27/05/2013

Livre : "La conjuration primitive" de Maxime Chattam, violent, forcément violent...

 

Maxime Chattam est obsédé par le mal. Et la violence qu'il engendre. Son thriller « La conjuration primitive » en est le parfait exemple.

 

conjuration primitive, chattam, albin michel, tueurs en sérieQuand Maxime Chattam n'écrit pas des romans fantastiques (la série Autre-Monde), il signe des thrillers a vous filer des sueurs froides. Il semble passer beaucoup de temps à peaufiner les personnages de tueurs en série et leurs techniques. Parfois, on se demande s'il n'est pas lui-même un psychopathe devenu écrivain pour assouvir ses pulsions. D'autant que ses héros « positifs », face à l'innommable, basculent eux aussi parfois dans une forme de violence sauvage. Mais non, Maxime Chattam est juste un auteur plein d'imagination, parfaitement capable de s'immerger dans un milieu, le décrire, le comprendre, tout en ne se déconnectant pas de la réalité, de sa vie normale, forcément normale alors que le roman est violent, forcément violent.

 

Gendarmes en civils

Résolument français ce thriller, même si sa construction, son suspense, son dénouement, font penser aux meilleurs titres américains. Français dans le choix de la profession des « héros ». Alexis et Ludivine sont gendarmes. Mais pas des militaires à cheval sur la tenue réglementaire et habitués aux contrôles radars en bord de route. Non, ils font partie de la crème de la gendarmerie, la section de recherches de Paris. Et la plupart du temps, ils sont en civils.

Alexis est à la tête d'un petit groupe chargé d'enquêter sur des meurtres sauvages se multipliant en France. Deux tueurs sont identifiés. Le « Fantôme » car il ne laisse aucune trace dans les appartements de ses victimes. Les enquêteurs retrouvent même les portes fermées à clés. La « bête », surnommée ainsi en raison de l'état de ses victimes, dépecées, en partie mangées par leur bourreau. Deux tueurs mais une seule et unique signature, une marque, gravée à même la peau : « *e ».

 

Meurtres simultanés

La première partie du roman, entre les scènes de crimes abondamment décrites, détaille les recherches des enquêteurs sur la signification du symbole. Le torturé Alexis et la blonde sportive Ludivine recevront l'aide d'un profileur, Mikelis, capable de se mettre dans la tête des assassins. Tout se complique quand des cadavres sont retrouvés en Pologne et en Espagne, qu'un jeune drogué tue trois personnes au hasard dans une gare et que le Fantôme et la Bête tuent, à des centaines de kilomètres de distance l'un de l'autre, mais exactement au même moment. Plus de doute, tout est lié : les tueurs en série sévissent de concert.

Cette idée de conjuration du mal permet à Maxime Chattam de prolonger ses précédents titres (notamment « La théorie Gaïa ») sans s'affranchir des rebondissements typiques de ses œuvres. D'un petit village du Lot-et-Garonne en passant par l'Écosse et la région parisienne le lecteur sera ravi des voyages. Même si souvent c'est pour admirer des cadavres éviscérés ou des montagnes de squelettes...

Michel LITOUT

« La conjuration primitive », Maxime Chattam, Albin Michel, 22,50 €


01/05/2013

Roman : "Road tripes" ou la cavale bordelaise de Sébastien Gendron

Totalement allumé, ce roman de Sébastien Gendron trimbale le lecteur de Gironde à Montélimar à travers une folle cavale à l'accent bordelais.

 

sébastien gendron, road tripes, bordeaux, albin michelAu-delà du jeu de mot charcutier, « Road tripes » de Sébastien Gendron ne ment pas sur la marchandise. Construit en deux parties, la première comprend beaucoup de route. La seconde autant de tripes. Humaines... Le point commun c'est l'amitié improbable entre les deux protagonistes principaux.

Le narrateur, Vincent, un quadra un peu paumé, raconte comment il s'est mis dans cette situation inextricable. Fils de dentiste bordelais, il a appris le piano dès ses 6 ans. A l'adolescence il délaisse le classique pour le jazz. En même temps qu'il suit des études de chirurgien dentiste (payées par papa), il forme un groupe et décroche quelques dates. Une fois son diplôme en poche et papa quasiment à la retraite, il plaque Bordeaux et tente sa chance à Paris fort d'un commentaire élogieux d'Herbie Hancock. Il rencontre alors Marie, une bordelaise pur jus. Retour à la case départ, toujours musicien, mais en province, lesté d'une femme enceinte. Il déprime grave et se retrouve flanqué à la porte de chez lui quand la gentille bourgeoise découvre que le fils de dentiste est couvert de dettes.

Ravalant sa fierté, Vincent accepte de distribuer des prospectus publicitaires pour un salaire de misère dans des banlieues puant la misère. C'est en confectionnant ses « poignées » de pubs dans un hangar qu'il rencontre Carell. Et que sa vie bascule.

 

Pur bordeluche

Carell, affublé d'un « accent bordelais des années 60 », souriait à Vincent « avec son visage d'ange raté et son physique impossible, trop petit pour la hauteur des tables de tri et trop gros pour se caler correctement. » La quarantaine lui aussi, il n'a peur de rien. Surtout pas de jurer en bordeluche, l'argot girondin si particulier. Rien que pour ces passages il ne faut pas rater ce roman. « Tu me dailles » « Oh enfi... » « Enquigueille ! », autant d'expressions désuètes mais si chantantes à l'oreille. C'est peut-être ça qui a séduit Vincent. Ou l'envie de confier sa vie mal barrée à quelqu'un qui ose. Tout et n'importe quoi. Le début de la cavale est causé par un incendie. En plein été, Carell a la mauvaise idée de brûler les prospectus plutôt que de se fatiguer à les distribuer. Un peu d'essence, un briquet... une forêt de moins !

Carell, paniqué, trace la route, Vincent dans le rôle du passager. Ils foncent sur les départementales. Jusqu'à Marcillac-Vallon pour une étape nocturne mouvementée. La suite est un enchaînement d'erreurs. Carell dans ses œuvres. Il tabasse une vieille prostituée pour lui dérober son sac banane, vole une voiture... de la gendarmerie, séduit une grosse motarde adepte d'une secte, se retrouve avec toute une armée de cinglés à sa poursuite. Et Vincent voit son existence se compliquer d'heure en heure, kilomètre après kilomètre. Une fuite qui trouvera son apogée à Montélimar par un braquage d'anthologie. La suite, ce sont les tripes. Preuve que les ennuis sont toujours exponentiels.

Certes Sébastien Gendron a forcé le trait. Ce Carell est un sacré olibrius et Vincent est bien faible. Mais tout aussi invraisemblable que cela puisse paraître, l'amitié entre ces deux paumés, handicapés de la société, est si forte qu'elle balaye tout sur son passage.

Michel LITOUT

« Road tripes », Sébastien Gendron, Albin Michel, 17 euros


19/02/2013

Livre : Loulou, mieux que Grey

Grey, le personnage principal de « 50 nuances » est parfait. Dans la vraie vie, les hommes ressemblent plus au Loulou de Rossella Calabrio

 

loulou, rossella calabrio, albin michel, greyLa littérature contemporaine pille sans vergogne le net. Exactement, les comités de lectures ne se privent plus de feuilleter des romans qui n'existent que sous forme d'e-book en autoédition. En 2012, le phénomène éditorial mondial a pour titre « Cinquante nuances de Grey » de E. L. James aux éditions Lattès. Des millions d'exemplaires vendus en 12 mois. Mais ce texte sulfureux date en fait de 2011. Il a été mis en vente directement par l'auteur et uniquement en version numérique, sur le site des fans de la trilogie Twilight. Repéré par un éditeur curieux, acheté, c'est le roman-jackpot. Aussi un peu l'arbre qui cache la forêt. Pour un succès, combien de déceptions ?

L'édition traditionnelle gagne également en réactivité à l'image du net. Le best-seller de James à peine imprimé, de multiples parodies font leur apparition sur la toile. Rossella Calabrio, une blogueuse italienne, sent le filon. Les Grey, bêtes de sexe, beaux, attentionnés et romantiques, ne courent pas les rues en Italie. Les hommes normaux sont plutôt tendance Loulou : vantards, sales et très égoïstes (surtout quand ils entendent le mot préliminaires). Elle a donc décliné dans un pastiche hilarant les « 49 nuances de Loulou », publiées en France chez Albin Michel. Moins érotiques que les exploits de Grey, les travers du Loulou font beaucoup rire (surtout vous mesdames).

 

La perfection contre l'invention

En petit chapitres courts et percutants, cette excellente connaisseuse des choses du sexe décrit minutieusement les travers de l'homo erectus de base. Par exemple, Grey a des paroles qui enchantent les sens de Julie (l'héroïne, la partenaire) « Oh oui, laisse-toi aller... » susurre Grey. Avec Loulou, le laisser aller est d'un tout autre genre : « Dis donc, tu crois pas que tu te laisses aller ? » interroge-t-il en fixant « la petite banane de graisse qui surmonte le pubis de sa Julie ». Le best-seller de James a une réputation sulfureuse. Il est vrai que certains passages sont dignes des textes ayant fait la réputation du « bondage », technique de sado-masochisme très en vogue le siècle dernier. La comparaison de Rossella Calabrio touche juste : « Monsieur Grey aime attacher sa belle aux montants du lit pour être aux commandes. Le Loulou aime s'attacher au canapé pour être à la télécommande. »

On pourrait croire que la critique est virulente, définitive. Qu'il n'y a pas photo. Pourtant on devine au fil des pages une véritable tendresse pour le Loulou. La maladresse congénitale pendant l'acte du Loulou casse un peu le charme et la plénitude de la chose quand elle est parfaitement maîtrisé par un expert en galipettes, mais « avec Monsieur Grey, la Julie n'aurait pas ri aux larmes comme elle l'a fait avec son Loulou. » Finalement, l'auteur fait comprendre aux femmes que Grey c'est bien, mais cela manque quand même de surprise. La perfection lasse. Avec Loulou, vous serez toujours étonné.

Et voilà comment les deux plus gros succès éditoriaux de ces derniers mois viennent d'un e-book et d'un recueil de notes de blog.

Michel Litout

« Quarante-neuf nuances de Loulou », Rossella Calabro, Albin Michel, 12 €


10/11/2012

BD : un best-seller de Maxime Chattam illustré

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Pas facile de se faire un nom dans la littérature de genre. Surtout s'il on est Français. Maxime Chattam est pourtant devenu en quelques années le meilleur vendeur de thriller de l'Hexagone. Il s'est fait un nom avec les titres de la Trilogie du Mal. Les faits se déroulent aux USA, à Portland, et c'est sans doute une des raisons de son succès. Ce best-seller est aujourd'hui adapté en bande dessinée par Michel Montheillet, illustrateur « officiel » de Chattam chez Albin Michel. Un serial killer sévit dans la paisible ville de Portland. Il s'attaque à de jeunes femmes. Il les torture, leur coupe les mains, les défigure et jette les corps dans une rivière ou un lac. L'enquête est confiée au jeune inspecteur Joshua Bolin. Alors qu'une tempête paralyse la ville, le flic, à l'intuition, va tenter de sauver une jeune étudiante, prochaine victime du Bourreau de Portland. Dessin hyper réaliste, montrant toute l'horreur du tueur, décors sans faille : on est happé par l'histoire. L'intrigue fonctionne toujours aussi bien. Une adaptation qui comblera les nombreux fans de Chattam.

« La trilogie du mal » (tome 1), Jungle Thrillers, 11,95 €


12/09/2012

Douloureuse séparation dans le roman de Marianne Rubinstein

Marianne Rubinstein, Yaël Koppman, Albin Michel, roman, rentrée littéraireSeule. La narratrice, Yaël Koppman, double fictionnel de Marianne Rubinstein, l'auteur, se retrouve seule dans son appartement parisien. Son mari la quitte. Il obtient la garde alternée de leur petit garçon, Simon. Une semaine sur deux et certaines vacances, une morbide solitude envahit le foyer habituellement si joyeux.

Dans un journal aux entrées souvent très courtes, Yaël raconte ce bouleversement dans sa vie. Au début, elle cherche à nier cet échec. Et puis elle fait une croix sur ces années de bonheur, accepte que le père de Simon ait refait sa vie avec une femme plus jeune. Elle se raccroche à son travail, professeur et chercheuse à l'université. Surtout elle choisit de se consacrer à fond à son fils.

Le 1er janvier, dans son journal, elle liste ses résolutions : « Du bonheur pour Simon. Plutôt rire que pleurer. Ecrire, oui mais quoi ? Ma peine ? D'abord la décoller de mon corps pour l'observer. En trouver le contrepoint aussi, déplier d'autres lignes méthodiques qui donneront ampleur et rythme au récit. » Le roman s'élabore sous nos yeux. Le lecteur est le témoin privilégié des interrogations et remises en cause de Yaël. Ses tentatives de retrouver une vie sociale. Ne plus être la femme délaissée. Supporter toutes les tentatives d'entremetteuses de ses amies ou simples connaissances.

Un roman vérité, où l'auteur se met à nue. Beaucoup plus fort qu'une simple autofiction d'écrivain nombriliste car les sujets abordés, loin d'être futiles, font tout le sel de la vie d'une femme, d'une mère...

« Les arbres ne montent pas jusqu'au ciel » de Marianne Rubinstein, Albin Michel, 17 €


08/09/2012

Réunion d'idiots dans "Géographie de la bêtise" de Max Monnehay

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Fable tragique, « Géographie de la bêtise » de Max Monnehay s'interroge sur la place des idiots dans notre société. Ce roman aurait pu être un manifeste de rassemblement de tous les laissés pour compte. Au début, l'utopie est belle. A l'arrivée, la fin est tragique.

Pierrot, idiot mais riche, décide de fonder un village des idiots. Il sillonne la France, tant pour recruter des simples d'esprit que pour trouver un endroit à eux, un refuge d'où les « intelligents » seront bannis. L'idée a fait rire. Dans les faits, elle permet à un village abandonné de revivre et à ces demeurés de donner un nouveau sens à leur non vie.

Une expérience si réussie que beaucoup tentent de rejoindre ce nouvel éden. Pierrot et Bastien, le narrateur, vont mettre en place un questionnaire, sorte de test de QI inversé, pour éloigner les profiteurs. Première question : « Combien font trois fois quatre ? » Bastien est en admiration devant la splendide ruse de Pierrot car « Il est peu d'idiots ignorant la réponse. Mais il est peu de malins sachant que peu d'idiots ignorent la réponse. » Quand Elisa passe le test, Bastien comprend vite qu'elle fait semblant d'être idiote. Pourtant il va faire comme si elle en était véritablement une. Et Bastien, en trafiquant les résultats, comprend que finalement lui aussi n'est pas si idiot que cela. Mais deux intelligents dans un village d'idiots, comment cela ne peut-il pas mal finir ?

Max Monnehay, à l'écriture sèche, incisive et percutante, signe un deuxième roman tout aussi déconcertant que son premier, « Corpus Christine », paru en 2006. S'ils sont sympathiques par certains aspects, ces idiots font aussi peur. La peur de la différence qui entraîne l'incompréhension et le rejet de l'autre.

 

« Géographie de la bêtise » de Max Monnehay, Seuil, 17 €


22/07/2012

Jeunesse violente dans ce thriller de Jussi Adler Olsen

Carl Morck, policier danois, rouvre une affaire de double meurtre. Un faux coupable se serait dénoncé pour couvrir les agissements violents de plusieurs fils de bonne famille.

 

 

 

Jussi Adler Olsen, danemark, thriller, albin michel, profanationQuand on est riche et de bonne famille, se distraire est parfois compliqué. Internes dans une institution privée, six amis vont découvrir que la violence est un excellent fournisseur d'adrénaline. Tabasser des faibles, tuer des animaux, pour eux, c'est un loisir comme un autre... Bénéficiant d'une quasi impunité grâce aux millions et aux relations de leurs parents, ils vont aller crescendo dans leur dérive jusqu'à tuer plusieurs personnes. C'est le double meurtre d'un frère et d'une sœur qui a failli les faire tomber. Mais l'un d'entre eux se dénonce et depuis quelques années croupit en prison et paye pour toute la bande.

 

Affaire classée ? Pas pour Carl Morck dont c'est justement le fond de commerce. Ce flic danois d'élite est à la tête du plus petit service du pays. Il doit se contenter d'un assistant, Assad, un Syrien, touche exotique dans un thriller très noir.

 

Le premier roman policier de Jussi Adler Olsen, « Miséricorde » paru en 2011, présentait ce duo peu banal. On les retrouve dans leur bureau au sous-sol, plongé dans cette affaire apparu par enchantement sur leur bureau.

 

Morck est le prototype du flic bourru et qui n'en fait qu'à sa tête. Il aime travailler en solitaire. Il ne voit pas d'un très bon œil l'arrivée d'une secrétaire dans son service. D'autant que Rose est assez atypique : « Une coiffure ébouriffée ultra-courte et noire, des yeux de jais et des vêtements plus sombres que sombres. La créature que Morck avait devant lui était effarante. » Mais comme elle n'a pas sa langue dans sa poche et qu'elle est particulièrement débrouillarde, elle va autant séduire qu'exaspérer son chef.

 

 

 

La folie de Kimmie

 

Malgré les ordres de sa hiérarchie lui ordonnant de ne pas enquêter sur ce double meurtre, Morck va creuser et retrouver les jeunes étudiants suspectés à l'époque. Ils sont tous devenus des notables, riches et très influents. Un styliste, le patron de plusieurs cliniques, un trader... Morck s'attaque à forte partie. Manque Kimmie, la seule fille de la bande. Elle a disparu depuis dix ans. Elle vivrait dans la rue. Kimmie personnage principal, pivot du roman dont l'auteur décrit longuement la lente descente aux enfers. Kimmie, la seule s'étant repentie, la plus humaine malgré sa folie irrémédiable.

 

L'humanité, c'est un concept inconnu aux trois rescapés. Ils se retrouvent régulièrement pour des chasses spéciales dans le domaine de l'un d'entre eux. Ils massacrent des faisans et surtout ont à chaque sortie un gibier exceptionnel qui sort de l'ordinaire. « Tous retinrent leur souffle avec le tireur tandis qu'il épaulait son arme et appuyait sur la gâchette. Il tira un peu bas, ce qui rompit le cou de la bête et la décapita. Il pensait que l'animal tomberait raide mort, mais il continua à courir sans sa tête pendant quelques secondes avant que son cadavre ne trébuche sur le sol inégal. Un spectacle désopilant. » Une ultime partie de chasse compose le final du roman dans laquelle chasseurs et gibiers s'affrontent dans un déchaînement de violence.

 

« Profanation » fait partie de ces thrillers qui vous tiennent en haleine du début à la fin. Entre scènes d'action et parties plus psychologiques, il est d'une rare richesse. Morck, Assad et Rose reviendront dans une nouvelle enquête. Car pour couronner le tout, Jussi Adler Olsen maîtrise parfaitement le côté feuilleton de son œuvre.

 

Michel LITOUT

 

« Profanation » de Jussi Adler Olsen (traduction de Caroline Berg), Albin Michel, 22,90 €


 

30/05/2012

Jacques-Pierre Amette et Julie Resa écrivent des histoires de rupture

Quel est le point commun entre une balade romaine et la quête d'une voiture ? Ces deux romans se concluent sur une rupture amoureuse...

 

 

Jacques-Pierre Amette, Julie Resa, Albin Michel, Buchet Chastel, Liaison romaine, rupture amoureuse, Rome, voiture enfantPaul est-il le prénom des hommes malheureux en amour ? Paul est journaliste dans « Liaison romaine » de Jacques-Pierre Amette. Paul est informaticien dans « Un enfant ou une voiture » de Julie Resa. Deux personnages masculins principaux, un seul prénom et un statut en commun : abandonné par les femmes de leur vie. Mais si le premier roman, très littéraire, plein de référence à Rome (omniprésente dans cette belle et triste histoire d'amour) laisse un goût amer au lecteur, le second, plus léger et terre-à-terre, se termine par un de ces coups de théâtre que seules les auteurs femmes savent imaginer.

 

Paul, grand reporter dans un magazine parisien, est envoyé à Rome pour couvrir les obsèques de Jean-Paul II. Il y va en dilettante. La religion l'ennuie, le bal des évêques l'indiffère. Il va imaginer une ferveur dans les rues d'une capitale qui en réalité continue à vivre la « dolce vita » quels que soient les événements.

 

Ce qui importe à Paul c'est que Constance, sa jeune compagne, le rejoigne. Cela fait huit ans qu'il vit avec elle. Mais la complicité des premiers moments semble s'être érodée. Elle est distante, moins attentive. Paul en a conscience mais ne veut pas voir la réalité en face. Il préfère profiter du moment présent. Et n'hésite pas à déshabiller des yeux les jolies Romaines. Alors qu'il peine à écrire trois lignes sur ces obsèques historiques, il se demande « Pourquoi manquait-il une cloison dans mon espace mental pour marquer la différence entre soucis professionnels et batifolages érotiques ? Pourquoi n'avais-je pas cette paroi étanche – comme tout le reste de l'espèce humaine – qui sépare nettement les pensées divines et les zigzagantes pensées profanes qui s'étendaient comme un brouillard de concupiscence sur tout ce que j'entreprenais ? »

 

Paul est un doux rêveur. Pourtant il va finir par retomber sur terre. Son papier, mauvais, est refusé. Surtout, Constance lui avoue qu'elle a rencontré quelqu'un d'autre. « Le temps changea, devint profond, noir, ardoisé. Les gargouilles crachotaient de minces filets d'eau dans des vasques nues. J'observais ce jardin comme un versant du paysage destiné à disparaître, un versant de ma vie en train de s'effacer. » Jacques-Pierre Amette donne à son roman plus de profondeur, une grandeur de portée universelle. A cet instant, tout homme délaissé un jour par une femme aimée se retrouve dans ce tournis, cette fragilité.

 

 

 

Notre enfant, ma voiture

 

Jacques-Pierre Amette, Julie Resa, Albin Michel, Buchet Chastel, Liaison romaine, rupture amoureuse, Rome, voiture enfantLe roman de Julie Resa s'achève lui aussi par le départ de la femme, Babette. Mais cette fois le Paul de « Un enfant ou une voiture » est beaucoup moins à plaindre. Informaticien, il fait en train, tous les jours, le trajet entre Chambéry et Lyon. Il en a assez de perdre son temps dans ces transports en commun toujours en retard. Il décide d'acheter une voiture et sa recherche du bolide parfait va lui faire perdre contact avec la réalité.

 

Babette, elle, n'a qu'un but : avoir un enfant. Épanouie dans son travail, elle espère cette grossesse. En vain.

 

Ces deux êtres humains, amoureux l'un de l'autre à la base, vont basculer dans deux obsessions différentes et antinomiques. Julie Resa, avec grâce, humour et brio, va se moquer de Paul, si perfectionniste dans son choix qu'il en oublie de trancher. Babette, dont on comprend le désespoir, va finalement trouver une solution expéditive pour accéder à son Graal.

 

Un petit roman très actuel, illustrant aussi le calvaire des Parisiens expatriés en province pour un soit-disant confort de vie qui se retourne souvent contre eux.

 

Michel LITOUT

 

« Liaison romaine », Jacques-Pierre Amette, Albin Michel, 15 €

 

« Un enfant ou une voiture », Julie Resa, Buchet-Chastel, 13 €


 

 

02/04/2012

Les maladies de l'Afrique dans "Les fantômes du delta" d'Aurélien Molas

Plongée dans l'Afrique contemporaine, celle des famines, des réfugiés, des politiques corrompus et des humanitaires avec « Les fantômes du delta ».

 

 

 

Aurélien Molas, Les fantômes du delta, albin michel, nigéria, médecins sans frontièresUne catastrophe écologique et humanitaire est en cours en Afrique. De tous les pays à l'agonie, le Nigeria a pourtant nombre d'atouts. Mais l'exploitation à outrance de ses richesses, naturelles et humaines, condamne ce géant. Ce cauchemar est au centre du second roman d'Aurélien Molas, jeune écrivain français. « Les fantômes du delta » plonge le lecteur dans cette Afrique où vivre est parfois si compliqué que la mort fait figure de délivrance, presque de chance. Remarquablement documenté, ce thriller suit le parcours de Benjamin, médecin français et Megan, infirmière américaine. Après des vies chaotiques dans leurs pays respectifs, ils ont fait le choix de l'humanitaire. Pour Médecins sans frontières, ils tentent de parer au plus pressé face à une catastrophe humanitaire sourde et implacable.

 

 

 

Pollution et misère

 

Le Nigeria souffre de sa richesse en pétrole. Le delta du Niger est surexploité. Des dizaines de plateformes pour extraire cet or noir pouvant se transformer en cauchemar. Les fuites incessantes ont transformé cette zone humide en véritable bouillon de culture invivable. C'est dans ce delta, là où les pêcheurs ne peuvent plus attraper que des cadavres de poissons, que la rébellion a pris naissance. Le MEND (Mouvement d'émancipation du delta) réclame une meilleure répartition des richesses. Et pour se battre efficacement, il faut des fonds.

 

Le roman débute par une opération commando dans un hôpital. Alors que Benjamin est en train de faire une inspection des conditions de vie des enfants, des hommes armés investissent les lieux. Ils sont à la recherche d'une petite fille, Naïs, supposée leur rapporter des millions de dollars.

 

Une fillette que Benjamin avait rencontré quelques minutes plus tôt, dans une chambre à l'écart. « Ses yeux noirs le fixaient avec une intensité peu commune chez une enfant de cet âge ». « Il remarqua la perfusion dans son bras et l'appareil à dialyse rangé dans un coin de la chambre ». Benjamin est intrigué par cette enfant qui a épinglé sur le mur ses dessins. « Quelque chose de malsain suppurait de ces gribouillis, comme si les émotions emprisonnées sous les traits figés de la fillette avaient jailli pêle-mêle sur le papier avec une brusquerie hystérique. » Durant quelques semaines, Benjamin va vivre près de Naïs car il est enlevé avec elle par les révolutionnaires. C'est un des attraits de ce roman, sans temps mort, mais se permettant quand même d'approfondir les profils psychologiques des différents personnages.

 

Camp de réfugiés

 

Megan, intervient en cours de roman. Elle a quitté son confort américain pour tenter de donner un sens à son métier d'infirmière. Pour oublier ses plaies aussi. Quand elle débarque dans ce camp de réfugiés, le décor est encore plus abominable qu'elle ne le redoutait. « Le choc fut violent, bien plus intense que ce qu'elle avait imaginé. Et durant les dix premières minutes, Megan se demanda si sa venue en Afrique n'était pas sa plus grande erreur. » Mais la demande et l'attente des populations locales sont tellement grandes que le temps du doute ne dure pas longtemps. Et Megan aussi va croiser la route de Naïs, clé de voute de ce roman. Son secret la transforme en gibier pourchassé par plusieurs équipes de mercenaires prêts à tout pour la « vendre » au plus offrant.

 

Ce thriller est de la veine de ceux qui vous captive du début à la fin. Une fois ouvert, vous ne pouvez plus quitter ce delta, cette lutte pour la vie. Naïs et ses secrets vous fascinent. Benjamin et Megan, écorchés de la vie vous touchent. Et même les « méchants » aux parcours si complexes sont une raison supplémentaire de dévorer ces 500 pages d'une traite.

 

 

« Les fantômes du delta », Aurélien Molas, Albin Michel, 22 euros


 

09/01/2012

Mufle d'Eric Neuhoff et Le Seigneur de la route de Jean-Pierre Gattégno : des cocus magnifiques

Ils sont cocus, mais pas forcément contents les deux héros de « Mufle » d'Eric Neuhoff et « Le seigneur de la route » de Jean-Pierre Gattégno.

Eric Neuhoff, Mufle, Albin Michel, Le seigneur de la route, Jean-Pierre Gattégno, Calmann-LévySont-ils à plaindre ces hommes délaissés ? Doit-on les prendre en pitié ou les ignorer ? Ne l'ont-ils pas cherché ? Ces deux romans très français sont, en plus de leçons de littérature, des histoires banales dans leur origine. Oui, tout passe, tout lasse, même les amours fusionnelles.
Pierre Raustampon, avant de devenir au volant d'une Mercedes « Le seigneur de la route », titre du roman de Jean-Pierre Gattégno, est un petit professeur insipide. Il a séduit la belle Madeleine car il ressemble au  personnage principal d'un tableau exposé au musée des Beaux-Arts de Dijon. Mais Madeleine, insatiable, a trouvé d'autres sosies au « Portrait de jeune homme » d'Emile Savitry. Dernier en date, un riche industriel.

La Mercedes de l'amant
Un jour, rentrant plus tôt que prévu, Pierre découvre, dans son salon, les habits de l'amant de sa femme. Ne voulant pas les surprendre dans le lit conjugal, il s'enfuit. Tout en emportant portefeuille, Iphone et clé de voiture du rival. C'est une puissante berline allemande. Comme envouté, Pierre va se glisser derrière le volant et se lancer dans un road-movie très mouvementé.
Découvrant le plaisir de la vitesse, il fonce sur les autoroutes françaises, à plus de 200 km/h, il double en klaxonnant à tue-tête ces tortues se trainant à 130. Il dort sur les aires de service, paie avec les cartes bleues de l'amant et usurpe même son identité lors d'un contrôle de police. Au bout de plusieurs jours de cavale, Pierre s'étonne de la non réaction de l'industriel. Quittant l'autoroute, il reprend pied dans la réalité et frise la panique. Le policier qui l'a contrôlé a été tué d'une balle dans la tête et les corps de sa femme et de l'amant ont été retrouvés dans l'appartement de Pierre.
Recherché, il va se réfugier dans ce monde impersonnel de l'autoroute. « De nouveau un paysage connu et rassurant. L'interminable ruban gris dont les bords se rejoignaient à l'horizon. » Les affaires de Pierre se compliquent quand il est kidnappé par des apprentis braqueurs, qu'il prend conscience qu'il est aussi recherché par des tueurs russes et qu'il tombe amoureux de Muriel, la femme de son malheureux rival.
Jean-Pierre Gattégno laisse alors libre cours à son imagination, ne lésinant pas sur les coups de théâtre ni les incongruités comme cette analyse d'un hold-up, transformé... en plan de dissertation.

Eric Neuhoff, Mufle, Albin Michel, Le seigneur de la route, Jean-Pierre Gattégno, Calmann-LévyLe souvenir de Charlotte
Tout aussi percutant est le « Mufle » d'Eric Neuhoff. Dans ce court roman, le narrateur, la cinquantaine, tombe des nues : Charlotte le trompe. « Un amant. Elle avait un amant. Quel mot étrange. Nous ne sommes même pas mariés. L'amant, c'était moi. De quoi avais-je l'air ? Ma maîtresse a un amant. La phrase sonnait comme du boulevard. » Dans un premier temps, il est totalement anéanti. En perd le sommeil. Ne pense qu'à ça. Il l'aime toujours. Cela donne de superbes pages, d'un lyrisme étonnant sous la plume d'un Eric Neuhoff habituellement plus caustique. « Tu étais noble, farouche, conquérante. Tu semblais voler de victoire en victoire. Tu t'endormais d'un coup et ton visage devenait soudain celui d'une autre. Ton long corps amolli, souple plein. C'était un vrai corps. Je m'y noyais. »
Des mois de souffrance et puis un jour comme les autres, « devant la cage aux orangs-outans, il décida de la quitter. » Une nouvelle vie commence. « Je ne t'oublie pas, Charlotte. Je prends mes distances. Je ne te connais plus. »
« Mufle » est un petit bijou d'écriture, vif, entraînant, si distrayant. Une Charlotte en papier...
 
« Le seigneur de la route », Jean-Pierre Gattégno, Calmann-Lévy, 17,50 €
« Mufle », Eric Neuhoff, Albin Michel, 11,90 €

 

16/11/2011

Mort, terre inconnue explorée par les Thanatonautes de Bernard Werber

 

Bernard Werber, Corbeyran, Taranzano, Albin Michel, Drugstore

Bernard Werber, Corbeyran, Taranzano, Albin Michel, DrugstoreLa mort, et après ? Cette question est à la base du roman « Les Thanatonautes » de Bernard Werber paru en 1994 chez Albin Michel. Aujourd'hui c'est une adaptation en bande dessinée qui est proposée par Drugstore. Corbeyran a assuré l'adaptation, Taranzano le dessin. Michael Pinson et Raoul Razorbak se connaissent depuis l'enfance. Ils se sont rencontré dans un cimetière et sont tous les deux passionnés par la mort. Après leurs études, ils se retrouvent pour collaborer à un projet gouvernemental top secret. Le président actuel, après un attentat qui l'a laissé pour mort quelques minutes, a eu l'impression de sortir de son corps et de s'élever. Intrigué, il veut savoir ce que cette expérience veut dire et il charge les deux jeunes scientifiques de trouver un moyen de maîtriser cet état. Pinson va longuement hésiter car les cobayes sont humains. Des condamnés à la prison à vie, tous volontaires. Les échecs se multiplieront. Mais Razorbak, le plus passionné, va sans cesse chercher le bon sujet, celui qui lui donnera la clé des cette nouvelle « terra incognita ». La BD est aussi passionnante que le roman et donne immédiatement l'envie de se plonger dans ce roman de Werber, pas le plus connu mais souvent le plus apprécié de ses lecteurs réguliers.

 

« Les Thanatonautes » (tome 1), Drugstore, 13,90 €

 

 

 

29/08/2011

De "Tuer le père" à "La petite" : filiations compliquées pour Amélie Nothomb et Michèle Halberstadt

 Entre « Tuer le père » d'Amélie Nothomb et « La petite » de Michèle Halberstadt, un point commun, la difficulté d'accepter ses parents.

 

Amélie Nothomb, Tuer le père, Michèle Halberstadt, la petite, Albin MichelD'un côté un garçon abandonné par sa mère, de l'autre une fillette se sentant incomprise. Les personnages principaux de « Tuer le père » d'Amélie Nothomb et de « La petite » de Michèle Halberstadt ont des bleus à l'âme. Cela donne deux romans à fleur de peau, explorant l'inconscient des enfants, de la famille et de la formation au dur métier d'adulte.

Ne dérogeant pas à la règle établie depuis quelques années, Amélie Nothomb se met en scène dans son roman de rentrée. Mais ce n'est qu'une petite introduction, quand elle rencontre dans un club deux magiciens de renommée internationale. Joe Whip et Norman Terence, l'élève et le maître. Joe est littéralement chassé du foyer familial par sa mère. Entre l'enfant et son nouvel amant, elle préfère celui qui lui donne le plus de plaisir. Joe est un enfant taciturne, passant son temps à faire des tours de cartes. Un homme le remarque et lui conseille d'aller voir Norman Terence, le meilleur magicien de Reno. Joe, du jour au lendemain, trouve un foyer, un père, une famille. Norman va lui apprendre ses secrets. Joe est d'autant plus heureux que Christina, la jeune compagne de Norman, tout en endossant le rôle de mère, va également hanter ses nuits de jeune adulte. « Christina était extrêmement mince de visage et de corps. Sans que son squelette apparaisse jamais. Ses cheveux, sa peau et ses yeux avaient la couleur du caramel. » Le classique trio va déboucher sur un coup de foudre pour Joe, « car sitôt qu'il vit sa beauté, il l'aima, de la toute-puissance du premier amour. » Mais comment passer à l'acte sans trahir la confiance de son mentor ?

Le roman va ensuite se poursuivre avec la description de cette vie de bohème, une partie se passant au cours du festival de Burning Man, immense regroupement hippie au centre du désert. Christina va y présenter son spectacle de fire dancers. Et c'est dans ces passages que l'on retrouve la magie de l'auteur de « Stupeurs et tremblements », quand elle raconte les excès, la folie de ce lieu unique. Ou quand elle s'attarde sur l'art de Christina : « Regarder de grands danseurs provoque le même émoi que regarder une bûche enflammée : le feu danse, le danseur brûle. C'est le même mouvement, aussi hirsute qu'harmonieux. »

 

« Petite fille quelconque »

Amélie Nothomb, Tuer le père, Michèle Halberstadt, la petite, Albin MichelCette intensité du feu, on la retrouve dans « La petite », ce court et dense roman de Michèle Halberstadt. Cela débute par cette phrase coup de poing qui reste longtemps en mémoire : « J'ai 12 ans et ce soir je serai morte ». La narratrice va détailler cette vie, entre mère exigeante, père absent et copines d'école inexistantes. Cela va la conduire à faire ce geste suicidaire à priori impossible pour une enfant de 12 ans. Pourquoi en est-elle arrivée là ? Que se passe-t-il dans la tête d'une petite fille ? Comme une longue confession, le roman donne les clés de ce drame.

Introvertie, se sentant laide et repoussante, la petite tient un journal intime. Elle converse avec une amie imaginaire, Laure. « Laure était celle que j'aurais voulu être. Un elfe gracile, doux et mutin, un modèle pour une petite fille désespérément quelconque. » Problème à l'école et manque total de communication en famille : « De toute façon comment aurais-je pu dire à mon père que je me sentais étrangère à tous, même à lui ? Ma tanière s'était transformée presque à mon insu en une cellule dans laquelle je m'enfermais davantage chaque jour et dont j'aurais été incapable de produire la clé. » Paradoxalement, ce roman au thème grave se révèle d'un optimisme étonnant. Ce n'est pas le classique happy end, mais quand on le referme, on se sent rasséréné, la phrase du début s'estompe, Michèle Halberstadt a bouclé la boucle.

« Tuer le père » de Amélie Nothomb, Albin Michel, 16 €

« La petite » de Michèle Halberstadt, Albin Michel, 12,90 €

 

23/03/2011

Quand le rouge était symbole politique

 En découvrant l'histoire de sa mère, un commerçant toulousain plonge dans l'histoire contemporaine européenne, de l'URSS à la guerre d'Espagne.

 

Gleize, Albin MichelUn étonnant grand écart : c'est le premier sentiment que le lecteur a en refermant ce roman de Georges-Patrick Gleize. Tout oppose les deux personnages principaux de « Rue des Hortensias rouges ». Maxence, le riche commerçant toulousain et Mathilde, sa mère, pasionaria rouge qui a abandonné sa famille par amour et idéal. Maxence c'est le côté grand bourgeois, Mathilde celui de la lutte des classes.

Georges-Patrick Gleize, professeur d'histoire, est devenu en quelques années un spécialiste du roman de terroir. Il plante ses intrigues dans le Sud, toujours près de l'Ariège, département où il vit. Une bonne partie de son dernier roman se déroule à Ax-les-Thermes dans les années 30. Mais tout débute à Toulouse. Maxence, riche commerçant toulousain, reçoit la visite d'un enquêteur missionné par un notaire bordelais. Il vient s'assurer qu'il est bien le fils de Mathilde Auzeral. Son unique héritier aussi. Mathilde vient de mourir à Bègles dans la petite maison où elle vivait seule, rue des Hortensias rouges.

 

Arme et lingots d'or

Sa mère, Maxence ne l'a pas connue. Il était encore au berceau quand elle a abandonné le domicile conjugal. Tout ce qu'il en sait, de la bouche de sa grand-mère, c'est qu'elle « était une écervelée qui l'avait abandonné pour courir le guilledou avec un aventurier de passage. » Intrigué, comme pour retrouver cette maman qu'il n'a jamais connu, il accepte de se rendre à Bordeaux pour s'occuper de la succession. Il découvre le petit intérieur de ce qui semblait être une vieille dame rangée. Elle vivait chichement, entretenant avec soin de superbes hortensias rouges.

La dernière formalité consiste à ouvrir un coffre qu'elle avait à la banque. Maxence y découvre, stupéfait, plusieurs lingots d'or et un révolver de fabrication russe. Et une lettre, d'un certain Fédor, envoyé de Riga. Maxence, voulant absolument tirer toute cette histoire au clair, se rend en Lettonie. Il y rencontre Fédor, un vieillard vivant dans un petit appartement. Il est usé par les années passées dans les camps de Sibérie. Il parle français et se souvient bien de Mathilde. C'est par son récit que Maxence va découvrir la véritable histoire de sa mère.

 

Bourgeoise et révolutionnaire

Milieu des années 30, Mathilde, fille de bourgeois toulousain, a épousé Jean Auzeral, de 20 ans son aîné. Malade des bronches, la jeune mariée part en cure à Ax-les-Thermes dans les pyrénées ariégeoises. C'est là qu'elle rencontre Fédor Valkas. Ce militant communiste qui a tout sacrifié à sa cause, tombe sous le charme de la jeune Française. Un coup de foudre raconté avec beaucoup de sensibilité par Georges-Patrick Gleize. Mathilde, seule, loin de son mari qu'elle n'aime plus, accepte de déjeuner avec Fédor. « Suspendue à ses lèvres, la jeune femme, les yeux brillants, se gorgeait de ses paroles comme on boit aux sources de la vie. » « Dans les bras de Fédor, Mathilde Auzeral avait dansé jusqu'à l'ivresse. » « Elle avait résisté jusqu'au deuxième tango pour succomber lorsque le souffle de Fédor avait effleuré ses lèvres. » Mathilde découvrait un nouveau monde, fait d'amour et de combat politique.

Elle hésitera longuement avant de quitter le domicile conjugal et rejoindre Fédor, combattant en Espagne. Mathilde sera à Barcelone quand les troupes de Franco mettent en déroute les Républicains. L'auteur raconte la Retirada, cet exode d'Espagnols se réfugiant en France. Puis il y a la guerre, la France envahie par les Allemands, la poursuite du combat de Fédor en URSS. Cette histoire de l'Europe, qui semblait si lointaine à Maxence, se révèle être passionnante car sa mère, loin d'être la dévergondée décrite par la grand-mère, était une pasionaria rouge qui n'a jamais renié ni son amour de Fédor, ni ses idéaux de justice. Un splendide portrait de femme libre.

« Rue des Hortensias rouges » de Georges-Patrick Gleize, Albin Michel, 18 €


 

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17/01/2011

La sagesse des animaux

La solitude comme art de vivre. Un libraire parisien, fatigué d'une certaine agitation, va vivre en ermite dans une petite maison de la Creuse.

 

Lointaine arcadie.jpgL'homme peut-il vivre seul, en reniant toute émotion, tout contact ? Matthieu, le personnage principal de ce roman de Jean-Marie Chevrier, ne se pose pas la question. Pour lui c'est une évidence, une étape essentielle de sa vie. Il a longtemps été libraire à Paris. Marié, sa femme l'a quitté après des années de vie commune, les dernières passées plus côte à côte qu'ensemble. Ce citadin vend son magasin, prend sa retraite et achète, pour une bouchée de pain, une vieille maison sur un petit terrain dans la Creuse.

 

Déesse vache

Après quelques travaux afin d'y apporter un minimum de confort, il s'y installe et entame un processus de désocialisation et de retour sur soi. Matthieu va vivre des expériences simples et nouvelles lui permettant de

redonner un sens à son existence. Il trouvera notamment de nombreuses réponses en observant les animaux des alentours. Sauvages (salamandre, sanglier...) ou domestiques comme ces génisses ruminant paisiblement dans un champ. Parmi elles, il tombe littéralement sous le charme de Io (le nom de déesse qu'il lui donnera plus tard): « Elle avait un pelage crémeux, avec, dans les plis où s'attachaient les pattes et dans le fanon qui pendait à son cou, des ombres brunes et violettes. Ni plus grande , ni plus forte que les autres, elle régnait sur le troupeau par sa différence. » Matthieu va tout faire pour acheter cette vache, la transformer en animal domestique. Ce sera long, mais elle donnera au fil des mois un peu de cette chaleur qui commence à lui manquer.

Matthieu n'est cependant pas complètement coupé du monde. Jean-Marie Chevrier, entre les longues descriptions de ses balades dans les bois et veillées devant la cheminée, lui fait rencontrer une violoniste et un voisin promenant son fils handicapé (sourd, muet et aveugle) au bout d'une laisse. Mais le cœur du roman c'est cette volonté qu'a Matthieu de faire un bilan sur la vie, sa vie. Il analyse ses attitudes d'avant, quand il était dans la masse. « Incapable d'engagement, terrifié par le groupe, redoutant le sport, craignant d'être assujetti à toute vie associative, il était resté prisonnier de sa liberté. »

Ce paradoxe explique toute sa démarche. Pourtant, car quand surgissent, en plein été, deux randonneurs, tous les sens de Matthieu vont se réveiller. Forcément. Avec une randonneuse dont il soigne les pieds le premier soir pour cause d'ampoules et son mari archéologue pompeux, quitter ces trois années d'hibernation ne sera que finalement, redonner un sens à sa vie. Avec à la clé plaisir futile et amour fou.

« Une lointaine Arcadie », Jean-Marie Chevrier, Albin Michel, 16 €

 

11/11/2010

Maxime Chattam et le Mal

Maxime Chattam lance son héros, un écrivain, aux trousses d'un tueur. Pas pour faire justice, mais pour contempler et comprendre le Mal en action.

 

Leviatemps.jpgQuand on ouvre un thriller de Maxime Chattam, on n'est sûr que de deux choses : on ne sait jamais où l'auteur va nous entraîner, mais ce sera passionnant. « Léviatemps » n'échappe pas à la règle même s'il s'aventure sur des chemins moins habituels pour lui. Pour une fois il ne plante pas son intrigue dans notre époque contemporaine mais dans le Paris de 1900, en pleine exposition universelle. Cela donne une impression de roman feuilleton à la Eugène Sue, avec des considérations psychologiques poussées en prime.

Le héros, Guy de Timée, est écrivain. Il a rencontré le succès, s'est bien marié et a une petite fille. Mais un jour, en panne d'inspiration, torturé par une existence rangée et bourgeoise qu'il vit de plus en plus mal, il décide de tout abandonner. Il quitte le foyer, change d'identité et repart à zéro. Son ambition est d'écrire des romans policiers, comme Conan Doyle. Il va chercher l'inspiration dans les bas-fonds, fréquentant notamment les prostituées. Client régulier d'une maison close, le Boudoir de soi, il s'y installe à demeure dans les combles, devenant l'homme à tout faire et le confident des pensionnaires.

 

Vidée de son sang

Une nuit, il est réveillé en sursaut par les cris de Faustine. Elle vient de découvrir sa collègue et meilleure amie, Milaine, morte dans la rue, devant le Boudoir. Lèvres retroussées, yeux révulsés, sa mort semble avoir été horrible : « Elle transpirait du sang. Par tous les pores de la peau, elle avait exsudé son précieux liquide comme si elle avait été plongée dans un bain de vapeur acide. » La police, en arrivant sur le lieux de ce qui semble bien être un meurtre, ne semble pas très motivée. Une enquête bâclée et classée avant même d'avoir débuté. Faustine et Guy sont persuadés, eux, que ce crime est l'œuvre d'un redoutable tueur et ils apprennent, par une indiscrétion de la police, que Milaine n'est pas la première. Faustine, pour venger son amie, Guy pour comprendre la mentalité du tueur, vont se lancer à ses trousses, aidé par un jeune policier qui fut l'amant de Milaine.

 

Le Mal personnifié

Cette enquête policière en temps réel va donner de la matière littéraire à Guy. Pour lui c'est une aubaine. Traquer le tueur c'est la meilleure étude de personnage possible, « Guy voulait contempler l'esprit du monstre. Il voulait plonger dans l'âme du Mal. » Et d'expliquer, enthousiaste, à ses deux camarades d'enquête « nous avons une opportunité d'approcher la nature criminelle dans ce qu'elle a de plus pur ! Nous pourrions contempler l'essence même du crime ! Car c'est ce qu'est cet homme, la répétition de ses actes abominables nous le prouve ! Le cerner, c'est un peu comme d'étudier Caïn en personne ! C'est toucher du doigt l'origine du crime ! »

Ce roman donne l'occasion à Maxime Chattam de promener le lecteur dans les différents lieux qui font l'originalité du Paris du début du XXe siècle, des Halles à la morgue en passant par l'exposition universelle et ses « sauvages » en exhibition ou le Cénacle des Séraphins, un club ésotérique. Un voyage dans le temps et la folie. Celle des hommes toujours avides de sensations fortes, au point d'en perdre la raison.

« Léviatemps », Maxime Chattam, Albin Michel, 22 €


05/10/2010

Soldats, bouffons !

Amélie Nothomb parvient encore à nous surprendre avec son sujet de prédilection : les problèmes de compulsions alimentaires.

 

Une forme de vie.jpgA chaque rentrée littéraire, Amélie Nothomb sort une nouveauté et se retrouve en tête des ventes. Même si cette année elle doit partager les premières places avec Michel Houellebecq et Virginie Despentes, l'excentrique romancière a toujours son lot de fidèles. Et les habitués ne seront pas dépaysés puisqu'elle centre une nouvelle fois son histoire sur les rapports de l'homme avec la nourriture. Elle s'essaye également à l'autofiction puisqu'elle se met directement en scène.

Amélie Nothomb met un point d'honneur à répondre à toutes les lettres qu'elle reçoit. Et ce matin-là, dans son courrier, elle est interpellée par un pli en provenance d'Irak. C'est un soldat américain, Melvin Mapple, basé à Bagdad, qui « souffre comme un chien » et a « besoin d'un peu de compréhension. » Intriguée, Amélie lui répond et une véritable correspondance va se mettre en place entre la romancière et le militaire.

 

La graisse contre les armes

Ce dernier lui explique qu'il s'est mis à grossir pour ne plus aller au combat. Pesant 180 kilos, il est quasi immobile, devenu inutile dans cette armée d'occupation. Dans des lettres de plus en plus longues, il explique ses motivations à la romancière qui se passionne de plus en plus pour ce cas extraordinaire. Melvin prétend que « de toutes les drogues, la bouffe est la plus nocive et la plus addictive. Il faut manger pour vivre paraît-il. Nous, nous mangeons pour mourir. C'est le seul suicide à notre disposition. Nous semblons à peine humains tant nous sommes énormes, pourtant ce sont les plus humains d'entre nous qui ont sombré dans la boulimie. » Melvin va tout raconter à Amélie. Allant jusqu'à lui envoyer une photo de lui, nu.

Les lettres mettant du temps pour franchir la distance entre Bagdad et Paris, Amélie Nothomb « meuble » en détaillant sa vie d'auteur de best-sellers. Relatant sa rencontre avec « une jeune romancière de talent », elle constate qu'elle « était tellement chargée en Xanax que la communication fut brouillée ». Et de revenir sur sa passion épistolaire : « Malgré la sympathie qu'elle m'inspirait, je me rendais compte que j'aurais préféré une lettre d'elle à sa présence. Est-ce une pathologie due à l'hégémonie du courrier dans ma vie ? Rares sont les êtres dont la compagnie m'est plus agréable que ne le serait une missive d'eux – à supposer, bien sûr, qu'ils possèdent un minimum de talent épistolaire. »

Ce roman, aérien malgré la lourdeur du personnage principal, va cependant changer totalement de direction dans le dernier tiers. Une pirouette comme seule Amélie Nothomb sait les fabriquer, rendant crédibles l'ultime rebondissement et la chute finale.

« Une forme de vie », Amélie Nothomb, Albin Michel, 15,90 €

23/08/2010

Un « Bifteck » accompagné de « Fruits et légumes »

Un boucher excentrique d'un côté, une dynastie de primeurs de l'autre : deux romans à savourer pour cette rentrée littéraire.

 En apéritif de cette rentrée littéraire 2010, nous vous proposons deux romans à fortes connotations gastronomiques De la viande avec « Bifteck », roman de Martin Provost, des « Fruits et légumes » avec une chronique familiale d'Anthony Palou. Deux livres qui ont également en commun une Bretagne du siècle dernier.

Bifteck.jpgLe héros de « Bifteck » est un jeune boucher de Quimper. Il passe son enfance dans la boutique de ses parents, entre saucisses, carcasses de bœuf et têtes de veau. Adolescent, il aide ses parents, d'autant que c'est en pleine guerre de 14-18. Le jeune héros est tout sauf un beau gosse : « Blond, le front bas, l'œil rond cerné de cils si jaunes qu'ils lui donnaient un regard d'albinos, il avait la bouche molle et le menton fuyant, flasque, déjà triple avant l'âge. Ses bras, dodus et courts, sans coudes, semblaient directement soudés au tronc central, sans articulation, comme ses jambes. » A treize ans, il est défloré par une cliente, à même le carrelage de la boucherie. Il se révèle un amant performant. Très vite le bouche à oreille fonctionne, la légende prend corps : « Un jeune boucher avait le don de faire chanter la chair. »

Durant des mois, André va contenter sa clientèle féminine. Mais à la fin de la guerre, quand les maris reviennent du front, il va devoir assumer ses actes. Il va découvrir un, puis deux bébés sur le pas de porte. Et cela continue. Il en aura finalement sept sur les bras. Pourchassé par un mari jaloux, il prend la fuite, vendant sa boutique pour acheter un bateau et mettre le cap vers cette Amérique qui faisait encore rêver.

La première partie de ce récit, certes iconoclaste, est cependant tout à fait réaliste. Martin Provost, l'auteur, semble changer de plume dès que l'étrange famille se retrouve en mer. Le fantastique et le rêve prennent le pouvoir. Les enfants s'émancipent, André doute. Finalement, après des mois d'errances, ils abordent une île merveilleuse. André l'explore et découvre de bien étranges fruits : « Ces baies gorgées de jus et de sucre n'étaient autres que des cœurs miniatures et vivants, palpitants, pas plus gros que ceux d'un pigeon ou d'un coq. » Un texte sensible est poétique à déconseiller aux végétariens dénués d'imagination. Tous les autres devraient y trouver une pitance réparatrice.

 

Fruits et légumes.jpgPetits commerces d'antan

Toujours à Quimper, mais quelques années plus tard, le père Coll, un réfugié espagnol, se lance dans le primeur. Il commence modestement en revendant les légumes qu'il cultive lui-même dans un jardin qu'un retraité lui prête. La réussite sera au rendez-vous et c'est cette saga que conte Anthony Palou dans Fruits et légumes. Le narrateur est le petit-fils du père Coll. Il raconte son enfance, dans les années 60 et aussi les débuts de la « Maison Coll ». « Les cageots étaient soigneusement rangés les uns contre les autres et les légumes artistiquement placés façon impressionniste. Le rouge des tomates tout humide de rosée faisait ressortir le corail des poivrons. Le jaune paille des oignons associé au vert des concombres, au pédoncule des aubergines, vision pastorale d'un sentier automnal. (…) Fabuleux architecte, grand-père peignait des natures mortes. » Ce roman nous permet de revivre la réalité de ces petits commerces qui ont fait la prospérité d'une certaine France. Un temps aujourd'hui révolu, les grandes surfaces ayant supplanté ces commerçants de proximité pour qui l'accueil et la qualité des produits servis étaient les seules priorités.

« Bifteck » de Martin Provost, Editions Phébus, 11 €

« Fruits et légumes » d'Anthony Palou, Editions Albin Michel, 14 €

26/07/2010

Des effets secondaires du mariage

Quand le leader d'une bande de cinq amis décide de se marier, l'heureuse élue a toutes les chances de briser l'entente du groupe. Sauf si...

Témoins de la mariée.jpgL'amitié face à la fatalité : tel est le match qui se déroule dans ce roman de Didier van Cauwelaert. Le romancier aime plus que tout ces personnages nécessitant beaucoup d'amour ou d'amitié pour tenir debout. Il en décrit carrément toute une bande dans « Les témoins de la mariée ». Quatre personnes qui se connaissent depuis l'adolescence et qui ont un unique centre de gravité : Marc. Marc le photographe des stars, celui transforme en or tout ce qu'il touche. Ses livres best-sellers lui ont donné l'aisance financière. Cette fortune lui a permis d'aider ses amis de toujours. Hermann Banyuls d'abord, son chauffeur, aide de camp, mécanicien, homme de confiance. Banyuls est également chargé par Marc de dégoûter ses multiples conquêtes. Ce grand séducteur ne supporte pas les histoires qui durent. Banyuls n'a pas son pareil, à la demande de son ami, pour le faire passer pour « un pervers en série ne songeant qu'à tuer sa mère en détruisant les autres femmes ». Marlène, la seule fille du groupe, est galeriste. Une galerie d'art moderne qui survit grâce à l'argent frais de Marc. Jean-Claude, en plein divorce compliqué, gère un hôtel dans Paris. Hôtel appartenant à Marc. Lucas, le dernier de la bande, est peut-être le moins dépendant de Marc. Du moins financièrement. Cet ancien journaliste, cloué dans un fauteuil roulant depuis un accident, broie du noir. Sans la joie de vivre de Marc il aurait certainement fait le grand saut.

 

Un enterrement et un mariage

A quelques jours de Noël, au cours d'un traditionnel repas à cinq, Marc annonce la grande nouvelle à ses amis : il va se marier avant la fin de l'année. Et il présente à la bande, sur photo, Yun-Xiang ce qui veut dire « Senteur de nuage ». Cette jeune Chinoise travaillait dans un atelier de copie de tableaux de maîtres. « Il nous a montré la photo de l'élue. Nous avons échangé un regard où la perplexité le disputait à la consternation. Le portrait en noir et blanc était superbement contrasté, comme tout ce que faisait Marc, mais la fille était l'incarnation parfaite de la banalité. Silhouette plate en blouse grise, sourire de commande, cheveux raides, regard droit, avec une expression de désarroi qui s'excuse. » Pour Marc elle est « magique ». Et il demande à ses amis d'être les témoins de son mariage. Deux pour lui, les deux autres pour la mariée.

 

« Créature de rêve »

Une fois le décor planté, Didier van Cauwelaert va lâcher les chevaux de son imagination. La veille de l'arrivée de la future mariée, Marc se tue en voiture. La bande des quatre se retrouve à Roissy pour accueillir Yun-Xiang et lui annoncer la mauvaise nouvelle. Mais il ont un tel choc en la découvrant qu'ils décident de mentir, prétendant que Marc a du partir en urgence en reportage, loin de Paris. « On avait devant nous une créature de rêve à mi-chemin entre Jackie Kennedy et une geisha de Playboy relookée haute couture. Tout ce qui restait de la petite ouvrière d'art à la chaîne que j'avais rangée dans ma poche, c'était le regard noisette à peine bridé sous le maquillage de scène. » Rapidement, ils vont simultanément tomber amoureux de la jeune Chinoise, impatiente de retrouver son futur époux. Une situation semblant inextricable et se compliquant quand le frère de Marc prend les choses en mains et met des scellés sur la fortune du défunt. Un roman vivifiant, entre glamour, amour et amitié. Même si la fin est convenue, on apprécie quand même cette belle histoire tant les personnages, les témoins et la mariée, sont attachants.

"Les témoins de la mariée", Didier van Cauwelaert, Albin Michel, 19 €

20/07/2010

Fantôme élyséen

Raphaëlle Bacqué revient sur l'énigme François de Grossouvre, conseiller de François Mitterrand s'étant donné la mort dans son bureau à l'Elysée.

 

Dernier mort de Mitterrand.jpgUn coup de feu retentit dans le palais de l'Elysée. Nous sommes le 7 avril 1994, François de Grossouvre est retrouvé mort dans son bureau. Selon toute vraisemblance, cet homme passionné par les armes à feu, ami intime du président Mitterrand dont il est encore un conseiller malgré une disgrâce de plusieurs années, vient de se suicider. Raphaëlle Bacqué, journaliste politique au Monde, a enquêté sur ce personnage ambigu, dernier représentant d'une certaine France. Elle ne remet pas en cause la thèse du suicide. La mort de Grossouvre semblait inéluctable.

 

Un lieu hautement symbolique

Vieil homme aigri, il avait évoqué ses envies suicidaires avec plusieurs de ses proches. Tout le problème est le lieu. Pourquoi est-il passé à l'acte à l'Elysée ? Un début d'explication est vite avancé parmi proches collaborateurs de François Mitterrand : « Les esprits les plus subtils ont déjà compris. Les Japonais ont un nom pour ces suicides accusateurs où l'on se tue dans un lieu qui désigne le vrai fautif : le seppuku. Avant que le scandale n'éclate, il faut détourner ce doigt que le suicide de Grossouvre paraît avoir pointé vers François Mitterrand. » Celui qui était encore président des chasses présidentielles a donc décidé de partir au plus près de cet homme qu'il admirait tant. Mais ce n'était plus réciproque. Presque une rupture amoureuse. Grossouvre n'a pas supporté ce revirement.

Raphaëlle Bacqué a rencontré des dizaines de personnes pour aller au fond de cette relation. Elle connaissait bien le président Mitterrand, elle a du batailler pour avoir la version du côté de Grossouvre. Ce livre, qui se lit comme un polar doublé d'une relation amicale totale et romantique, met en lumière cet homme qui n'a pas supporté la disgrâce. En fait, François de Grossouvre, sans être du premier cercle, avait un avantage sur les autres conseillers : il était devenu le « ministre de la vie privée » de Mitterrand. Grossouvre est un des premiers à avoir eu connaissance de la liaison de François Mitterrand avec Anne Pingeot. Il habitait l'appartement au-dessus de celui de la maîtresse cachée. Il était même le parrain de Mazarine... Lui-même grand amateur de jolies femmes, il avait une double vie. Dans l'Allier, femme et enfants vivaient calmement dans un château qui servait souvent de base de repli à Mitterrand, sa maîtresse et sa fille. Mais à Paris, Grossouvre vivait depuis une quinzaine d'années avec Nicole, une superbe femme, de 20 ans sa cadette. Une maîtresse qui a disparu dès l'annonce du suicide de l'homme de sa vie.

 

Des amitiés à droite

François de Grossouvre, riche industriel de province, dès qu'il est tombé sous le charme du candidat François Mitterrand, a financé sans compter sa campagne. Et sa vie privée, achetant une maison pour Anne Pingeot. Une fois élu, François Mitterrand a gardé François de Grossouvre dans son équipe, tout en se méfiant de sa paranoïa et de ses amitiés de droite. Il a cependant été très utile quand la gauche a décidé de toucher sa part du gâteau des anciennes colonies, notamment le Gabon et la Maroc. Grossouvre, simplement par son réseau, a longtemps été un pion essentiel dans la politique étrangère de Mitterrand.

Mais le temps faisant son office, l'ami et conseiller a été de moins en moins écouté. Jusqu'à devenir un traitre quand il a commencé à raconter dans tout Paris la double vie du président et sa maladie. Pourtant, il a gardé son bureau. « Mais c'est bien la façon mitterrandienne. Le président ne rompt pas. Il préfère laisser s'installer l'indifférence. Aux autres d'avoir la force de s'en aller. » François de Grossouvre a choisi sa sortie. Elle fut grandiloquente et pleine de symbole.

« Le dernier mort de Mitterrand », Grasset et Albin Michel, 18 €

05/04/2010

Rêveur et explorateur

 

Avec « Le papillon de Siam », Maxence Fermine nous entraîne dans le sillage de Henri Mouhot, explorateur français du 19e siècle.

 

Papillon de Siam.jpgQui n'a pas rêvé, un jour, d'enfiler un costume d'explorateur et de découvrir des contrées encore préservées ? Certes, de nos jours, il n'existe quasiment plus de terre vierge. Mais il y a 150 ans, les cartes du monde étaient encore pleines de trous. Ce sont ces zones inconnues qui ont poussé Henri Mouhot à quitter son milieu de petit bourgeois de Montbéliard, en Franche-Comté, pour le royaume de Siam. Cette vie, marquée par une quête et une découverte, Maxence Fermine la raconte dans ce roman à la facture classique, comme un peu datée mais totalement en osmose avec l'air du temps d'époque.

Le jeune Henri s'est mis à rêver d'explorations en fréquentant les rayons poussiéreux de la bibliothèque de son école. Il s'ouvre de nouveaux horizons et se promet de quitter dès que possible son petit quotidien pour courir le monde. Il s'imagine notamment en train de parcourir les forêts du Siam, un pays d'Asie qu'il ne connaît qu'à travers le livre écrit par un religieux, Mgr Jean-Baptiste Pallegoix. Il se jure d'aller lui aussi dans ce pays où tout semble différent et merveilleux.

Partir. Facile à dire. Moins à faire. Cette opportunité de quitter le cocon familial il l'a en devenant professeur de français pour un diplomate russe. Il découvre Saint-Pétersbourg et à la fin de sa mission débute un tour d'Europe. C'est en Italie qu'il rencontre sa future femme, une écossaise, nièce d'un explorateur. Un signe.

 

Papillon insaisissable

Pourtant ce mariage va le sédentariser quelques années. Mais le démon du voyage va le reprendre et avec beaucoup de culot, après avoir essuyé un refus du gouvernement français, il va proposer ses services aux Anglais pour explorer ce Siam qui le fait toujours rêver. Il aura gain de cause avec cependant une priorité : capturer un Papillon de Siam.

C'est lord Rosse, président de l'Académie royale des sciences de la couronne britannique qui lui décrit cet insecte rarissime « De taille gigantesque, aux couleurs mêlées d'or, de bleu et de vert, c'est une variété nouvelle et inconnue, véritable merveille de la nature. » Henri Mouhot embarque en 1858 pour un voyage qui sera l'aboutissement de sa vie.

Maxence Fermine raconte avec une forte empathie ce périple, à croire que le romancier était dans les bagages de l'explorateur. Henri retrouve sur place Mgr Pallegoix, l'écrivain et inspirateur de sa jeunesse. Durant des années, inlassablement, le Français va sillonner les forêts, vallées impénétrables et montagnes vertigineuse à la recherche de ce papillon. Il le croisera une fois, mais sera incapable de la capturer.

Désespéré, prêt à abandonner, il va par hasard découvrir les ruines d'une ville inconnue. Une seconde fois sa vie va basculer. « Il se trouve au cœur d'une cité bâtie par une civilisation disparue depuis des siècles. Une ville à la fois minérale et végétale, dont il ne subsiste qu'un amas de ruines, un cimetière de grès envahi par la végétation. Une cité de silence et de mystère. C'est là, dans ce lieu hors du temps, alors qu'il cherche désespérément un papillon qui se dérobe à lui, qu'Henri Mouhot parvient au cœur du tombeau d'une race disparue. » Henri Mouhot n'a pas trouvé son papillon, mais il a révélé au monde entier Angkor, ville-temple considérée par certains comme la 8e merveille du monde...

« Le papillon de Siam », Maxence Fermine, Albin Michel, 14,50 €