04/08/2006

L'héritage de Mme Picmol

Quand la gardienne d’un immeuble découvre le luxe dans un palace, le mélange des classes sociales peut virer au tragique.

medium_le_destin_de_mme_picmol.jpgA vivre tout le temps par procuration, on peut parfois perdre toute notion de réalité. C’est un peu ce qui arrive à Angélique dans « Le destin de Madame Picmol » de Claudie Pernusch. Angélique Picmol, gardienne d’immeuble dans le civil, la cinquantaine assez bien conservée, vénérant son petit chien, Pupuce, et lisant un peu trop souvent les articles flatteurs sur les princesses, « sa préférée, son idole, c’est celle aux lévriers : la princesse Estelle, « Estie » pour les intimes, c’est-à-dire pour tout le monde ». Or, voilà qu’après des années d’économies et un héritage imprévu, une cousine se rompant le cou à la pêche aux moules, Madame Picmol se paie une folie totale : un mois en pension complète au Chamois d’or, un palace planté au pied des pistes d’une station huppée et surtout du château d’Estie. Elle croit même l’apercevoir une fois dans sa voiture et se con sole en allant acheter du bourguignon haché pour Pupuce chez le même boucher que les lévriers d’Estie. Mais Angélique comprend rapidement qu’elle est une pièce rapportée dans cet univers de riches habitués à être servis en permanence. Elle, a plutôt l’habitude de servir les autres. C’est encore plus flagrant au restaurant, quand un larbin se charge même de lui rapprocher sa chaise juste avant de s’asseoir.

Le bel Edouard
C’est un peu trop pour Madame Picmol, mais à son grand étonnement elle s’habituera vite à cet état de fait. Et quand un homme s’intéresse à elle, c’est un choc incroyable, comme une renaissance, l’espoir d’une nouvelle vie. Dès son entrée dans la salle à manger, Angélique a remarqué la belle prestance d’Edouard : « Il est de taille moyenne, un peu ventru, avec des cheveux blancs fournis, une moustache grise, des yeux téméraires, démesurément grands derrière ses lunettes. » Elle, dans la glace de sa chambre, avait détaillé ses atouts : « Stature moyenne, bien en chair sans excès, la taille encore mince malgré des hanches larges. Elle a des yeux vert amande, un nez court arrondi, des pommettes rebondies, un bouche bien dessinée, l’épiderme fin légèrement couperosé, une poitrine généreuse, des jambes un peu maigrelettes ». Edouard lui raconte son veuvage, les petits enfants, dans un manoir. Il montre même des photos du dernier Noël. Angélique prend l’habitude de dîner avec lui le soir.

Confidences à Pupuce

Son séjour devient merveilleux. Elle a enfin quelqu’un à qui parler, se confier. Une tâche jusqu’alors tenue par son chien. La journée, elle attend son rendez-vous avec Edmond et se confie : « Tu sais Pupuce, il y a des lunes que ta Mamine n’a pas attendu ! Parce que y a attendre et attendre, hein. Attendre quelqu’un qui vous attend pas et attendre quelqu’un qui vous attend. Dans le premier cas on se fait écho, dans l’autre on fait un duo. Attendre et s’attendre, c’est pas pareil, Pupuce. Là, tu vois, Edmond et moi on s’attend. »
Alors, ce roman ne serait qu’une romance entre quinquagénaire ? Ce n’est pas véritablement le style de Claudie Pernusch, conceptrice-rédactrice de publicité. Son premier roman est tranchant et incisif. Madame Picmol semble aveuglée par le luxe, Edmond pas si clair que cela et certains employés du palace très gênés par la situation. Reste Pupuce. Il n’aime pas Edmond, par contre adore le boucher qui lui donne toujours quelques restes. Cette comédie douce amère décortique le changement de vie de Madame Picmol, ses espoirs de revanche. Quant à savoir si la fin est morale, bien malin celui qui pourra avoir un avis tranché…

« Le destin de Madame Picmol, Claudie Pernusch, Albin Michel, 14,50 €


08/06/2006

Amours générationnels

Rencontre magique entre une jeune femme et un vieux monsieur dans "La douceur assassine", roman lumineux signé Françoise Dorner.

La première rencontre entre Armand et Pauline est tout ce qu’il y a de plus banale. Dans un bus, le vieil homme, déséquilibré par un coup de frein, manque de tomber et lâche sa canne. La jeune femme la lui ramasse et ils descendent ensemble à l’arrêt suivant. Ils font quelques mètres côte à côte mais Pauline est en retard à son travail. Armand, le narrateur de ce roman de Françoise Dorner, sent immédiatement que sa morne retraite vient de basculer : « Elle a traversé la rue en courant, et je l’ai regardée disparaître. J’étais incapable de bouger, comme si le temps m’avait rejeté en arrière, dans un vague souvenir d’adolescent troublé. » Veuf, ancien professeur de philosophie, la vie sociale d’Armand se limitait jusqu’à présent à un repas mensuel dans une brasserie en compagnie d’une collègue, elle aussi à la retraite. Ses élèves l’ont tous oublié, son fils presque. Pharmacien à Dijon, il ne le voit qu’épisodiquement.

L’orpheline et le veuf
Alors Armand, séduit par une mèche rebelle du chignon de la jeune fille et sa robe plissée, se met à la recherche de la belle inconnue. Comme un jeune homme fougueux, prêt à tout pour conquérir cette beauté. Mais il y quand même 50 ans d’écart entre ces deux-là. Cela ne les empêche pas de se retrouver au détour d’une rue, de se reconnaître et de partager un sandwich pendant la pause de la jeune employée de commerce. Ce qu’Armand ne sait pas, c’est que Pauline est en mal de famille. Orpheline très jeune, elle recherche désespérément des parents de substitution. Elle collectionne les amants pour tester une possible belle-famille. Mais après de nombreuses déceptions, elle se dit que ce charmant vieil homme, si gentil et distingué, ferait un très bon grand-père. Il vont donc passer de longs moments ensemble, tentant de découvrir le monde de l’autre, sans a priori ni contrainte.

Grand-père
Il lui parle de sa femme, morte il y quelques années à l’hôpital après des mois d’agonie, de sa fille installée au Canada, de son fils si distant ; elle raconte comment ses parents sont morts dans un accident de voiture qu’elle a involontairement provoqué, de ses amants éphémères, de son travail. On ne sait pas qui apprivoise qui mais au final Armand et Pauline s’apprécient de plus en plus et passent beaucoup de temps ensemble. La jeune fille n’hésite plus à l’appeler « grand-père » en public et lui a parfois un délicieux frisson quand certains s’imaginent qu’elle pourrait être sa maîtresse. Un roman simple, lumineux et plein d’espoir, comme cette dernière scène qui se passe pourtant dans un cimetière, en plein enterrement…
« La douceur assassine », Françoise Dorner, Albin Michel, 15 €