou amoureux de sa collègue Lucie, 20 ans de moins, tente de se remettre de ses malheurs. Il a perdu femme et enfants dans une précédente aventure. Comme Lucie, radicalement changée depuis l'assassinat de ses deux petites filles. Leur monde est noir, plein de tueurs en série et de monstres pour qui le mal est le seul moteur pour avancer. Comme pour conjurer cette malédiction ils ont décidé de retenter l'aventure d'être parents. A la fin du précédent roman, Lucie accouche de jumeaux. Sharko est aux anges, ses grosses mains maladroites se transformant en puits de tendresse pour Jules et Adrien. Image de bonheur et de paix. Thilliez sait parfois être tendre avec ses personnages. Mais jamais longtemps...

Par chance pour Sharko et Lucie, il va donner les premiers rôles d'« Angor », son nouveau roman, à deux personnages plus jeunes. Durant les premiers chapitres on suit les pas de Camille Thibault. Cette jeune gendarme, affectée dans le Nord de la France, a subi un gros coup du sort. Une maladie cardiaque la condamnait. Heureusement elle a bénéficié de la transplantation d'un cœur. Depuis, malgré la prise régulière et à heure fixe de plusieurs médicaments, elle mène une vie quasi normale. Si l'on excepte son obsession pour découvrir l'identité du donneur. En France, le secret médical interdit au greffé de connaître le passé de l'organe qui lui permet de rester en vie. Camille utilise toutes ses entrées pour tenter de savoir à qui appartenait ce cœur qui bat dans sa poitrine et semble lui parler. Le roman est proche du fantastique quand la gendarme se réveille en sueur, avec l'image d'une femme enchaînée qui l'appelle à l'aide. Qui est cette femme ? La donneuse ? Une victime ?

 

Coup de foudre

En parallèle à la quête de la greffée, le lecteur découvre les débuts d'une nouvelle enquête du service de Sharko. Le vieux commissaire a abandonné ses responsabilités pour les confier au jeune et brillant Nicolas Bellanger. Ils se déplacent dans une forêt. Sous un arbre arraché par l'orage, une cavité abritait une femme, sauvage et aveugle. Elle était enfermée dans le noir depuis des années. Durant le premier tiers du roman, les deux histoires se déroulent en parallèle. Camille finit par découvrir l'identité de son donneur qui est aussi l'homme qui retenait prisonnière la femme inconnue. Nicolas croise la route de Camille. Coup de foudre.

Si Nicolas s'abandonne, Camille reste sur la défensive. Elle vient d'apprendre que son cœur de substitution est en train de lâcher. Il ne lui reste que quelques semaines à vivre. C'est récurrent dans les romans de Franck Thilliez, les amours sont toujours très compliquées...

Ce pavé de plus de 600 pages est quand même très éloigné de la bluette à l'eau de rose. Le lecteur suit les héros en Espagne, en Argentine, et dans les catacombes de Paris, au-delà du Styx, le fleuve des enfers. Et croise le chemin de quelques psychopathes de la pire espèce, adeptes du maniement du bistouri à vif.

 

 

« Angor », Franck Thilliez, Fleuve Noir, 21,90 €

 

06/11/2014

DE CHOSES ET D'AUTRES : Cent livres ivres

cent titres, mélois, foenkinos, grasset,renaudot« Parlotte » de David Fouette-Nikos a remporté le prix Renaudot. Oups, pardon, j'ai mal lu. Le véritable lauréat est David Foenkinos pour « Charlotte ». En fait j'ai détourné par anticipation la couverture à la manière de Clémentine Mélois. Cette jeune écrivain-artiste vient de publier chez Grasset le livre le plus réjouissant de la rentrée littéraire.

« Cent titres » présente cent couvertures de livres réels ou imaginaires. Le principe est simple : prenez un chef-d'œuvre de la littérature, passez-le à la moulinette des jeux de mots abscons et vous obtenez un fou rire garanti. Avez-vous déjà lu « Du côté de Sichuan » de Proust ou « Wifigénie » de Racine ? Moins dramatique que l'original, « Légume des jours » de Boris Viande vous apportera votre ration quotidienne de vitamines.

Claude Levi-Strauss est doublement à l'honneur : « Cinq cent un » (comme les jean's) et « Tristes sunlights des tropiques » où un indigène arbore de superbes lunettes de soleil. Ces « Méditations poétiques » de Lamartine semblent normales si ce n'est, en couverture, la représentation du visage poupon de Martine, l'héroïne pour enfants.

Une page blanche remplie de ratures illustre « Maudit Bic » de Melville. On rit d'avance à ce titre inédit de Sade, « Justine Bieber ou les malheurs de la vertu ». Clémentine Mélois précise pour les incultes que « Justin Bieber est un chanteur-compositeur canadien à mèche. »

La plus compliquée à comprendre reste « Coyotte » de Jacques Lacan... Un indice, il y est question d'une chanson d'Hubert Félix-Thiéfaine à propos d'une spécialité de Franche-Comté...

Réponse en image :

01/11/2014

Livre : Stéphane Mandelbaum, le peintre voyou

Dessinateur virtuose aux noirs desseins, Stéphane Mandelbaum est mort assassiné en 1986. Gilles Sebhan revient sur ce parcours sombre et sanglant.

 

Stéphane Mandelbaum, sebhan, impressions nouvellesLes destins tragiques inspirent Gilles Sebhan. Cet écrivain au parcours hors normes, après s'être penché sur Jean Genet et Tony Duvert, l'écrivain maudit, signe une biographie de Stéphane Mandelbaum. Ce jeune Belge a exposé ses dessins dans quelques galeries avant de basculer dans la violence et la délinquance. A 26 ans, après avoir participé au vol d'un tableau de Modigliano, il est retrouvé assassiné, le visage brûlé à l'acide, dans un terrain vague près de Namur. Lui, qui a dessiné des atrocités absolues, finit comme un de ses portraits, défiguré, horrible.

Il ne s'agit pas à proprement parlé d'une biographie. Comme toujours avec Gilles Sebhan, il y a beaucoup d'autofiction. L'écrivain découvre Mandelbaum en trouvant sur le net la reproduction d'un dessin érotique. Le trait interpelle Sebhan. Il prend rendez-vous avec le galeriste qui vend l'œuvre et rapidement le destin de Mandelbaum va occuper de plus en plus de place dans la vie de l'écrivain. Une obsession qui trouve sa conclusion dans ce livre, entre réflexion sur l'art, les parias et la folie.

Fils d'un peintre juif émigré de Pologne, Mandelbaum a de très sérieux problèmes de comportement. Il ressemble un peu au jeune Steve, héros du film « Mommy » de Xavier Dolan. Hyperactif, parfois violent, rêveur, instable. Stéphane a cependant un bon exutoire : le dessin. Un crayon en main il ne cesse de noircir des feuilles de papier. Un don. Mais ses créations sont rarement montrables. Scènes pornographiques, personnages nazis, séances de tortures dans des camps d'extermination... On retrouve dans son art tout son esprit torturé.

 

Enfant génial

Mais comme avec Tony Duvert (écrivain tombé dans l'oubli après des écrits pédophiles), Gilles Sebhan a tenté d'aller au-delà des apparences. Avec de nombreux témoignages, des proches comme des amis, on comprend que Mandelbaum, juif errant, est un volcan en pleine activité, menaçant sans cesse d'exploser. « Maître du monde, c'est ce qu'il voulait être » écrit l'auteur au début du livre. Il finira petit voyou, assassiné par ses complices après un partage de butin qui tourne mal.

Aujourd'hui il ne reste que peu de dessins de Stéphane Mandelbaum. Trop sulfureux. De toute manière sa carrière artistique était déjà achevée quand il a basculé dans la délinquance. Il se faisait appeler Malek, comme pour rejeter sa judéité, et ne dessinait plus, « Comme d'autres, le silence était en train de gagner l'enfant génial. Lui qui n'avait cessé de griffonner se trouvait pris au piège du réel. » A l'image de l'histoire de Tony Duvert, Gilles Sebhan entraîne le lecteur dans son enquête, quasi policière. Il mélange témoignages et interprétations personnelles. Et Mandelbaum acquiert alors cette humanité qui a semblé lui faire défaut de son vivant. Seul regret au final, qu'il n'y ait aucune œuvre de Stéphane Mandelbaum reproduite dans l'ouvrage. On comprend le parti-pris, mais on ne peut s'empêcher, après coup, d'aller chercher sur internet ces images terribles.

« Mandelbaum ou le rêve d'Auschwitz » de Gilles Sebhan, Les Impressions Nouvelles, 13 €

 

 

 

14/10/2014

Livres : Étonnants premiers romans

Toute rentrée littéraire offre son lot de premiers romans. Des voix originales se font entendre au milieu des ténors des lettres françaises.

 

demarty, en face, delrue, flammarion, seuilAmateurs de vocabulaire rare et précieux, « En face » de Pierre Demarty va vous ravir. Soit vous êtes très fort et la lecture du roman se déroule sans encombre, soit vous avez quelques lacunes et le renfort d'un dictionnaire se révèle rapidement indispensable pour saisir toutes les nuances de l'histoire de cet homme qui quitte son appartement du jour au lendemain. De « l'éblouissement des splendeurs vernales » à la « maïeutique par l'humiliation et la fermentation » en passant par « le totem pulsatile » le verbe de Pierre Demarty est riche. Un peu trop parfois, cela frôle l'overdose. Comme une démonstration de virtuose qui parvient à jouer une partition compliquée mais peu harmonieuse au final.

Il y a également quelques listes pour donner encore plus de foisonnement à ce roman. Des animaux exterminés (dodo, patomachère ou rythine) ou des villes improbables, jamais visitées par le héros mais qui ornent les timbres qu'il collectionne (Keszthely, Oranjestad, Udaipur...). Pourtant l'idée du roman est excellente. Un homme, normal à en être indécent, lassé de sa vie, décide de louer l'appartement situé juste en face du quatre pièces qu'il occupe depuis des décennies avec femme et enfant. Il disparaît tout en observant sa famille...

Le problème, c'est qu'il ne se passe pas grand chose. Et quand cela devient un peu animé, l'auteur choisit une voie qui étonnera (voire chagrinera) le lecteur qui est allé jusque là...

 

Fuite vers le Sud

demarty, en face, delrue, flammarion, seuilLa famille aussi est au centre du roman d'Arnaud Delrue. Les secrets de famille plus exactement. Philippe, le narrateur, est aux obsèques de sa sœur. Il y a également la mère et la petite dernière Marie. Particulièrement touché par la mort de sa sœur, Philippe tente de reprendre une vie normale. Employé dans une compagnie d'assurance, il séduit la stagiaire qui espère un CDI, s'amuse avec ses collègues, passe des journées à la campagne au bord d'un lac dans une propriété prêtée par le médecin de famille.

Mais au fil des pages, ce joli paysage se craquelle. Quelles étaient exactement les relations de de Philipe et de sa sœur. Et quel rôle a exactement la petite Marie.

La tension va aller crescendo, pour atteindre son summum après une fuite désespérée vers le Sud. Sans jamais trop en dire, ce premier roman aborde un problème épineux et tabou. L'auteur en parle avec détachement, sans jamais juger ses personnages.

 

« En face », Pierre Demarty, Flammarion, 17 €

« Un été en famille », Arnaud Delrue, Seuil, 16 €

 

 

06/10/2014

Livre : L'étrange trio du cinéma français

Jean-Pierre Rassam, producteur, Claude Berri, acteur, réalisateur et producteur, Maurice Pialat, réalisateur. Trois hommes autour d'une table de poker, trois génies du 7e art.

 

rassam, berri, pialat, donner, grassetLe cinéma est friand de grandes et belles histoires. Avec si possible des personnages forts pour les porter. La littérature aussi. Christophe Donner, écrivain passionné de cinéma, a tout mélangé pour signer un roman détonnant dans cette rentrée littéraire parfois trop spirituelle. Sous le titre improbable de « Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive », citation attribuée à Orson Welles au festival de Cannes en mai 68, il raconte la trajectoire fulgurante de Jean-Pierre Rassam, fils de millionnaire devenu producteur de cinéma par défi et ennui. Il croise la première fois les routes de Claude Berri et de Maurice Pialat autour d'une table de jeu. L'argent n'est pas un problème pour le descendant d'un de ces nababs des pétrodollars. Au cours de cette partie mémorable, Claude Berri perd. Comme il n'a pas d'argent, il met en jeu son oscar obtenu quelques mois plus tôt pour son court-métrage « Le Poulet ». Rassam l'emporte. Mais Berri ressort heureux. Il vient de rencontrer Anne-Marie, la sœur de Rassam. Ils tombent fou amoureux l'un de l'autre. Cela compense l'attitude narquoise de Pialat qui vient de lui annoncer qu'il couche avec Arlette, la sœur de Berri.

Ces trois hommes sont donc liés par le cinéma, mais aussi la famille, devenant tous plus ou moins beaux-frères les uns des autres. Christophe Donner, une fois planté le cadre des relations de ce trio qui a bousculé le cinéma français, peut parsemer son récit d'anecdotes sur la création de quelques chefs-d'œuvres entrés au panthéon du cinéma.

 

Des films de légende

Claude Berri est le premier à remporter un succès populaire d'ampleur avec « Le vieil homme et l'enfant ». Il raconte sa jeunesse, quand, petit juif, en pleine occupation allemande, il est recueilli et caché par un vieux Français (Michel Simon) profondément antisémite. Pialat ne cache pas sa jalousie. Plus âgé, persuadé d'être beaucoup plus talentueux, il n'a pas encore fait de film important. Rassam, plus pour embêter Berri que pour gagner de l'argent, produit « Nous ne vieilliront pas ensemble ». Le drame avec Jean Yanne et Marlène Jobert dépasse le million d'entrées. Pialat est lancé. Rassam, en trois ans a déjà produit quantité de succès au box-office. Notamment le film scandale de Marco Ferreri, « La grande Bouffe » sur lequel il est régulièrement intervenu.

La fin du roman se consacre essentiellement au parcours de Jean-Pierre Rassam. Sa rencontre avec Jean Yanne et sa décision de le financer. Quelques années magiques où tout ce qu'il lance réussi. C'est beaucoup plus laborieux pour Claude Berri qui s'obstine à raconter sa vie, se donnant toujours le premier rôle malgré un jeu limité.

Truffé de moments de bravoure comme le sauvetage des enfants de Milos Forman dans Prague assiégée par les chars russes ou les repérages de Godard dans les camps d'entraînements palestiniens, le roman prend des airs de reportage. Mais comme au cinéma, il ne faut pas toujours croire que tout est vrai. Les trucages et effets spéciaux ne sont pas une invention du IIIe millénaire. Mentir, ou du moins enjoliver la réalité, reste avant tout un acte de pure création.

 

« Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive » de Christophe Donner, Grasset, 19,50 €

 

08:20 Publié dans Film, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rassam, berri, pialat, donner, grasset

05/10/2014

Livre : Les secrets de Sophia Loren

 

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Immense actrice à la beauté rayonnante et éternelle, Sophia Loren a traversé un demi siècle de cinéma mondial. La belle Italienne, dans cette autobiographie pudique et optimiste, ouvre son « coffre aux secrets ». Une boîte renfermant une multitude de photos et de documents, un résumé de sa vie et de sa carrière. Elle parle donc de sa famille, sa grand-mère et sa mère, ses débuts dans les romans-photos et son entrée dans le monde du 7e art. Rapidement sa grâce et sa présence font qu'elle devient un symbole de la beauté féminine. Mais c'est surtout sur sa vie privée, son mariage avec Carlo et la naissance de ses enfants, puis de ses petits-enfants, qu'elle livre les plus belles pages. Une centaines de photos inédites illustrent ce texte parfois émouvant, notamment quand elle parle de ses petits enfants. La preuve qu'une star mondiale, habituée au paillettes, aux honneurs et aux soirées mondaines peut avoir une vie de mère et de grand-mère comme tout un chacun.

 

« Sophia Loren, hier, aujourd'hui et demain », Flammarion, 21,90 €

 

11:13 Publié dans Film, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sophia loren, flammarion

29/09/2014

Livre : La pendue de Londres de Didier Decoin en poche

pendue, londres, decoin, livre de pocheEn racontant l'histoire de Ruth Ellis, la dernière femme pendue par la justice anglaise, Didier Decoin va beaucoup plus loin que le simple fait divers. Un homme. Une femme. Albert Pierrepoint et Ruth Ellis. Le roman de Didier Decoin, inspiré de faits réels, raconte à distance la seule et unique rencontre entre la jeune femme blonde et l'austère patron d'un pub londonien. Ruth croise le chemin d'Albert le 13 juillet 1955. Dans une prison. Quelques minutes plus tard Ruth est morte, pendue par Albert, exécuteur en chef du royaume britannique.

(Le Livre de Poche, 9,90 €)

21/09/2014

Livre : Blanès et ses fantômes

Un dimanche passé à Blanès, ville balnéaire près de Barcelone, change radicalement la vie d'Éva Elle va y retourner et s'y installer pour tenter de comprendre.

 

blanes, gallimard, jeanmart, barcelone, BolanoLes premiers romans sont souvent (toujours ?) autobiographiques. Hedwige Jeanmart est Belge. Installée depuis quelques années à Barcelone, elle s'est certainement inspirée de sa propre vie pour écrire ce roman. Est-elle Éva, le personnage principal et narratrice ? A moins qu'elle ne ressemble plus à Yvonne, une autre jeune fille vivant dans un camping à Blanès ? En lisant ces lignes, on se pose forcément la question. Du moins au début. Car rapidement l'atmosphère énigmatique, presque fantastique, du roman nous happe. On se retrouve alors avec Éva, dans les ruelles de la cité catalane à la recherche d'une mystérieuse maison et à guetter l'apparition de fantômes.

Tout commence un week-end. Éva demande à son compagnon Samuel s'il est d'accord pour passer la journée à Blanès. Un dimanche hors saison, à déambuler le long de la mer et manger dans un petit restaurant. Puis retour à Barcelone. Sauf que ce soir-là, Samuel est mort. Disparu, volatilisé, envolé... Éva tombe dans un état de prostration. Dans sa jolie maison de Barcelone, elle se coupe du monde. Ne sort plus, ne répond pas au téléphone. Surtout elle s'interroge, tente de trouver des explications à cette mort soudaine. A force de questionnement intérieur, elle parvient à la déduction que c'est la journée à Blanès qui est la cause de tout. Sur un coup de tête elle retourne dans la petite ville, s'installe dans une pension et se remémore sa dernière journée avec Samuel pour tenter de découvrir l'élément déclencheur.

 

Au bord de la folie

La jeune femme décrite dans le roman d'Hedwige Jeanmart a tout de la folle. Ou du moins de l'esprit obsédé par un événement irrationnel. Lors du dernier repas avec Samuel, ce dernier lui a lu un extrait d'un texte de Bolaño. Cet écrivain d'origine chilienne est la célébrité locale. Il semble exercer une fascination très forte sur toute une faune qui s'est installée à Blanès, sur ses traces. Éva va en croiser plusieurs, devenir leurs amis et sans tomber dans leur dévotion, découvrir les charmes vénéneux de Blanès. Son séjour, qu'elle pensait court, se prolonge, s'éternise presque. Elle est comme prisonnière : « Cette appropriation des lieux à ce point désincarnés, où je n'éprouvais absolument rien sinon une solitude et une désespérance sans fond, me dérangea : et si la question n'était plus tant de comprendre ce qui s'était passé mais ce qui était en train de se passer ? Je m'installais à Blanès où tout m'était désagréable et je m'y complaisais. C'était comme si j'acceptais de souffrir d'une maladie et que cette maladie devenait tout pour moi, que je ne pouvais plus m'en passer. » Éva cherche notamment une maison décrite dans un livre de Bolaño.

En sillonnant les petites rues, elle découvre qu'elle n'est pas seule dans ce cas. Il y a par exemple Yvonne, une jeune Belge vivant à l'année sous une tente dans un des campings de Blanès. Un serveur de restaurant aussi, d'origine népalaise. Et d'autres quasi fantômes à la recherche du spectre de Bolaño.

Voyage initiatique, au bord de la folie, ce premier roman est souvent déconcertant. L'auteur semble parfois dépassée par son sujet. Mais cela ne dure pas. Elle reprend les commandes de son héroïne. Même si on a presque l'impression que cette dernière, comme dotée d'une propre vie, tente de nouveau de s'échapper par des chemins de traverse. Reste au final beaucoup d'interrogations et l'envie urgente d'aller visiter Blanès et rencontrer son étrange population. Avec cependant la crainte de se retrouver envoûté par le fantôme de Bolaño.

Michel LITOUT

 

« Blanès », Hedwige Jeanmart, Gallimard, 18,50 €

20/09/2014

DE CHOSES ET D'AUTRES : Le bonheur obligatoire

bonheur, joie, fioretto, pocket, plon Pascal Fioretto est génial. Cet auteur, habitué des pages de Fluide Glacial (le numéro d'octobre, un spécial loosers, avec poster central de François Hollande nu), publie régulièrement pamphlets décapants et autres pastiches savoureux aux éditions Chifflet & Cie. Sorti en 2008, « La joie du bonheur d'être heureux » est enfin disponible chez Pocket pour la modique somme de 6,50 euros. L'auteur suit la longue introspection de son héroïne, passe ainsi au karcher les techniques - elles visent toutes à atteindre les tréfonds de son moi - jusqu'à atteindre le nirvana intellectuel. Car notre société ne plaisante pas avec le bonheur. Il convient d'afficher sa joie, d'être heureux à tout prix. Une clique de charlatans en profite, tel le joueur de flûte de Hamelin, qui prennent le contrôle d'esprits faibles, dirigés vers une pensée unique positive. La charge de Pascal Fioretto est puissante. Mais surtout hilarante. En résumé, on pourrait citer l'homme politique le plus décrié de France en ce moment : « Pas facile d'être heureux ! ».

Pascal Fioretto vient également de publier chez Plon un roman au titre toujours aussi alléchant : « Un condamné à rire s'est échappé ».

(Chronique "De choses et d'autres" parue samedi 20 septembre en dernière page de l'Indépendant.)

 

 

10/09/2014

DE CHOSES ET D'AUTRES : Pétillante Pétronille

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Amélie Nothomb imagine dans « Pétronille » l'histoire d'une lectrice fan, grande buveuse de champagne et écrivain en devenir. Un roman miroir ?

 

"Chère Amélie Nothomb, je me permets de vous écrire comme le font régulièrement des centaines de vos lecteurs. Vous puisez, dites-vous, des idées dans cette correspondance. Votre dernier roman, « Pétronille » chez Albin Michel, emprunte une nouvelle fois ce chemin. Vous repérez Pétronille, le personnage principal, un soir dans une librairie, à la fin d'une séance de dédicaces. Elle pourrait endosser le rôle de bonne compagne, ou plus exactement « convigne », de beuverie, songez-vous.

Garçon manqué issue du peuple, la pétillante Pétronille entre dans la danse avec plaisir. Vous la traînez dans les bars et soirées où le champagne coule à flot.

Autofiction oblige, je me demande cependant si votre penchant pour cette boisson est véritable ou fantasmé. Les quantités ingurgitées semblent astronomiques. Pour tout vous dire, j'avais parfois l'impression en lisant ce roman, très plaisant au demeurant, de parcourir une plaquette publicitaire pour Veuve Clicquot, Dom, Krug et autres Taittinger. Vous êtes la championne du placement produit. Si chaque marque citée vous envoie une caisse en dédommagement, vous aurez de quoi faire la fête pour les six prochains mois.

La rebelle Pétronille, de lectrice, devient elle aussi romancière. Une concurrente, donc. Cela ne vous effraie pas. Il est vrai que personne (à part cette année une certaine Valérie T) ne peut rivaliser avec vos tirages monstrueux. J'aimerais tant que, tel Georges Perec, vous donniez corps à cette Pétronille.

 

Vinaigre de miel

Dans votre roman, vous résumez en quelques phrases les œuvres de l'auteur imaginaire. « Vinaigre de miel » reprend l'argument des « Jeunes filles » de Montherlant : un écrivain à succès reçoit des lettres de lectrices énamourées. « Le Costals de Montherlant sortait vainqueur de la confrontation, le Schwerin de Pétronille terminait phagocyté par les donzelles ». Selon vous, le second titre est tout aussi alléchant : « Il y était question de l'adolescence contemporaine. Le héros, Léon, sorte d'Oblomov de quinze ans, entraînait sa famille entière dans son vertige nihiliste. Le livre me fascina plus encore que le premier. Il avait une manière subtile et drôle de prêcher le désespoir. » En découvrant ces lignes, chère Amélie Nothomb, on a la bizarre impression que vous parlez autant de vous que de Pétronille, que vous dévoilez au lecteur forcément frustré, des idées de romans que vous n'avez malheureusement jamais menés à leur terme. Mais il se pourrait aussi que je me trompe et que Pétronille n'est qu'une pure invention, la compagne de beuverie parfaite que vous cherchez toujours dans les files d'attente de vos séances de dédicace.

Sachez, Amélie, que si Pétronille vous pose un lapin, c'est avec joie que je la remplacerai au pied levé. Du moins si vous acceptez de vous mettre au coca. Je ne supporte pas le champagne..."

Michel LITOUT

 

« Pétronille », Amélie Nothomb, Albin Michel, 16,50 €

 

01/09/2014

Rentrée littéraire : Chair bourreau

« La dévoration » de Nicolas d'Estienne d'Orves mène trois récits en parallèle : l'histoire d'un écrivain, d'une lignée de bourreaux et d'un cannibale japonais.

 

dévoration, nicolas d'estienne d'orves, albin michel, cannibalePrésenté parfois comme une apologie du cannibalisme, « La dévoration » est un roman beaucoup plus complexe et profond. Certes, une partie est consacrée à Morimoto, un étudiant japonais qui a dévoré sa petite amie néerlandaise à Paris. Nicolas d'Estienne d'Orves s'est ouvertement inspirée d'un fait divers célèbre. Mais ce n'est qu'un petit tiers du roman. L'essentiel, le plus passionnant aussi, est le portrait en creux d'un écrivain qui n'en peut plus de signer chaque année le même best seller. Surement pas par hasard, ce personnage de fiction s'appelle aussi Nicolas. Nicolas Sevin, comme son créateur, aime l'opéra. Après une rupture douloureuse, il s'est imposé un régime draconien pour devenir ce romancier qui vend des milliers d'exemplaires à chaque nouveauté. Le même métier que sa mère. Mais elle fait dans la littérature jeunesse.

Dans ses œuvres, Nicolas Sevin explore les parts sombres de l'âme humaine. Ses héros sont des tueurs, des massacreurs, avides de sang et de meurtres.

Le cocktail fait recette mais son éditrice, Judith, est lasse. Elle pousse Nicolas à changer de dimension. Sans parler d'autofiction, elle lui suggère d'écrire sur lui. Mais n'est-ce pas ce qu'il fait déjà ? Et Nicolas de se demander si les tueurs qu'il met en scène ne sont pas tout simplement son moi profond qui n'ose pas franchir le pas.

 

Bourreau de père en fils

A côté de ce récit très parisien et bourgeois, Nicolas d'Estienne d'Orves glisse de courts chapitres étalés sur plusieurs siècles sur le fameux bourreau Rogis. A la base, c'est un bon boucher, obligé de changer de métier pour éviter l'échafaud. La chair et le sang, il connaît. Couper, trancher sont des gestes qu'il maîtrise. Voilà comment il se transforme en cet être qui fait froid dans le dos et transmet son savoir et sa charge à sa descendance.

Le roman exerce un sorte de fascination malsaine auprès du lecteur. Entre les expériences sexuelles extrêmes de l'écrivain, l'abnégation de l'homme en noir passant de la hache à la guillotine (comme d'autres de la machine à écrire à l'ordinateur) au cannibale qui parle à la première personne n'épargnant aucun détail macabre, le choc est parfois rude. Mais en fait on entre dans un autre monde quand on pénètre le quotidien de Rogis, Morimoto ou Nicolas. Ce dernier semble parfois véritablement fou et déconnecté de la réalité. « Le monde bouge et je reste immobile; l'univers tourne autour de moi. Je suis le seul point fixe d'une cosmogonie frémissante. J'ai donc tous les droits, comme un dieu. Je tends la main et saisis des bribes du réel. De l'autre côté commence l'univers parallèle, celui où tout est possible, un monde sans limites, sans morale. » Le mot est lâché : la morale. Difficile de lire ces pages sans avoir parfois des haut-le-cœur. Mais il faut bien se dire, et se convaincre, que ce n'est que de la littérature. Et que les pires crimes, les plus horribles perversions et monstrueuses déviances ne comptent pas tant qu'elles restent de simples mots imprimés sur du papier.

 

« La dévoration », Nicolas d'Estienne d'Orves, Albin Michel, 20 €

 

30/08/2014

DE CHOSES ET D'AUTRES : Occupé !

occupé, pastor, monsieur D, petit coin, hugo, desingeRien de tel en début de week-end que de faire provision de bonnes blagues et autres informations insolites pour briller à la mi-temps, autour du barbecue ou lors des soirées.

Exemples : épatez tout le monde en demandant de quoi est fait un pinceau en poil de chameau. Le piège est énorme. Et pourtant, il s'agit de fourrure d'écureuil. Et les îles Canaries, d'où tirent-elles leur nom ? Pas des oiseaux mais des chiens (Canis en latin) qui pullulaient dans l'archipel. Bien après, les oiseaux ont pris le nom de l'île...

A ceux qui trouvent les orchidées gracieuses et délicates, rappelez que leur nom vient du mot "orchis" qui signifie testicule en grec ancien. Tout de suite moins glamour.

Si vous cherchez une mine inépuisable de bizarreries, pensez Anglais. Leur respect de la royauté implique l'interdiction formelle de coller un timbre la tête en bas s'il représente la Reine.

Un volcan islandais menace de se réveiller. Tous ressortent l'anecdote des vols cloués au sol. Soyez plus original en expliquant qu'un autre volcan islandais a provoqué... la révolution française. En 1783 son éruption s'est soldée par un immense nuage de cendres sur l'Europe, a perturbé climat, récoltes et le peuple français, affamé, s'est indigné...

Vous en voulez d'autres ? Faites comme moi, plongez-vous dans "Occupé ! Le bouquin du petit coin" (12,95 €) d'où sont tirées ces anecdotes. La sixième édition vient de paraître aux éditions Hugo Desinge. Grâce aux trouvailles d'Annie Pastor et aux dessins de Monsieur B. vous captiverez votre auditoire après chaque passage aux commodités.

 

DE CHOSES ET D'AUTRES : Occupé !

26/08/2014

Livres : Bienvenue à Yumington

Entre thriller classique et pur fantastique, « Waldgänger » de Jeff Balek est aussi une expérience d'écriture autour d'un univers transmédia.

 

balek, yumington, brageloneYumington est une ville imaginaire. Elle sert de décor au roman « Waldgänger » de Jeff Balek. Une cité qui a sa propre vie sur le net à travers site (yumington.com) et réseaux sociaux (Twitter et Facebook essentiellement). En fait tout a débuté il y a quelques années par la volonté de l'auteur de proposer un feuilleton pour smartphones. Chaque jour il racontait l'histoire de Blake, ancien soldat à qui il arrivait des aventures incroyables. Édité en numérique, l'intégrale des épisodes termine finalement sous la forme d'un gros bouquin papier de plus de 400 pages chez Bragelone.

En 2025, les forces armées de Yumington sont en intervention au Moyen-Orient. Le commando de Blake doit protéger des archéologues sur le point de faire une découverte capitale. Il n'a pas le temps d'arriver sur le lieu des fouilles qu'il est attaqué. Son collègue, touché par une balle, prend feu. Lui aussi est frappé à la tête et sent son visage se consumer. Il tombe dans un trou, se retrouve nez à nez avec un squelette brandissant une épée. Blake, dans un dernier geste, s'en empare. Black-out.

Quelques jours plus tard il se réveille dans un hôpital. Défiguré, mais en vie. Il est rapatrié dans sa famille à Yumington. Accueil glacial de sa femme et de sa fille. Blake, convalescent, se découvre de nouveaux pouvoirs. Au début ce sont des flashes incontrôlables. Comme des hallucinations. Jusqu'à ce qu'il « voit » sa fille en train d'acheter de la drogue dans la rue. Il s'y rend et tue le présumé dealer. Blake devient alors l'ennemi public de Yumington et doit se cacher pour échapper à ses poursuivants.

 

Vengeance impitoyable

Il trouve refuge auprès d'un vieil original qui semble en savoir énormément sur ses nouvelles capacités de Waldgänger, un proscrit islandais qui se réfugiait dans les forêts. Et d'expliquer à Blake « Vous voilà donc livré au néant, Vous n'existez plus. Vous êtes mort en quelque sorte. Mort aux yeux de la société. Ou tout au moins vous n'existez plus que sous la forme d'une espèce de cauchemar, de croque-mitaine. » Blake se métamorphose, devient quasi invincible, omniscient. Mais pas forcément heureux, bien au contraire. « La vengeance nourrit ma rage comme l'oxygène alimente l'incendie. C'est tout ce quartier, toute cette ville, que j'ai envie de raser, de détruire jusqu'au dernier de ses habitants. A cet instant précis, le désir de tuer naît au plus profond de mon être. C'est un être archaïque, reptilien, qui surgit en moi. Une âme mauvaise et assoiffée de mort. » Yumington tremble, le Waldgänger est lâché et sa détermination est terrible.

Écrit de façon très cinématographique, à coup de courts chapitres très dynamiques, le roman déroute au début. Un style qui s'apparente à notre nouvelle habitude de consommer du bref, du vite lu et allant droit à l'essentiel. A l'arrivée, cela donne une impression de lecture en apnée, sans jamais de répit dans l'enchaînement des combats et autres coups de théâtre, particulièrement nombreux pour relancer sans cesse l'intérêt. Yumington prend forme et c'est naturellement que l'on poursuit l'exploration de la ville virtuelle sur internet. Une suite est en cours de publication, directement en numérique. L'action se déroule en 2075 et c'est toujours le très efficace Jeff Balek qui est aux manettes.

 

« Waldgänger », Jeff Balek, Bragelone, 22 €

 

07:57 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : balek, yumington, bragelone

11/08/2014

Livre : Paroles de comateux dans "Ces lieux sont morts" de Patrick Graham

Exploration macabre de l'inconscient d'hommes et de femmes plongés dans le coma au sommaire de « Ces lieux sont morts » de Patrick Graham.

 

ces lieux sont morts, coma, patrick graham, fleuve noirSearl, médecin dans un grand hôpital américain, a une spécialisation peu commune. Il a en charge le réveil de traumatisés plongés dans le coma. Dans ces vastes salles, des hommes et femmes dorment, parfois depuis des mois et des mois. Ils sont coupés du monde. Parfois reprennent conscience. C'est là que Searl intervient le plus rapidement possible. Il a développé une technique pour retenir l'esprit de « l'éveillé » dans la réalité. Car souvent, en constatant ce qu'il est devenu, il retourne volontairement dans « ces lieux morts ».

Patrick Graham, l'auteur de ce roman terrifiant, a distillé une petite dose de science-fiction dans la réalité médicale de Searl. Grâce à des diffuseurs olfactifs, le médecin parvient à guider la volonté des endormis vers des lieux de leur enfance. Pour qu'ils reprennent conscience de leur réalité dans les meilleures conditions possibles. Il se branche en parallèle et intervient directement dans leur esprit. Une astuce littéraire pour permettre au héros de pénétrer l'esprit des différents protagonistes de ce thriller. Car rapidement cela se complique.

 

Fillette enlevée

Retardé au travail par l'arrivée d'une femme grièvement blessée dans un accident de la circulation, il ne peut pas rejoindre sa seconde femme, Becka, et ses trois enfants né d'un premier mariage. Ils partent donc à quatre, dans une voiture de location, en pleine tempête de neige, rejoindre un chalet isolé dans la montagne. On est en décembre, à quelques jours de Noël. En chemin, ils sont harcelés par un gros camion transportant des billes de bois. Après une halte dans une station-service, ils prennent à leur bord Liam, un jeune auto-stoppeur qui va dans la même localité rejoindre sa grand-mère.

Il apparaît que Liam est un dangereux serial-killer. Il écorche Becka et les deux ainés et enlève Kirsten, la plus jeune. La première partie du roman se lit d'une traite. 150 pages qui pourtant son peu de choses à côté des suivantes.

Searl est au chevet de ce qui reste de sa famille, une femme et deux ados plongés dans le coma. Kirsten est introuvable. Mais chaque semaine, en pleine nuit, elle appelle son père et lui dit son angoisse d'être prisonnière. La suite du roman se focalise sur la fillette, comment elle survit dans l'obscurité en compagnie de deux autres jeunes filles, Mila et Taylor. Pour donner encore plus de corps à ce roman très dense, Patrick Graham fait intervenir un shérif cancéreux et en fin de vie, une section spéciale du FBI, des vagabonds rejetant toute société de consommation et fait voyager le lecteur des routes de l'Australie au désert du Nevada en passant par le grand rassemblement de Burning Man. Bref, des heures et des heures de dépaysement, d'angoisse et de coups de théâtre. Le tout est sombre, très sombre, comme notre inconscient...

Michel LITOUT

 

« Ces lieux sont morts », Patrick Graham, Fleuve Noir, 20,90 €

 

04/08/2014

Livre : Justice à retardement

Un industriel allemand est assassiné dans sa chambre d'hôtel. Le tueur, Fabrizio Collini reconnaît le meurtre mais refuse de s'expliquer. Son avocat va enquêter dans le passé.

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La société allemande, tout en triomphant mondialement au niveau sportif ou économique, n'en finit pas de solder son passé. Il y a moins de 70 ans, la terreur nazie s'abattait sur la totalité de l'Europe. La défaite a permis de juger certains responsables, mais d'autres sont passés à travers les mailles du filet. De simples exécutants, loyaux à leur supérieurs et leur pays, ou des hommes et femmes, en état de juger et donc complices actifs de crimes de guerre et de génocide ?

Cette interrogation, sorte de devoir d'inventaire jamais véritablement achevé, est au centre du terrible roman de Ferdinand von Schirach, « L'affaire Collini ». L'auteur, par ailleurs avocat au barreau de Berlin depuis 1994, est un fin connaisseur de la justice de son pays. Une partie du roman porte d'ailleurs sur les droits des accusés, la façon dont les affaires criminelles sont instruites et la méthode de désignation des avocats commis d'office.

Tout débute en 2001. Dans une chambre d'hôtel à Berlin, un homme se faisant passer pour un journaliste, prend rendez-vous avec Hans Meyer, industriel allemand. Une fois en tête à tête, Fabrizio Collini, le faux journaliste et véritable force de la nature, sort un révolver de son manteau, fait agenouiller Meyer et l'abat de plusieurs balles dans la tête. Puis, « de sa chaussure, il retourna le corps. Soudain, il asséna un coup de talon dans la face du cadavre, le regarda, puis lui donna un autre coup. Il ne pouvait plus s'arrêter, il tapait et tapait encore, sang et substance blanche giclaient sur son pantalon, sur le tapis, sur le bois du lit. » Un meurtre horrible, un émoi considérable.

 

Meurtre inexplicable

Collini s'étant constitué prisonnier dans le hall de l'hôtel, l'instruction peut débuter immédiatement. Il faut cependant lui trouver un avocat. Le jeune Leinen, installé à son compte depuis quelques semaines, est de permanence. Malgré sa totale inexpérience des procès d'assises il accepte de prendre la défense du géant muet. Cet homme, d'origine italienne, est venu travailler en Allemagne durant les années 50, fuyant la misère de son pays. Sans casier judiciaire, discret, il est à la retraite depuis peu.

Rien ne semble pouvoir expliquer de coup de folie. Même à son avocat il ne dit rien de son mobile. Leinen, qui a accepté de défendre Collini sans connaître l'identité du mort, a un gros coup au moral en découvrant qu'il s'agit d'Hans Meyer. Il a côtoyé cet homme durant sa jeunesse. C'était le grand-père de son meilleur ami. De Johanna aussi, son amour de jeunesse inachevé, qui se concrétise finalement à la faveur des événements tragiques. Pris entre son amitié avec la famille de la victime et sa détermination d'avocat, Leinen va aller jusqu'au bout. En creusant dans le passé de Hans Meyer, il risque de perdre Johanna, mais aussi y trouver le mobile, l'explication qui pourrait inverser les rôles, Collini devenant la victime de ce drame.

Écriture puissante, passion tourmentée, professionnalisme à toute épreuve : ce roman ne manque pas d'intérêt. Reste avant tout de cette « Affaire Collini » une leçon d'Histoire et l'exhumation de pratiques peu glorieuses dans une Allemagne qui, des années après la fin de la guerre, a bien caché son double jeu.

Michel LITOUT

 

« L'affaire Collini », Ferdinand von Schirach (traduction Pierre Malherbet), Gallimard, 16,90 €

 

30/07/2014

Livre : Les petits soldats du diable de Maxime Chattam

Maxime Chattam, dans « La patience du Diable » développe sa théorie de la violence latente, facile à réveiller à qui sait manipuler les esprits.

 

maxime chattam, la patience du diable, santa, violence, albin michel Maxime Chattam, comme Franck Thilliez, joue la carte des héros récurrents. Face au duo Sharko et Lucie de Thilliez, Ludivine se retrouve seule. Car Maxime Chattam n'est pas tendre avec ses personnages. Dans le précédent thriller « La conjuration primitive », Alexis le compagnon et collègue de la gendarme de la section de recherches est tombé au combat contre une ribambelle de serial killers. C'est donc seule, un peu dépressive et totalement obsédée par son travail que le lecteur retrouve Ludivine. Elle fait maintenant équipe avec Segnon, un géant Antillais, marié et père de deux enfants. Alexis est remplacé par Guilhem, une tête, plus porté sur les recherches en informatique que par le travail de terrain, au contact des tueurs et autres malades dangereux. Lui est sur le point de se marier. Des collègues normaux, comme pour canaliser une héroïne qui a tendance parfois à déraper.

Le mal, la violence, sont au centre de ce thriller aux accents très ésotériques. Tout débute par l'interception d'un go-fast sur l'autoroute du Nord. Opération mouvementée. Ludivine s'en tire bien, même si une nouvelle fois elle a pris beaucoup trop de risques. Tête de mule et tête brûlée vont souvent de pair... Par contre pas un gramme de drogue dans les bolides. Juste un sachet énigmatique qui se révèle être... de la peau humaine. Maxime Chattam franchit un cran dans l'horreur. Il lance ses personnages aux trousses d'un dépeceur qui aurait tout à fait eu sa place dans la série télé « True Detective », sauf que son antre n'est pas en Louisiane mais dans une vieille masure du Nord.

 

Ultraviolence

A côté de ces scènes de pure action, l'auteur développe sa théorie sur la violence innée des hommes dans la bouche de Ludivine : « L'homme est programmé pour la violence depuis qu'il est homme, pour survivre, c'est ce qui l'a hissé au sommet de la pyramide alimentaire. Mais les tueurs en série, eux, sont une sorte de quintessence de ça, de l'ultraviolence, de l'ultradomination. » Et puis en parallèle, les actes de violences gratuites se multiplient en France. Deux adolescents font un carnage dans un TGV, un homme abandonné par sa femme tue tous les clients d'un restaurant... Une ambiance malsaine, diabolique selon Ludivine qui se met à croire à l'intervention d'un monstre manipulateur.

Et l'amour dans tout cela ? Ne pourrait-il pas sauver la jeune femme ? C'est compliqué comme on le constate en lisant ces quelques lignes : « L'humanité avait longtemps cru aux vertus de l'alchimie en cherchant à transformer le plomb en or alors que l'unique alchimie de ce monde était plus cruelle. L'amour se transformait en une souffrance incommensurable sitôt que la mort le faisait passer dans son alambic sinistre. Le néant résiduel pour témoigner de la substance même de l'amour. » Vous voilà prévenu, avec Maxime Chattam, noir c'est noir. Passionnant aussi car c'est un grand conteur qui, comme ses héros, retombe toujours sur ses pieds d'indécrottable rationaliste.

Michel LITOUT

« La patience du diable », Maxime Chattam, Albin Michel, 22,90 €

 

 

21/07/2014

Livre : Fuite désespérée dans "Monstres en cavale" de Cloé Mehdi au Masque

Damien, le personnage principal de ce roman de Cloé Mehdi, n'a que 13 ans quand il tue sauvagement son père et sa petite sœur. Six ans plus tard, il est en cavale.

 

monstres en cavale, cloé Mehdi, le masque, beaune, polarChaque année, les éditions du Masque, en association avec le festival de Beaune, publient un premier roman policier inédit. Véritable creuset de talent, ce prix permet à des auteurs en devenir de mettre le pied à l'étrier. Le cru 2014 est exemplaire de la démarche. « Monstres en cavale » est un gros bouquin de 600 pages, denses et bourrées d'invention. Pourtant son auteur, Cloé Mehdi, n'a que 22 ans. Elle a remporté quantité de concours de nouvelles avant de se lancer dans ce récit au long cours. Malgré son jeune âge, elle a quasiment 10 ans d'expérience... Et sans doute beaucoup plus d'années à occuper le devant de la scène littéraire noire.

Sans être à proprement parler un polar, « Monstres en cavale » évolue dans un monde où les héros sont recherchés par la police alors que les forces de l'ordre et les autorités ont tout de salauds en puissance. Le personnage principal, Damien, est un jeune homme de 18 ans. A peine majeur mais déjà 6 années derrière les barreaux. Damien, à 13ans, est devenu l'assassin le plus précoce de France. Un soir, quand sa mère rentre dans le petit pavillon de banlieue, elle découvre Damien sur le pas de la porte. Recouvert de sang il vient de tuer son père et sa petite sœur. Sous son bras, il a encore la tête de cette dernière qu'il a consciencieusement découpé. Après un procès retentissant, il est incarcéré en prison.

 

Pays de liberté

Le roman débute véritablement six ans plus tard. Il est sur le point d'être transféré. Terminé l'étroite cellule, place à une grande... cage. Dans ce futur fantasmé de Cloé Mehdi, la société française a un peu changé. Pour que les détenus ne soient plus à la charge de la société, des sociétés privées ont obtenu le droit de les exhiber comme de vulgaires animaux. « Le safari des monstres », en plein cœur de Paris, est un des plus célèbres. La patronne, Madame Rose, sélectionne avec rigueur ses pensionnaires. Damien est une recrue de choix, de quoi faire frissonner les familles voyeuses.

L'entame du roman, par son invention et son parti-pris de noirceur absolue, fait parfois penser à certains textes de Serge Brussolo, avant qu'il ne mette sa plume inventive au service de récits historiques aseptisés. On retrouve dans la description de ce Safari des monstres des outrances et une démesure qui manquent dans une production littéraire française devenue bien sage. Damien, dont on ne sait au début s'il est véritablement un monstre, un demeuré ou une victime, se laisse porter par les événements. Quand une fusillade éclate dans le zoo de la honte, il en profite pour se faire la belle, en compagnie d'une fillette qui elle aussi semble fuir la police. Cab, espiègle et intelligente, est la fille d'un célèbre couple de truands. Son père est mort dans un casse, sa mère a pris la fuite. Depuis elle est surveillée par la police. C'est un des hommes de la mère de Cab qui a déclenché la fusillade. Cab, son frère, Damien et le mercenaire se retrouvent et se lancent dans un road movie à travers l'Europe. Leur but : rejoindre le mythique « pays des neiges émeraude », un lieu où le monde souterrain vit au grand jour, loin de la justice et des policiers.

Lentement, avec une science consommée du coup de théâtre et des rapports humains, Cloé Mehdi nous fait découvrir les psychologies des personnages, Damien et Cab devenant les meilleurs amis du monde dans cette fuite désespérée.

Michel Litout

« Monstres en cavale », Cloé Mehdi, Éditions du Masque, 7,90 €