13/05/2013

Livre : la mémoire imagée de Gilles Jacob

Gilles Jacob, dans cet exercice de style, déroule les grands et petits moments de sa vie peuplées de stars et de chefs-d'œuvre du 7e art.

 

 

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Le festival de Cannes débute dans deux jours. Les plus grandes stars, les meilleurs réalisateurs se donnent rendez-vous sur la Croisette pour une quinzaine entre émotion, scandale et révélation. Si Cannes a toujours été le mètre étalon dans la production cinématographique mondiale, elle le doit en grande partie à Gilles Jacob, son président. Il a su détecter des talents naissants tout en maintenant un certain classicisme. Ce fou de cinéma, longtemps critique redouté, livre dans « Les Pas perdus », un patchwork de souvenirs, brefs et incisifs.

cinéma, cannes, festival, gilles jacob, je me souviens, flammarionA la manière de Georges Perec, Gilles Jacob a collecté ses bribes de souvenirs en 496 entrées. Mais si l'écrivain s'est contenté de ses réminiscences d'enfance et d'adolescence, le président du festival de Cannes a balayé plus largement la quasi totalité de sa vie, soit 60 années de culture française. Cela permet de faire un pont entre les générations, de Michel Simon à Lars Von Trier en passant par Deneuve ou Belmondo. Il y a une forte coloration cinéma dans ce livre, mais Gilles Jacob y dévoile aussi son enfance et ces petits riens qui ont marqué les décennies. Dans la première catégorie, l'anecdote de la surprise partie où, en compagnie de Claude Chabrol, il a récolté une cicatrice sur le crâne. « Déguisés en cambrioleurs, nous sommes passés par l'escalier de service, la corniche et la fenêtre du salon entrebâillée, le visage dissimulé derrière un loup noir sous une caquette d'Apache. (…) Un énorme gaillard m'abattit une bouteille de bière sur la tête. » Si Perec s'est souvenu de Pipette, le joueur de rugby à XIII, Gilles Jacob lui préfère « Pierre Albaladejo qu'on appelait M. Drop parce qu'il bottait des deux pieds et qu'il marquait. »

 

Trou de mémoire

Sorte d'exercice pratique contre l'oubli, ce texte se picore avec délice. Parfois cela s'enchaîne selon une logique numéraire, des « trois grand fleuves russes » au « lundi en huit ». Et puis il y a les passage un peu plus longs comme l'histoire « d'un homme qui vers cinquante ans s'est aperçu que l'endroit au monde où il se sentait le mieux était son lit. Couché, le corps bien calé sous ses oreillers, au chaud sous ses couvertures. (…) Il avait fini par ne plus mettre le pied par terre, sauf pour sa toilette. »

L'auteur se permet même des incursions dans le futur, racontant une cérémonie du festival dans quelques dizaines d'années, sur les hauteurs, la Méditerranée ayant englouti le Palais des Festival. Interrogation aussi sur la mémoire, sa mémoire. Il se souvient de cette fin de soirée ou il n'a plus retrouvé sa voiture. Une absence, un trou. Inquiétant ? Non, car le fait même de s'en souvenir est paradoxalement un bon signe.

Et pour terminer sur une note optimiste, à la 176e entrée, Gilles Jacob se souvient « du fin mot de l'histoire. »

Michel Litout

« Les pas perdus » de Gilles Jacob, Flammarion, 15 € (Photo Philippe Matsas, Flammarion) 


24/09/2012

Roman : Jim Harrison lance un flic retraité sur les traces d'un gourou

Un policier à la retraite prolonge sa dernière enquête : mettre hors d'état de nuire le gourou d'une secte. Roman américain typique de Jim Harrison.

 

grand maître, jim harrison, secte, polar, flammarionUne nouvelle fois, Jim Harrison met la vieillesse au cœur d'un roman. Le personnage principal, l'inspecteur Sunderson, vient de prendre sa retraite. Un flic de 65 ans, tenace et opiniâtre. Pourtant « Grand Maître » n'est pas un polar. Au contraire, Jim Harrison a tenu à préciser que c'était un « faux roman policier ».

Cela commence pourtant un peu comme un de ces textes sur l'Amérique profonde et ses dérives. Un gourou a installé une secte aux abords de Marquette dans le Michigan. Comme c'est le secteur de Sunderson, il prend en grippe ce fameux Grand Maître. Mais au moment de le coffrer pour pédophilie, il parvient à s'enfuir. Sunderson, bien qu'il soit à la retraite depuis quelques jours, décide de le retrouver et de l'arrêter. Il n'est pas complètement dupe et sait parfaitement que cette décision est surtout la conséquence de sa peur de l'inaction.

 

Mona, le matin

Et avec douceur on entre dans la partie psychologique du roman. C'est du Jim Harrison. C'est donc un peu égrillard. On découvre le petit plaisir de Sunderson du matin. Plaisir et culpabilité. La fenêtre de son salon donne directement sur la chambre de sa jeune voisine, Mona, 16 ans. Le matin, en petite culotte, elle fait ses exercices de yoga. Sunderson n'en perd pas une miette. Et se le reproche, encore et encore. « La sexualité ressemblait parfois à un sac à dos bourré de bouse de vache qu'on devait trimbaler toute la journée, surtout pour un senior qui s'accrochait désespérément à ses pulsions déclinantes. » Mona, parfaitement au courant de son petit manège, ne lui en veut pas. Au contraire, elle prend elle aussi beaucoup de plaisir. Normal, l'adolescente est quasiment seule chez elle (mère représentante de commerce) et Sunderson fait un peu office de père de substitution.

Grâce à Mona et sa science de l'informatique (du piratage informatique exactement...) il retrouve la trace du gourou au Nevada. Il décide sur un coup de tête de plaquer le climat rude du Michigan pour la canicule du désert. Cela tombe bien, sa mère s'y est installée pour passer une retraite au chaud. Il retrouve la nouvelle base de la secte. Mais n'est pas très bien accueilli. Caillassé, laissé pour mort, il est sauvé in extremis. Ce n'est que partie remise. Sunderson est vraiment tenace.

 

Le chant des oiseaux

Durant sa convalescence, il campe plusieurs fois au cœur du désert. C'est une autre constante des romans de Jim Harrison : un rapport quasi charnel avec les éléments. Ainsi, ce réveil au petit matin : « Une profusion de chants d'oiseaux faisait vibrer l'air liquide de l'aube et il eut l'illusion de pouvoir comprendre ce dont ces oiseaux parlaient à travers leurs chants. Les paroles, d'une grande banalité, évoquaient la nourriture, le foyer, les arbres, l'eau, le guet des corbeaux ou des faucons. Il n'y avait là rien d'extraordinaire, et il continua de comprendre les oiseaux jusqu'à ce qu'il tisonne les braises et prépare son café. » D'autres descriptions, tout aussi poétiques, racontent la neige et le blizzard sur les rives du Lac Supérieur.

Alors c'est vrai qu'on est loin du roman policier pur et dur. Certes l'enquête reste en fil rouge mais, à choisir, les rapports compliqués entre Sunderson, son ex-femme et Mona sont beaucoup plus passionnants que cette chasse au gourou.

Michel LITOUT

« Grand Maître » de Jim Harrison, Flammarion, 21 € (vient de paraître également un recueil de poèmes inédits, « Une heure de jour en moins », Flammarion, 19 €)


 

06/06/2012

Ados hors de contrôle dans "Teenage lobotomy" de Fabien Henrion

Des adolescents deviennent soudainement fous furieux et tirent sur tout ce qui bouge. Drôle d'ambiance dans ce roman de Fabien Henrion.

 

 

 

Teenage labotomy, Fabien Henrion, FlammarionRoman contemporain américain écrit par un Français, « Teenage lobotomy » pour être encore plus efficace, peut s'écouter avec en fond sonore quelques vieux tubes rock. D'ailleurs, en fin de volume, dans ses remerciements, Fabien Henrion salue The Ramones et The Clash.

 

Tout débute le jour de Noël. Et risque de se terminer aussi vite. Le héros, Alan Jones, célibataire, la trentaine, en plein repas de famille, s'écroule, la tête dans le cheesecake préparé par sa mère. Un banal infarctus. Brièvement hospitalisé, il va se remettre lentement de ce pépin de santé. Et réfléchir sur sa vie pas toujours très sereine. Alan est photographe. Photographe de charme. Il est expert dans son « art ». Le journal qui l'emploie y trouve son compte.

 

Dans sa belle villa, une Porsche sur le devant de la porte, il se repose. Limite au maximum les rapports avec ses parents mais accueille régulièrement sa jeune sœur Missy. Si Alan semble impersonnel, un peu passe-partout, ce n'est pas le cas de Missy. Véritable tornade, éternelle étudiante, elle est rebelle et indépendante. Toujours à la recherche de la dernière mode, c'est une pile électrique. Alan a une grande tendresse pour elle. C'est réciproque, mais elle n'a pas encore trouvé le moyen de lui dire...

 

 

 

Jeunes meurtriers

 

Suivant assidument l'actualité, Alan note une recrudescence de jeunes meurtriers. Adolescent fonçant à contresens sur l'autoroute, tireur dans un centre commercial, suicidaire à la ceinture d'explosif dans un lycée... l'Amérique déraille.

 

Il a l'occasion de le constater de ses propres yeux lors de vacances dans un palace. Ses voisins, un couple, sont retrouvés assassinés dans le jacuzzi. En compagnie de la police, Alan se rend dans la chambre et constate que « les deux corps avaient fusionnés comme liquéfiés. C'était un spectacle insoutenable, mais je regardai. Leurs attributs sexuels avaient disparu. La poitrine de l'un semblait avoir été découpée. » Qui est le responsable de ce massacre ? Tout accuse le fils, un adolescent retrouvé dormant dans son lit comme si de rien n'était.

 

Le roman, de plus en plus psychédélique, va alors dévier vers le scandale pharmaceutique. Tous ces adolescents ont un point commun : ils sont traités au Fluvotril, « pilule dite de l'obéissance, une molécule agissant sur le système nerveux et indiquée dans le traitement des troubles du comportement chez l'enfant. » Se transformant en détective (de pacotille), Alan va remonter jusqu'à l'inventeur du Fluvotril.

 

L'écriture nerveuse de ce premier roman lui donne des petits airs de thriller. Mais Fabien Henrion, journaliste dans l'audiovisuel, a quand même gardé de nombreuses références littéraires françaises. Un mélange de branché et de classique, de moderne mâtiné de références au siècle dernier. Un ovni littéraire, souvent plaisant, parfois déroutant, toujours étonnant.

Michel Litout

« Teenage lobotomy », Fabien Henrion, Flammarion, 19 €

 

03/05/2012

Rallumez les Lumières, message du "Cerveau de Voltaire" de Franck Nouchi

 

 

Un illuminé, regrettant l'époque des Lumières, dérobe le cerveau de Voltaire pour tenter de cloner et ressusciter le célèbre penseur.

 

 

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Roman foisonnant d'idées et de références, « Le cerveau de Voltaire » de Franck Nouchi est aussi une charge sans concession contre les penseurs d'aujourd'hui. Alors que Voltaire, en son temps, était l'intellectuel le plus connu et respecté d'Europe, que son avis était régulièrement pris par tous les « Grands » du monde, aujourd'hui les rares intellectuels font figure d'imposteurs médiatiques. C'est du moins le message développé en filigrane dans ces 200 pages, premier ouvrage de fiction de ce journaliste du Monde, tournant parfois au pamphlet.

 

Dans un avant-propos très didactique, le lecteur apprend que Voltaire « meurt le 30 mai 1778 dans d'horribles souffrances ». L'autopsie révèle que « le cœur était très petit, le cerveau très gros ». Les deux organes ont été conservés. Le cœur dans le salon d'honneur de la Bibliothèque nationale, le cerveau, après moultes péripéties, à la Comédie Française.

 

 

 

Intellectuels étrillés

 

De nos jours, en prévision d'une exposition hommage à Voltaire, le Professeur Grunberg, chef du laboratoire du musée de l'Assistance publique, charge la jeune scientifique Clélia Cohen de décrypter le génome du grand intellectuel. Des recherches qui donnent l'idée à un illuminé de cloner Voltaire. Dans ce but, il dérobe le cerveau de Voltaire. Le roman devient alors policier, avec l'entrée en scène du commissaire Marcel Attias. Avec la ravissante Clélia, c'est le personnage clé du roman. Ce flic un peu bourru, juif pied-noir, est une légende du Quai d'Orsay. Il a gardé un petit accent chantant. Mais « c'est un dur à cuire, l'un de ces flics incapables de lâcher une affaire tant qu'il ne l'avait pas résolue. » Attias, en plus de l'enquête de terrain, va se pencher sur l'œuvre de Voltaire et c'est à travers ses yeux que l'on redécouvre le parcours du maître des Lumières.

 

Et puis une revendication arrive. Une lettre anonyme qui annone que « dans une vingtaine de mois, peut-être moins, je serai en mesure de mettre au monde de nouveaux Voltaire. Pour le plus grand bien de l'Humanité qui en a tant besoin. » Le roman change à nouveau de direction, explorant les coulisses des recherches sur le clonage humain. Et Attias, tout en multipliant les interrogatoires, n'avance pas d'un millimètre.

 

En désespoir de cause il demande conseil à quelques intellectuels et faiseurs d'opinion. C'est la partie la plus jouissive du roman car Franck Nouchi n'est pas tendre pour les BHL, Sollers, Alain Minc et autres Plenel. Et on doit admettre dans son sillage que les penseurs de notre époque sont bien ternes en comparaison de Voltaire. C'est un peu la morale de cette histoire sans fin : un grand homme l'est surtout par son unicité. Celui du XXIe siècle n'est pas encore connu. A moins que cette histoire de clonage ne se réalise un jour...

Michel Litout

 

« Le cerveau de Voltaire » de Franck Nouchi, Flammarion, 18 €


 

22/02/2012

"Le chapeau de Mitterrand" et "5e chronique du règne de Nicolas 1er" : romans présidentiels

A deux mois de l'élection présidentielle, lecture croisée de deux livres autour de François Mitterrand et Nicolas Sarkozy.

Les observateurs politique a beaucoup glosé sur la stature présidentielle. Mitterrand, éternel opposant, une fois élu, a parfaitement endossé ces habits. Nicolas Sarkozy a mis du temps pour prendre la mesure de la fonction, passant par une période bling-bling encore dans toutes les mémoires. Mitterrand et Sarkozy, deux présidents et deux personnages centraux du roman d'Antoine Laurain et du pamphlet de Patrick Rambaud.

 

Antoine Laurain, Patrick Rambaud, Grasset, Flammarion, Le chapeau de Mitterrand, Nicolas 1er, présidentielleEt si la réélection de François Mitterrand en 1988 était due à son chapeau ? Cette hypothèse saugrenue est pourtant au centre de ce roman nous replongeant dans la France de la fin des années 80. Daniel Mercier, petit employé de bureau dine seul dans une grande brasserie parisienne. Il n'en croit pas ses yeux quand il voit le président Mitterrand s'installer à la table à côté. A la fin du repas, le chef de l'Etat oublie son chapeau. Daniel, comme poussé par un mauvais esprit, l'escamote. Le voilà donc avec le chapeau de Mitterrand. Un couvre-chef qui le transfigure. Comme un talisman. Il va enfin avoir le courage de se mettre en avant, de progresser au travail et même de décrocher un poste à responsabilité en province.

 

C'est lors d'un déplacement en train que Daniel va lui aussi oublier le fameux chapeau dans un compartiment. Il est récupéré par Fanny, partant vers Paris pour rejoindre son amant. Marié, comme de bien entendu. Une relation qui stagne. Avec ce chapeau qui la transforme en garçonne, elle va oser plaquer le malotrus. Un chapeau qu'elle s'empresse d'abandonner sur un banc dans un square.

 

Il va de nouveau aller de tête en tête (un « nez » inventeur de parfum, un futur collectionneur d'art contemporain...) pour finalement revenir à son légitime propriétaire. Quelques mois avant le premier tour de 1988. Comme un signe... Troisième roman d'Antoine Laurain, « Le Chapeau de Mitterrand » nous interpelle sur notre capacité à nous remettre en question et surtout à réaliser nos rêves. Parfois, un simple accessoire nous libère.

 

 

 

« Intense monarque »

 

Antoine Laurain, Patrick Rambaud, Grasset, Flammarion, Le chapeau de Mitterrand, Nicolas 1er, présidentiellePatrick Rambaud aborde la fonction présidentielle avec un tout autre regard. Il livre le cinquième épisode de ses chroniques du règne de Nicolas 1er. Un pamphlet toujours aussi mordant, même si l'actualité l'oblige à consacrer plus de pages aux courtisans (ou opposants) qu'au monarque. Il est vrai que ce dernier a beaucoup baissé en terme de coups d'éclats et autres opérations médiatiques. Heureusement Patrick Rambaud se délecte des malheurs de M. De Washington ayant « bousculé une femme de ménage de 32 ans ». Et ne manquez pas le portrait au vitriol de M. De Béhachel, vicomte de Saint-Germain. « Il n'avait aucun humour. C'était sa principale caractéristique. Ce qu'il disait ou faisait relevait de l'implacable ; l'esprit de sérieux le ravageait »... Cette 5e chronique ne marque pas la fin des péripéties de « l'intense monarque » car Patrick Rambaud termine l'ouvrage par ces terribles mots : « A suivre une dernière fois, espérons-le ».

 

Michel LITOUT

 

« Le Chapeau de Mitterrand », Antoine Laurain, Flammarion, 18 €

 

« Cinquième chronique du règne de Nicolas 1er », Patrick Rambaud, Grasset, 14,50 € (Des chroniques récemment adaptés en BD chez Drugstore et le quatrième tome vient de sortir au Livre de Poche).

 

16/09/2011

Dans « Brut » de Dalibor Frioux et « Mondial Nomade » de Philippe Pollet-Villard, notre futur proche est sombre, très sombre.

 Deux romans français abordent, indirectement, la crise économique qui secoue le monde occidental. Ce n'est pas à proprement parlé de la science-fiction, mais une réalité sinistre et pourtant très vraisemblable. Celle que nous préparons à nos petits-enfants. Épuisement des ressources pétrolières ou délocalisations à outrance : ces romans pourraient nous faire ouvrir les yeux et réagir avant qu'il ne soit trop tard.

Dalibor Frioux, Brut, Seuil, Mondial nomade, Flammarion, Philippe Pollet-Villard, rentrée littéraireLa Norvège était à la Une de l'actualité cet été. Un fou extrémiste, en tuant des dizaines de jeunes militants, a braqué les projecteurs du monde entier sur ce petit royaume pourtant béni des dieux. Béni car regorgeant de pétrole dans ses eaux territoriales. Ce pétrole, les richesses qu'il induit et la pollution qu'il provoque sont au centre du roman « Brut » de Dalibor Frioux. Un premier roman de près de 500 pages, dense et foisonnant, où le premier effort du lecteur est de se mettre dans la tête de ces personnages qui trouvent normal d'être immensément riche sans avoir à faire le moindre effort. Il y a Sigrid, la fille de Katrin, ancien mannequin. Belle et intelligente, elle va intégrer la principale banque du royaume grâce à l'appui de son oncle Kurt, le vice-président.

Kurt est de loin le personnage le plus complexe, le plus fascinant de ce roman. Agé de plus de 60 ans, il envisage de profiter encore au maximum de la vingtaine d'années qui lui reste à vivre. Son grand but est d'intégrer le comité du prix Nobel. Il juge les gens, intrigue, donne des ordres et place ses hommes. Le prototype même du grand bourgeois décideur, toujours sûr de lui, ne concevant pas que les choses ne se déroulent pas comme il le prévoit. A l'opposé, Henryk est un jeune philosophe. Amoureux de Sigrid, il est à la tête du fond d'éthique. Ce fond est le trésor du pays. Quand les premiers pétrodollars ont inondé la Norvège, il a été mis en place pour capitaliser ces millions. Puis ces milliards. Conséquence, tous les Norvégiens, en théorie, sont immensément riches : « On ne parlait pas de personnes démesurément riches, mais d'un pays tout entier ; non plus de richesses disponibles à l'échelle d'une vie humaine, mais sur des générations. On ne parlait plus d'une aubaine, d'un trésor trouvé au fond du jardin, mais de l'équivalent de centaines de millions d'heures de travail du royaume tout entier, déposées chaque mois à leurs pieds. Peut-être était-ce la raison pour laquelle tous ces jeunes mourraient avant l'âge. » Car la Norvège, dans ce futur proche, souffre d'un mal nouveau, une « épidémie de mortalité » comme la nomment certains commentateurs. Un pays en pleine période électorale. Les électeurs vont élire les députés, mais également le couple royal. Les conservateurs risquent de perdre le pouvoir au profit des nationalistes. Malgré le mur qu'ils ont construit tout autour du pays (pour empêcher les invasions de rats...), la découverte de nouveaux champs pétroliers et le renvoi de milliers d'étrangers chez eux. Le pays décrit par Dalibor Frioux semble presque exister. Paradis pour certains, c'est un drôle d'enfer qui se profile pour d'autres.

 

Garde meuble

Dalibor Frioux, Brut, Seuil, Mondial nomade, Flammarion, Philippe Pollet-Villard, rentrée littéraireLa crise économique est beaucoup plus grave dans le roman de Philippe Pollet-Villard. Le capitalisme triomphant a découvert que les délocalisations permettent de multiplier les profits. La différence c'est que les usines déménagent vers l'Asie ou l'Afrique, avec les ouvriers français et leurs familles. La seule solution pour garder son emploi, c'est l'exil. Jean-Charles Rem, entrepreneur, a flairé le bon filon. Il va implanter un peu partout le long des autoroutes des entrepôts où, pour un prix modique, on peut laisser ses meubles personnels. Car les départs ne sont que provisoires. A la base... C'est « Mondial Nomade ».

Rem, à l'heure de la retraite, revend l'entreprise au fils du président qui va s'empresser de transformer les entrepôts en prisons. Et le héros, inactif, un peu perdu, va profiter de sa fortune pour tenter de retrouver un ami de jeunesse, croisé quand il était routard en Inde. L'envie de revivre l'aventure du voyage.

Philippe Pollet-Villard décrit un pays devenu presque totalitaire, vidé de ses forces vives. Un fantôme de nation où tout espoir de progression sociale, d'épanouissement et de bonheur a déserté. Par contre en Inde, la débrouillardise française rayonne. Alors, faut-il déjà se préparer au grand exode ?

« Brut » de Dalibor Frioux, Seuil, 21,50 €

« Mondial Nomade » de Philippe Pollet-Villard, Flammarion, 18 €

 

02/06/2011

"Sans laisser de traces" de Val McDermid : de la mine au soleil

 Au plus fort de la grève des mineurs en 1984, disparitions et enlèvements sèment le trouble en Écosse. 20 ans plus tard, Karen Pirie rouvre les dossiers.

 

Val McDermid, FlammarionLes affaires non résolues semblent être un filon inépuisable pour les romanciers. Val McDermid, auteur d'une vingtaine de polars vendu au total à plus de 10 millions d'exemplaires dans le monde, a profité de cette mode pour parler d'une période qui lui tient particulièrement à cœur : la grande grève des mineurs en Angleterre durant les années 80. Mais loin de signer un documentaire larmoyant sur le combat perdu de ces hommes et femmes de conviction, elle dresse les portraits d'une région à la dérive et de structures obsolètes, victimes du thatchérisme et surtout du poids des ans.

 

Grévistes et Écosse

Tout commence quand Karen Pirie, l'inspectrice en chef du service des affaires classées de cette région d'Écosse, reçoit la plainte d'une jeune mère désespérée. Elle vient signaler la disparition de son père. Depuis 24 ans... En fait, elle cherche à retrouver son géniteur car il est le dernier espoir pour sauver son jeune fils atteint d'une maladie génétique. Il lui faut une greffe de moelle venant de quelqu'un de compatible. Son grand-père par exemple. Mais Mick Prentice n'a plus donné signe de vie depuis sa supposée fuite dans le sud du pays, avec des « jaunes », pour casser le mouvement social des mineurs.

Tout le roman va tourner autour de cette disparition, inexpliquée, inexplicable. Karen, contre l'avis de son chef, va se lancer à corps perdu dans cette enquête. L'envie de sauver l'enfant. De comprendre aussi ce qui s'est passé à l'époque dans la région, sa région. Karen, héroïne récurrente de Val McDermid, n'est pas spécialement sympathique ni très glamour. Elle en a conscience, voilà comment elle s'imagine aux yeux de ses interlocuteurs : « une femme grassouillette engoncée dans un tailleur Marks and Spencer, avec des cheveux châtains en attente d'une visite chez le coiffeur, qui pourrait être jolie si on devinait le dessin de ses os sous la chair. (…) De jolis yeux, quand même. Bleus avec des traces noisette. Peu communs. »

 

Enlèvement et Italie

Karen opiniâtre, obstinée, mais devant en priorité faire avec les errements de sa hiérarchie. Car elle est sollicitée pour suivre une autre affaire, déclarée prioritaire elle. Sir Broderick, le plus gros industriel de la région, sollicite la police pour tenter de retrouver son petit-fils enlevé 20 ans plus tôt. Un fait nouveau pourrait relancer l'enquête. Bel Richmond, une journaliste anglaise, en vacances en Toscane découvre dans une maison a l'abandon une affiche diffusée à l'époque par les kidnappeurs. Mais que s'est-il passé très récemment dans cette maison ? «  A ses pieds, le dallage en pierre calcaire était couvert d'une tache irrégulière d'environ un mètre sur cinquante centimètres. De couleur rouille, ses bords étaient arrondis et réguliers, comme si quelque chose avait coulé pour former une mare et non été renversé. (…) Bel avait écrit suffisamment d'articles sur la violence conjugale et les crimes sexuels pour reconnaître une grosse tache de sang quand elle en voyait une ».

Le lecteur suit les deux enquêtes en parallèle, Karen sur les traces de Mick Prentice, Bel sur celle d'Adam, le petit-fils de sir Broderick. A force de persuasion et d'intuition, les deux femmes vont rapidement progresser. Même 20 ans après, des cadavres vont refaire surface, des secrets tomber, des mensonges s'éventer.

Ce thriller psychologique dur et et âpre devient plus doux quand on entre dans l'intimité de Karen. L'inspectrice consacre l'essentiel de son temps à son travail tout en se posant beaucoup de questions sur sa vie, sa solitude. Bouffée d'air pur dans cette histoire tragique, sa ténacité et clairvoyance payeront. A tous les niveaux.

« Sans laisser de traces », Val McDermid, Flammarion, 21 €

08:12 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : val mcdermid, flammarion

07/03/2011

L'art à vif

L'art moderne autorise-t-il tous les excès ? Une question placée au centre de ce thriller très actuel signé Véronique Chalmet.

 

Ecorchés.jpgLe succès d'un thriller ou d'un roman policier doit beaucoup à la figure du « méchant ». S'il est crédible, la peur et l'angoisse suscitées sont d'autant plus fortes et prenante. Véronique Chalmet dans « Les écorchés » a particulièrement soigné le personnage de Joseph Farkas, tueur sanguinaire déguisé en artiste contemporain. Son astuce, transformer ses victimes en œuvres d'art et augmenter ainsi sa fortune lui procurant de fait une impunité de plus en plus grande. Farkas à qui tout réussit jusqu'à sa rencontre avec la journaliste d'investigation Rebecca Volconte.

A la base, cette reporter franco américaine freelance pour la presse magazine se lance sur la piste d'un trafic d'êtres humains. Des hommes et femmes transformés pour l'occasion en bétail, que l'on découpe en petits morceaux pour approvisionner le marché florissant des transplantations d'organes.

 

Organes à vendre

Tout débute en Chine, le terrain de prédilection de Rebecca parlant parfaitement le japonais et le mandarin. Avec l'aide de Darwin Lee, autre journaliste américain d'origine chinoise, elle recueille le témoignage d'un ancien policier. Il explique par le détail comment il avait des directives afin d'accroitre le nombre de condamnés à mort. Des hommes et femmes qui étaient exécutés dans des hôpitaux, uniquement pour récupérer et revendre leurs organes. Un véritable système qui profite à tous les nantis du monde, un rein ou un cœur se monnayant plusieurs centaines de milliers de dollars.

Darwin, en Chine, Rebecca à New York, vont comprendre que ce système ne profite pas uniquement aux malades. Josef Farkas fait lui aussi son « marché » par l'intermédiaire des prisons chinoises. Cet artiste est devenu célèbre en transformant des cadavres en œuvres d'art. Après les avoir écorchés, il les fige dans des poses souvent provocantes et les traite afin qu'ils ne se détériorent pas.

 

Eternité artistique

Il prétend ainsi offrir l'éternité à qui accepte de lui confier son corps. Rapidement devenu une sorte de gourou, il multiplie les « créations ». Mais le lecteur découvre que les plus réussies sont issues de ses « chasses ». Car Farkas, âme noire s'il en est, aime d'abord capturer ses proies puis les écorcher vivantes... Farkas le démoniaque qui donne toute sa saveur à ce thriller par ailleurs très réaliste, offrant un luxe de détail dans un système qui doit en grande partie être véridique.

L'action se déroule en Chine, puis au Kirghizstan, pays accueillant la Fabrique, l'usine de Farkas où il transforme les corps. Rebecca reste à New York, rencontre l'artiste et finalement accepte de le suive au Brésil. C'est dans la forêt amazonienne que Farkas aime le plus chasser. Rebecca ne se doute pas qu'il ne voit en elle qu'une proie de choix...

Véronique Chalmet, par ailleurs journaliste spécialisée en criminologie a su alterner action pure (Darwin en Chine) et réflexion sur les limites de la provocation dans l'art moderne. Et la fascination de nos contemporains pour tout ce qui touche au morbide.

« Les écorchés », Véronique Chalmet, Flammarion, 19,90 €


26/01/2011

L'Amérique du Sud attise les violences

« Hotel Argentina », second roman de Pierre Stasse, fait découvrir au lecteur un Buenos Aires où la violence transpire par toutes les pores.

 

Hotel argentina.jpgLa jeunesse n'est pas éternelle. Cette merveilleuse période au cours de laquelle on se détache de sa famille sans encore se stabiliser, est une opportunité à ne pas manquer pour ceux qui sont en mal de voyages et de découvertes. Simon Koëtels, le héros de ce roman de Pierre Stasse, est dans cet état d'esprit quand il prend l'avion à Roissy, en plein hiver, pour rejoindre Buenos Aires. Il a finit ses études, en a assez de vivoter sur le salaire qu'il gagne dans le restaurant de sa mère. Il part donc pour trois mois. Sans véritable point ce chute si ce n'est l'adresse d'un vieil ami de la famille.

 

« Une ville totale »

Pour Simon, « le temps était venu de disparaître. » Plus simple à dire qu'à faire. Le premier contact avec la ville est détonnant. « Buenos Aires au mois de janvier cuisait les esprits ». Simon va se mettre à rechercher un appartement, du travail, une raison de continuer. Au cours de ses nombreuses promenades, il s'arrête régulièrement à des terrasses de café. C'est là que le destin bascule. Une charmante « adolescente andine » l'aborde. Il est sous le charme. Pas très longtemps car cette dernière ne s'intéresse pas à lui pour ses beaux yeux. « L'adolescente saisit ma sacoche et bondit de table. J'attrapai par réflexe son bras lorsqu'un homme dans mon dos m'anesthésia la mâchoire d'un coup de poing. » Plus de papiers ni d'argent, il ne se laisse pourtant pas abattre. « Je léchais le sang tiède contre ma joue lorsque la serveuse apporta le cocktail sucré. Une ville totale. »

 

Métamorphose

Le miracle arrive le lendemain. Un homme se présente au domicile de l'ami et lui annonce que la sacoche de Simon a été retrouvée. Elle lui sera rendue si Simon accepte de le suivre. Circonspect et intrigué, Simon accepte. Le jeune Français va pénétrer pour la première fois dans l'Hôtel Implicite, propriété d'Esteban Menger, millionnaire argentin parlant parfaitement le français. La sacoche a été volée par Suiri, servante employée à l'Hôtel.

En dédommagement, Esteban propose une suite à Simon. Pour le temps qu'il voudra. Le quotidien de Simon va changer radicalement. Il se retrouve comme un coq en pâte, profitant des installations de cet établissement luxueux. Il va également sympathiser avec Esteban et son frère, Juan Pablo. Simon, qui avait quitté Paris pour fuir sa famille, va s'en accaparer une nouvelle, pas toujours respectable malgré les apparences. La fortune des Menger date de la guerre et Esteban est souvent à la limite de la légalité. Il va d'ailleurs embaucher Simon pour une première mission occasionnant à ce dernier bien des problèmes avec les douanes américaines.

Ce roman, imprégné de la moiteur d'une ville que l'on devine excédée de chaleur, verra la violence monter au fil de l'apprentissage de Simon. Jusqu'à un paroxysme marquant la métamorphose du jeune homme de mouton français à loup argentin...

« Hotel Argentina », Pierre Stasse, Flammarion, 18 €

27/12/2010

L'âge des vérités

Deux vieillards italiens se retrouvent après un intermède de 60 ans. L'heure des aveux, mais toutes les vérités sont-elles bonnes à dire ?

 

Imprévue.jpgUne villa cossue isolée, deux hommes âgés, des souvenirs. Ce roman d'Alain Elkann, composé en grande partie de dialogues, est semblable à ces longues rêveries au cours desquelles ont revoit sa vie, tentant de comprendre quand la nostalgie a fait place au bonheur du présent.

Un matin, un vieil homme sonne à l'entrée de la villa Lattes. C'est Vanni. Il vient de s'enfuir de l'hôpital où il était soigné. Il a retrouvé la trace de son ami Mario. Ils ont fait l'armée ensemble. Ils ne se sont plus vus depuis 60 ans. Mario, veuf, vit paisiblement dans cette grande demeure en compagnie de Kemal, son majordome. Vanni, célèbre critique littéraire, semble fatigué. « Ses cheveux blancs et clairsemés étaient ébouriffés, sa barbe rasée à la va-vite. Ses mouvements trahissaient une certaine complaisance pour la vieillesse que Vanni soulignait en effet avec zèle. Cet abandon physique participait peut-être à ses yeux d'une attitude élégante et masculine. »

 

Le souvenir d'Ada

Mario offre le gite et le couvert à Vanni, en souvenir de cette jeunesse commune alors que le pays était en pleine débâcle. Les Allemands d'alliés étaient devenus des ennemis, ils appliquaient avec rigueur les lois raciales mises en place par Mussolini. Les Juifs, ici comme ailleurs en Europe, étaient déportés vers les camps de la mort. Une période sombre que les deux hommes ont préféré oublier. Mario s'est fondu dans la masse. Il était marié à Ada, « belle, intelligente, nerveuse, mais aussi généreuse, trop généreuse. » Ada est morte, mais elle va rapidement devenir le personnage principal de ce huis clos de plus en plus oppressant. Car Vanni connaissait Ada avant Mario.

Le lecteur ne l'apprend qu'en milieu de roman, quand Vanni, de plus en plus malade, veut faire ses dernières confessions, tant à Mario, qu'aux enfants d'Ada, issus d'un premier mariage. Mario, petit vieillard placide, coulant une paisible retraite, est de plus en plus réticent face à cet envahisseur du passé. Pourtant, les deux hommes, malgré leurs différences, trouvent de plus en plus du plaisir à vivre ensemble. « S'approchant du canapé, Mario regarda Vanni le visage exsangue. Il éprouva un élan de solidarité pour cet homme du même âge que lui si mal en point. »

 

Le fantôme d'Elena

Ce tête-à-tête va être perturbé par l'arrivée des enfants d'Ada. Ils ont la quarantaine et sont radicalement différents. Tati vit en Suisse, calme et posée, presque froide. Gioacchino s'est installé à Los Angeles. Il est exubérant et collectionne les aventures avec des starlettes de la chanson qu'il lance sur la marché du disque US. Mario, le beau-père, n'a jamais été très apprécié des enfants d'Ada. Par, contre ils vont rapidement tomber sous le charme de Vanni. Ce dernier liera des rapports privilégiés avec Tati, lui confiant un soir de lucidité : « C'est bizarre qu'un homme comme moi, qui toujours méprisé la nostalgie en y voyant un sentiment efféminé, y devienne si sensible au crépuscule de sa vie. »

Ce roman léger, prendra une toute autre tournure quand interviendra le souvenir d'Elena, la sœur d'Ada, disparue durant la guerre, déportée avec son mari juif. Alain Elkann en profite pour raconter ces pages sombres de l'histoire italienne au cours desquelles rares étaient les citoyens irréprochables.

« L'imprévue », Alain Elkann (traduit de l'italien par Alexandre Boldrini), Flammarion, 16 €


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09/08/2010

Pas commode le père Léandri

Bruno Léandri se souvient de son père. Surtout de ses colères et éructations. Un beau récit de la vie des banlieusards des années 50/60.

 

Encyclopédie de mon père.jpgCela fait des années que Bruno Léandri hante les pages de Fluide Glacial. Dans le mensuel « d'umour et bandessinées » il signe une nouvelle, parfois un roman-photo dont il est le héros et une rubrique répertoriant trouvailles et inventions loufoques de ces dernières années. Large lunettes, front dégarni, moustache touffue et tombante, Bruno Léandri fait partie de ces iconoclastes qui ont toujours quelque chose à apprendre, à vous apprendre. Dans « Encyclopédie de mon père », il parle de son enfance de banlieusard dans les années 50/60, mais surtout de son père, Pierre. Un portrait tout en colères et en éructations, entre rires et larmes.

 

« Gueulements intempestifs »

Devenu adulte, vivant de sa plume, Bruno Léandri écrit quelques superbes pages sur son paternel, comme tout le monde devrait pouvoir le faire, histoire de soulager le trou de la sécu de quelques séances chez les psys. Le père Léandri est « soupe au lait ». Il en faut peu pour qu'il sorte de ses gonds. N'importe où, n'importe comment. « Par ses gueulements intempestifs en public, mon père avait la sale manie d'attirer sur lui l'attention des foules et sur nous la honte. » L'opposé absolu de Bruno, le petit dernier, discret, malingre, renfermé. Mais il profitait du spectacle continu qu'était la vie de son père. A l'adolescence, cela s'est compliqué : « Après la puberté, l'hostilité qui s'installa entre mon père et moi connut un paroxysme de deux ans. Je l'ai haï très fort, méprisé, rejeté, agoni d'insultes. Et puis ça s'est calmé peu à peu, les premiers vols planés hors du nid relativisent beaucoup les drames de vermisseaux et de coquilles d'œufs ».

 

Une France d'antan

Le père Léandri était un comptable qui, en raison de son caractère entier, changeait souvent d'employeur. A l'époque, retrouver une place était chose aisée. Le foyer ne roulait pas sur l'or, mais avait suffisamment pour se payer des vacances au pays, la Corse. Bruno se souvient de la tension qui précédait ces expéditions durant la bagatelle de 48 heures (une nuit de train, une journée à Marseille, une nuit en ferry pour la traversée, et pour finir quelques heures en bus pour rejoindre le village du sud de l'île). Il raconte cette véritable odyssée avec cet humour et cette légèreté qui a fait le succès de ses nouvelles dans Fluide Glacial.

Ce récit, s'il fait la part belle à ce tonitruant papa, est aussi l'occasion pour Bruno Léandri de raconter ses nombreuses madeleines, du cinéma de quartier aux fauteuils de velours rouge, à l'épicier chez qui ont faisait les courses au quotidien, sans oublier les feuilletons radiophoniques et les albums de Tintin reçus en cadeau à Noël. C'est toute une époque qui revit sous sa plume. Il n'a pas son pareil pour nous remettre en mémoire ces petits moments précieux que tout un chacun (de plus de 45 ans) a déjà vécu, de la communion en aube blanche au pique-nique improvisé, un beau dimanche de printemps, avec salade, œufs durs et tranches de jambon au menu. Une France heureuse et simple. Dieu, qu'elle semble loin aujourd'hui...

« Encyclopédie de mon père », Bruno Léandri, Flammarion, 18 €

 

13/05/2010

Troublante Afrique

L'Afrique peut devenir la nouvelle plaque tournante du terrorisme mondial. Une réalité au cœur du nouveau roman de Jean-Christophe Rufin.

 

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21/01/2010

Père et fils en galère

Nick Cave, rocker et musicien australien, dévoile une autre facette de son talent dans ce roman halluciné, triste et dramatique.

Mort de Bunny Munro.jpgBunny Munro est un chaud lapin. Bunny Munro a beaucoup de succès auprès des femmes. Ce représentant de commerce vendant des produits de beauté sillonne les routes d'Angleterre alignant les conquêtes féminines comme d'autres remplissent des grilles de mots fléchés. Mais Bunny Munro est marié. A Libby. Ils ont un petit garçon, Bunny Boy, âgé de 9 ans. Dans les premières pages de ce roman, Bunny est en bonne compagnie dans une chambre d'hôtel. Une superbe prostituée originaire des Caraïbes. Tout en s'occupant d'elle, il a Libby au téléphone. Sa femme, sous antidépresseurs, perd la raison. Pour la calmer, Bunny lui promet de vite rentrer à la maison. Mais la nuit sera longue, très longue. Le lendemain matin, en prenant son petit déjeuner dans son hôtel, Bunny ne regrette rien. Exactement il ne se souvient de rien car en plus d'être un tombeur, il boit comme un trou. En sirotant son café, il se regarde dans une glace et trouve « l'image qu'il a devant lui pas si déplaisante. Bunny n'est pas un génie, ni un visionnaire ni un sage, mais il voit tout de suite pourquoi les dames en pincent pour lui. Ce n'est pas le tombeur standard musclé à la mâchoire carrée, ni l'homme à femmes avec la ceinture de smoking, mais il dégage quelque chose, même avec la trombine fracassée par l'alcool, il exerce un charme magnétique qui passe par les plis d'humanité qui se forment aux coins de ses yeux quand il sourit, l'arcade sourcilière qui se fronce avec malice et ses joues qui se creusent de fossettes à vous faire péter l'hymen quand il rit. »

 

Fuir ses fantômes

Le problème c'est que Bunny vit ses derniers jours. C'est expliqué par l'auteur dès les premières pages et dans le titre. La mort qui fait une entrée fracassante dans sa vie quand il franchit enfin la porte de son appartement. Un appartement dévasté. Bunny Boy explique que c'est Libby qui a craqué. Quelle est enfermée dans sa chambre et qu'elle ne répond plus. Bunny pénètre dans la chambre et découvre « Libby Munro en nuisette orange, pendue à la grille de sécurité. » « Elle a le visage violet comme une aubergine ou un truc dans le genre et, un court instant, Bunny se dit en fermant les yeux de toutes ses forces pour chasser cette pensée, que ces nichons, c'est quelque chose. »

Après des obsèques croquignolesques, Bunny noie son chagrin au cours d'une soirée en compagnie de ses collègues. Cela vire à la beuverie puis à la partouze. Bunny est donc en-dessous de tout. Pourtant son fils l'aime. C'est vrai qu'il n'a plus que lui. Un Bunny Boy qui lui aussi semble un peu atteint quand il est persuadé que sa mère continue à lui parler.

Après une première partie très borderline, Nick Cave concentre son récit sur le père et son fils. Ils partent en voiture, prennent la route; roulent sans but. Comme pour mieux s'éloigner de ces fantômes un peu trop présents.

Roman trash, roman triste, « Mort de Bunny Munro » entraîne le lecteur sur les chemins cabossés du remord et des regrets, de la vie qui file trop vite, de l'essentiel masqué par le clinquant et le plaisir facile. Un long blues de 330 pages, comme une de ces chansons que chante Nick Cave avec sa voix grave de crooner très fatigué.

 Mort de Bunny Munro », Nick Cave, Flammarion, 20 €

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09/12/2009

Nouvelles de genre

Trois anthologies de nouvelles, trois genres, un point commun : ces jeunes auteurs sont les futures stars de la littérature française.

 

Que vous soyez science-fiction, thriller ou littérature générale, ces trois recueils de nouvelles vous donnent l'occasion de découvrir la crème de la nouvelle génération. Si « Retour sur l'horizon » célèbre les dix ans de la collection « Lunes d'encre » de Denoël, « L'empreinte sanglante... » joue dans la catégorie thriller et « Disneyland » offre l'opportunité à neuf jeunes auteurs français de donner leur vision du célèbre parc d'attraction de la région parisienne.

 

Dix ans de « Lunes d'encre »

Retour sur l'horizon.jpgCe livre-anniversaire célèbre les dix ans de la collection Lunes d’encre et les cent ans de la science-fiction française. Quinze nouvelles où on traverse un Canada hanté par les drones de Dieu. On chemine vers une forme de vie impalpable entre Mars et Jupiter, et dans les couloirs d’un lieu qui contient tous les lieux. On subit un lavage de cerveau magico-marxiste, on explore l’esprit des morts en quête d’œuvres d’art inédites, on prend contact avec des entités orbitales capables de changer l’Histoire.

On se pose aussi beaucoup de questions : sur les propriétés chimiques de la potasse, la tête robotisée de Philip K. Dick et d’autres mystères plus ou moins solubles dans le réel. En gardant l’esprit ouvert, on peut même y découvrir un poème en prose et deux romances postmodernes.

En quinze nouvelles sélectionnées par Serge Lehman, un panorama de la science-fiction la plus actuelle par quelques-uns des maîtres français du genre. On notera parmi ceux-ci : Fabrice Colin, Emmanuel Werner, Éric Holstein, Catherine Dufour, Jean-Claude Dunyach, Laurent Kloetzer, Thomas Day, Léo Henry, Philippe Curval ou Xavier Mauméjean. Un instantané très réussi de la littérature imaginaire française actuelle. (Denoël, 25 €)

Neuf auteurs au pays de Mickey

Quand la fine fleur de la nouvelle génération d'écrivains français se rend à Disneyland, ce n'est pas pour le plaisir, mais pour le travail. Ils sont neuf, d'Ariel Kenig en passant par Tania de Montaigne, Nicolas Rey, David Abiker, Barbara Israël, Nicolas Bedos, Pierre Stasse, Simonetta Greggio et Thomas Lélu qui ont accepté d'écrire une nouvelle inspirée d'un séjour à Disneyland. Le concept, qui serait une idée (pour ne pas dire une commande) de Disneyland, était assez casse-gueule, mais au final l'ensemble est plaisant et divertissant. Car ce pays magique a eu le don de débrider l'imagination des auteurs qui n'ont pas cherché à descendre ce temple de l'amusement tarifié. Le résultat est frais et distrayant. (Flammarion, 17 €)

Suivre l'empreinte sanglante

empreinte sanglante.jpg« L’Empreinte sanglante d’un pied nu, la suivre au long d’une rue… » Tel est le point de départ des sept nouvelles inédites de ce recueil. Huit auteurs de renom du thriller français contemporain se sont amusés à suivre les règles d’un petit jeu d’écriture : donner corps à une idée en devenir depuis presque un siècle et demi, posée par l’un des pères de la littérature américaine, Nathaniel Hawthorne, dans un texte au nombre de signes limité. Pour, à l’unisson, entraîner les lecteurs sur les traces de L’Empreinte sanglante en donnant plusieurs versions des faits et autres pistes à suivre, qui révéleront à l’occasion autant de reflets de leurs univers respectifs…

Raphaël Cardetti, Maxime Chattam, Olivier Descosse, Karine Giébel, Eric

Giacometti, Jacques Ravenne, Laurent Scalèse et Franck Thilliez ont relevé ce défi apportant chacun leur style et leur univers. Cela donne un ensemble très éclectique où chaque lecteur amateur du genre trouvera l'angoisse nécessaire à son bonheur... (Fleuve Noir, 18 €)

19/09/2009

Los Angeles, la star

Ville immense, attirante et inhumaine, Los Angeles permet de rêver. Mais avec James Frey, parfois, les rêves se transforment en cauchemars.

L A Story.jpg

Plus qu'un roman, ce « L. A. Story » est un véritable voyage dans une des villes qui personnifie le mieux le mythe américain. James Frey offre une vision globale de la mégapole. A côté d'un aspect purement historique et anecdotique (saviez-vous qu'il est « interdit de lécher un crapaud dans les limites de Los Angeles » ?), c'est à la vie des gens qu'il s'intéresse. Des dizaines d'habitants de Los Angeles.

Certains ne font que quelques apparitions alors que d'autres reviennent régulièrement. C'est toute la richesse de ce roman, le lecteur devenant rapidement passionné par les existences d'Esperanza, Amberton, Vieux Joe, Dylan et Maddie. La première est une jeune latino-américaine. Ses parents ont franchi la frontière en espérant un monde meilleur. Esperanza est née du bon côté. Américaine, elle est brillante à l'école. Mais elle a un double handicap. Son origine et des cuisses énormes. Complexée, elle abandonne ses études et, pour vivre, devient femme de ménage chez une riche bourgeoise qui passe son temps à l'humilier. Esperanza souffre en silence, pleure dans les toilettes. Sa condition va un peu s'améliorer quand elle croisera la route du fils de la patronne.

 

Acteur de sa vie

Amberton est un acteur, une star. Il a plusieurs maisons valant chacune des millions de dollars. Il forme avec Casey (actrice elle aussi) un couple très glamour. Il choisit soigneusement ses rôles, il incarne toujours le « héros américain ». « Amberton Parker. Symbole de la vérité et de la justice, de la sincérité et de l'intégrité. Amberton Parker. Hétérosexuel en public. Homosexuel en privé ». Le romancier décrit minutieusement la vie de cette star. En permanence dans le paraître. Son meilleur rôle, c'est celui qu'il interprète au quotidien pour donner le change à ses fans, essentiellement des femmes. Mais Amberton, particulièrement antipathique, n'est pas à l'abri des sentiments. Un jour, il tombe amoureux. Amoureux fou. D'un ancien joueur de football américain. Grand, musclé, jeune, noir... Il lui donne rendez-vous dans un restaurant. Dans un quartier « réservé » aux afro-américains. En s'y rendant, Amberton est « terrifié. Il essaie de rassembler un peu de la bravoure dont il fait montre à l'écran dans ses rôles de héros américain mais n'en trouve pas trace. » C'est certainement la partie la plus noire du roman. Sous les paillettes et la convivialité d'un milieu où tout le monde semble ami, se cache un monde où l'égoïsme règne en maître.

 

Violence et motos

Changement de décor avec le Vieux Joe. Ce clochard vit sur Venice Beach. Il mendie la journée, dort dans des toilettes la nuit et dépense tout son argent pour acheter sa boisson favorite : du chablis. Le Vieux Joe qui un matin découvre une jeune fille à moitié morte près de ses toilettes. Droguée, tabassée, agressive. Ils vont pourtant réussir à s'apprivoiser mutuellement. Et puis il y a le gentil couple composé de Dylan et Maddie. Ils ont quitté leur campagne arriérée, ont mis cap à l'Ouest et ont achevé leur fugue amoureuse à Los Angeles. Dylan parviendra à trouver des petits boulots. Notamment comme réparateur de moto dans un garage réservé aux Hells Angels. Un passage d'une rare violence qui fait furieusement penser à un film de Tarantino.

Cependant ces fragments d'existence ne forment qu'une partie du roman de James Frey. Ce dernier se permet régulièrement des digressions plus ou moins longues, de la naissance des divers quartiers au fonctionnement des gangs en passant par l'arrivée des premiers transports en commun. Tout ce qui fait la substance d'une ville. Après cette lecture, vous aurez l'impression que Los Angeles n'a plus de secrets pour vous.

« L. A. Story », James Frey, Flammarion, 21 €

 

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02/08/2009

La tarte académie

 

armons_nous.jpgAdeptes du politiquement correct et du bien pensant, passez votre chemin. Dans ce roman débridé, vous ne trouverez rien de convenable. Au contraire, chaque phrase risque de vous faire hérisser les cheveux sur la tête. Par contre les iconoclastes, rieurs de tout (et de rien), anarchistes refoulés et autres révolutionnaires à la petite semaine se régaleront de cet enchaînement de situations aussi cocasses qu'invraisemblables. Avant de planter le cadre de cette histoire, présentons le héros : Alias. Ce criminel sans foi, ni loi ni limites, a vu le jour il y a une dizaine d'années dans une collection entièrement dédiée à ses aventures au Fleuve Noir. Sur le modèle du Poulpe, il a vécu quelques péripéties sous les plumes de plusieurs auteurs. Alias, machiavel moderne, utilise les dernières évolutions technologiques pour arriver à ses fins : faire s'effondrer notre société de consommation, capitaliste et individuelle. Il aime les belles femmes qui ont du caractère, tue sans aucune émotion et apprécie, entre ses spectaculaires opérations, jouir de tous les plaisirs de la vie. Alias, sous la plume de Noël Godin, prend un côté surréaliste supplémentaire.

Godin, dans la vraie vie, s'est contenté d'entartrer quelques prétentieux et autres "pompeux cornichons", Alias va beaucoup plus loin. Installé dans une luxueuse chambre de l'hôtel Martinez à Cannes en plein festival, il va pirater la projection du film d'un philosophe, tourné en Amérique centrale avec une star française sur le retour... Pour une fois, Godin ne nomme pas la cible, mais les indications savamment distillées au gré des chapitres permettent de rapidement se faire une idée de la personne visée, la même que Renaud brocarde dans son dernier disque... A l'opposé, de nombreuses autres personnalités font des apparitions en guest-stars dans ce roman. Ainsi dans les couloirs du Martinez on croise quelques producteurs, des actrices, des journalistes et même un médecin. Cette aventure, partie sur les chapeaux de roues dans les premières pages, s'essouffle un peu par la suite. On assiste notamment à la fuite d'Alias dans les couloirs du palace durant près de 100 pages. Il est accompagné de deux superbes femmes (une masseuse et une soubrette) ainsi que de son fidèle assistant, La Morve, qui a caché sous sa chaise roulante pas moins d'une dizaine de cadavres (il n'y a pas de petits profits pour cette horreur à roulette qui aime boulotter ses victimes). Ils font du surplace, donnant l'occasion à Godin de faire tourner la tête au lecteur avec ses longues énumérations et ses dialogues dignes parfois d'un vaudeville du plus bas étage. Mais on se doute que l'animal est assez brillant et intelligent pour se délecter de la rage du lecteur s'emberlificotant sur ces quelques mètres de moquette souillée par le sang des victimes et autres rejets de la Morve qui porte si bien son nom. Bien évidemment il ne faut chercher aucune morale dans ce roman destructeur.

Au contraire, comme le proclame un jingle diffusé dans la salle de cinéma après le sabotage du film : "Alias, Alias, Alias, et l'ordre moral trépasse !". Alors vous aussi laissez-vous entraîner sur la pente de la subversion et osez lire ce brûlot entre rire jaune et ricanement glauque.

"Armons-nous les uns les autres !", Noël Godin, Flammarion, 18 euros


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07/07/2009

Marseille lave plus blanc

 

Un tueur en série sévit à Marseille. Il égorge ses victimes. Qui sont souvent des crapules finies. L'Immortel enquête.

 

Lessiveur.jpgCe roman policier, truffé de rebondissements, de morts violentes et de personnages tous plus délirants les uns que les autres, plonge le lecteur dans une ville de Marseille gangrénée par la corruption et les ambitions de quelques gros nababs. Ecrit par Franz-Olivier Giesbert, on prend autant de plaisir à lire ces 300 pages que le journaliste en a éprouvé à les écrire. Car ce polar est avant tout une œuvre de divertissement, un exercice de style parfaitement maîtrisé, idéal pour cette période de vacances et de farniente.

Tout commence par le meurtre de la femme du commissaire Thomas Estoublon. Après une journée de travail, en solitaire, il la retrouve égorgée dans son lit. Très rapidement ses collègues le soupçonnent car le couple battait de l'aile. Seule Marie Sastre, commissaire elle aussi, est persuadée de l'innocence de Thomas. Mais elle ne peut empêcher son incarcération. Le policier, très déprimé, se pendra aux barreaux de sa cellule. Alors que le tueur sévit une seconde fois,, le disculpant à retardement. La presse s'empare des faits divers et baptise l'assassin du sobriquet le « Lessiveur » car il nettoie les scènes du crime avant ses forfaits. Un Lessiveur qui semble mener un combat très personnel, les victimes ne se connaissent pas mais ont au moins un point en commun : elles ne sont pas aussi innocentes qu'il n'y paraît.

 

Croutes de flic

Franz-Olivier Giesbert déroule son récit en suivant plus spécialement les agissements de trois personnages. Marie Sastre, la policière, pugnace mais si fragile, si attendrissante : « avec son menton décidé et sa bouche à baisers, elle était si naturelle qu'elle n'avait pas à se préoccuper de le paraître. Elle se fichait des apparences. De la sienne, notamment. » Elle tentera de démasquer le Lessiveur avec l'aide de Charly Garlaban, l'Immortel. Ayant survécu après avoir été criblé de balles, il ne sera pas insensible au charme de Marie malgré ses étranges manies, par exemple de s'entretenir des croutes purulentes en divers endroits cachés de son corps. Un bon palliatif quand son chef s'en prend à elle : « Pendant cet échange, Marie Sastre s'était gratté le bras, puis l'aisselle où elle s'acharna sur une croute qui finit par tomber. »

 

Tueur utile

Le troisième personnage clé c'est le Lessiveur. Dans certains chapitres, il commente ses exploits à la première personne. Le lecteur ne sait pas encore qui il est ni ses motivations, mais il a parfaitement conscience de la folie de cet homme, maniaque, sadique mais pas si inutile à la société alors qu'il est en pleine réflexion devant une de ses victimes se vidant de son sang : « Je dois à la vérité que j'éprouvais de la jouissance à le regarder mourir et que cette jouissance n'était pas seulement intellectuelle. Toutes les fibres de mon corps vibraient en même temps. Ce n'était pas tant à cause de la puissance que j'éprouvais devant cette pauvre chose qui se ventrouillait à mes pieds. Non, c'était l'idée d'avoir été utile à quelque chose en punissant une pourriture. J'avais le sentiment du travail accompli. »

Enfin il faut rajouter dans cette galerie des plus réussie la ville de Marseille. Toujours aussi belle et convoitée, elle donne une dimension supplémentaire à ce polar radical.

« Le Lessiveur », Franz-Olivier Giesbert, Flammarion, 19,90 €

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29/04/2009

Refaire sa vie à 60 ans

Jim Harrison revient à ses premières amours : un road-movie plein de vigueur avec pour héros un sexagénaire meurtri mais plein d'ardeur.

Odyssée américaine.jpg


Si vous avez un petit coup de blues, notamment en constatant que vous vous faites vieux, précipitez vous sur ce roman de Jim Harrison. Vous retrouverez l'allant de vos vingt ans. Quel que soit votre parcours auparavant, vous ressortirez de ces 300 pages, lues forcément trop vite tant elles sont passionnantes, avec une pêche d'enfer et un maximum de projet.
Cliff, le héros de ce roman, avant de se lancer dans sa folle odyssée, est passé par une période noire. A 60 ans passé, il découvre que sa femme le trompe, qu'elle a décidé de vendre la ferme familiale (en ne lui laissant que 10 % du prix de vente) et pour couronner le tout il découvre sa chienne Lola, morte derrière son pick-up. Il croit l'avoir écrasée en revenant d'une de ses beuveries. Un ami lui prouve le contraire, Lola est simplement morte de vieillesse.

D'agriculteur à voyageur
Il va alors changer d'attitude. Après 25 années passées à vivre au rythme des saisons, à surveiller ses bovins et ses cerisiers, il va tenter de réapprendre à être libre comme l'air. Il monte dans sa voiture et décide de traverser les 49 états des USA en une année. Il part du Michigan et met le cap à l'ouest. Le lecteur embarque donc avec ce vieil Américain ayant décidé de remonter la pente de la plus simple des manières : toujours aller de l'avant. Cliff ne part pas complètement à l'aventure. Il a un peu d'argent de côté sur son compte en banque, l'adresse d'une fille facile et aussi celle d'une ancienne élève car avant de retourner cultiver ses terres, il a été prof de littérature.
Le premier choc pour Cliff c'est de se retrouver sans tâche à réaliser sur une ferme qui n'existe plus. Habitué à se lever aux aurores, il s'ennuie un peu le matin. Des heures immobiles durant lesquelles il réfléchit beaucoup sur son sort actuel et sa vie passée. Il découvre ainsi que la météo devient « le cadet de mes soucis ». « Une partie de l'esclavage mental qu'est l'agriculture tient au fait qu'on se dit toujours qu'il fait trop chaud ou trop froid, trop humide ou trop sec, ou qu'une tempête risque d'abîmer les fruits. »

Insatiable Marybelle
L'autre nouveauté pour Cliff, c'est de redécouvrir qu'il peut réaliser des prouesses au lit. Son ancienne élève, Marybelle, la quarantaine, typique desperate housewife, semble insatiable côté sexe. Il n'a pas une minute de repos. Sauf quand elle se met à téléphoner à ses amies. Pourtant Cliff ne supporte pas les téléphones portables. C'était déjà une pomme de discorde avec son ancienne femme, commerciale dans l'immobilier. Même quand ils faisaient l'amour, elle refusait de l'éteindre lui expliquant : « à quoi bon rater une commission de dix mille dollars afin de me faire baiser pour la cinq millième fois ? » Résultat, Cliff, après avoir jeté dans la cuvette des WC le portable offert par son fils, lâche cette sentence définitive : « L'usage du téléphone était bien pire que de marcher sur une crotte de chien ou, la nuit, dans une bouse de vache fraîche. »
Le périple de Cliff sur les routes américaines va se prolonger quelques semaines, le temps de rencontrer, entre autres, un éleveur de serpent à sonnettes, une serveuse gagnant plus en se transformant en modèle pour peintre du dimanche ou un docteur passionné de pêche (et encore plus de femmes infidèles).
Le héros va redécouvrir cette Amérique immortelle, humaine, presque légendaire. Il va se retaper le moral au gré des rencontres et cette embellie va être contagieuse pour le lecteur qui refermera ce livre avec petit pincement au coeur à l'idée de quitter cet homme et cet univers.

« Une odyssée américaine », Jim Harrison, Flammarion, 21 €

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26/02/2009

Délires américains

Trois amis se retrouvent et se remémorent leurs séjours aux USA. Souvenirs tournant autour du sexe et de la drogue.

I love NY.jpg


Voix singulière dans la littérature francophone, Nicolas Pages propose dans ce roman un vaste tour d'horizon de tous les excès possibles et imaginables dans cette ville sans pareille qu'est New York. Après un court texte d'introduction à la première personne, tout le reste du récit prend la forme d'un dialogue. Entre Arnaud et Vincent dans un premier temps, dans un appartement à New York, puis Arnaud, Vincent et Lucas, dans une ferme, en France. Des amis, qui ont en commun d'être devenus "accros" à Big Apple. Dans la première partie, c'est Arnaud qui raconte à Vincent les aventures extraordinaires qu'il a vécu en peu de temps. En 2000, donc avant l'attentat des tours jumelles, il est étudiant. Le soir, il travaille dans un bar gay. Il est lui-même homosexuel et ne se prive pas de collectionner les aventures. Parfois il prend un cachet d'ecstasy ou une ligne de cocaïne.

Cocaïne à gogo
Sa vie va radicalement changer quand il acceptera de changer de colocataire. Dans un grand appartement il accueille Ricardo, steward brésilien faisant régulièrement des allers-retours entre les USA et l'Amérique du Sud. Il ramène dans ses bagages de l'esctasy et de la cocaïne. Beaucoup de cocaïne. Résultat leur train de vie s'améliore rapidement. « Ricardo se faisait entre dix et vingt mille dollars par semaine, explique Arnaud. Il y avait des sacs entiers de billets. On avait vraiment la belle vie. » Arnaud se souvient de cette période aujourd'hui révolue. Avec nostalgie mais aussi beaucoup de clairvoyance. A une question de Vincent, il se confesse presque. « Je ne m'occupais que de ma propre petite personne. Et comme j'avais le fric, j'avais ce que je voulais et qui je voulais. Je me suis repayé toute nouvelle collection de vyniles. Et pour les mecs, j'ai légèrement abusé. J'avais une assurance que je ne me connaissais pas. C'est triste, mais c'était grâce au fric. Je me suis comporté en total égoïste. Tout ce qui m'intéressait c'était mon plaisir. » Ces regrets, sincères, atténuent l'apologie de l'usage de la drogue qui semble transparaître de ce texte sans tabou.

Voyage mouvementé
Cela aurait pu continuer longtemps comme cela, mais un jour Ricardo, paniqué, craint de s'être fait repéré. Arnaud va prendre les choses en main et cacher la drogue (pas moins de trois kilos), chez un ami français, Lucas. Ricardo cessant son activité, Arnaud va récupérer la cocaïne et la revendre. Des dizaines de milliers de dollars qu'ils vont dépenser, avec Lucas, dans une traversée de l'Amérique, d'Est en Ouest.
Cette seconde partie, picaresque et toute aussi déjantée dans les excès, est au centre de la conversation à trois, en France, devant une cheminée, bien des années après. Un peu comme des anciens combattants narrant leurs exploits. Des ghettos noirs à Chicago à la rencontre d'une bande de Hells Angels en passant par les drags queens de San Francisco, c'est toute l'Amérique cachée qui est mise en exergue dans ce roman se dévorant d'une traite. On est emporté dans cette folle cavalcade, la magie du texte faisant oublier tout sens critique face à cette débauche de sexe et de drogue. Au final, un drôle de trip pour le lecteur qui sort su livre tout tourneboulé.

« I love NY », Nicolas Pages, Flammarion, 18 €


06:09 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nicolas pages, flammarion

19/10/2008

Traître à son pays



Jean Deleau, Français, 20 ans, traître à son pays. Jean Deleau, condamné à mort à la Libération. Cet homme, au parcours énigmatique, Dominique Jamet l'a transformé en personnage de roman. Car un vrai Jean Deleau a existé. L'auteur s'est librement inspiré de faits réels. Il raconte donc la vie de ce jeune home, comment à un moment donné tout à basculé. Jean qui est indissociable de sa mère. Une femme possessive, qui fait tout pour le conserver près de lui. Elève brillant, il intègre HEC en 1939. Atout supplémentaire, il parle couramment l'allemand car une de ses grands-mères est originaire d'outre-Rhin. La parfaite maitrise de la langue, son admiration pour ce pays qui fait régner ordre et obéissance, sont pour beaucoup dans ses choix politiques. Etudiant à Paris, il a participé à une réunion de la Francisque, l'équivalent français du parti national socialiste allemand. Mais sans chercher à s'engager plus.

Défaite éclair
De retour à Neuville, la ville de province où il a passé toute son enfance, Jean assiste à la débâcle de l'armée française. Dominique Jamet, dans ce roman riche et documenté, explique qu'ils étaient peu nombreux ceux qui voulaient en découdre avec les Allemands. Un jeune officier français, prend position sur un pont stratégique. Il a pour mission de le faire sauter pour ralentir les troupes nazies. Mais c'est sans compter sur l'intervention des notables craignant pour leur belle et très tranquille ville. « On se mit en quête du préfet. Il était introuvable, mais le sénateur-maire, un ancien de Verdun, et l'archevêque de Neuville s'associèrent volontiers à une démarche dictée par la seule humanité ». Leur demande : que Neuville soit déclarée ville ouverte. Refus du jeune officier. Mais il devra se rendre à l'évidence : son pays est devenu pleutre. Il ne sauvera pas la France, mais lavera son honneur dans le sang. Neuville se donne donc le lendemain aux troupes allemandes. Jean et sa mère assisteront à la parade des vainqueurs, « jeunes hommes au visage bronzé sous le casque d'acier. »
Voulant croire en la parole du maréchal Pétain, Jean Deleau est recruté pour traduire les demandes de Français auprès des forces occupantes. Il fera son travail de traducteur avec zèle. Remarqué par les responsables de la police allemande, ils l'engageront. Il faut faire face aux « terroristes » qui gangrènent le pays. Jean Deleau, à la tête d'une bande d'hommes radicalement anticommunistes, va, au fil des mois et des années, durcir ses actions. Tortures, viols, vols et souvent, au final, les camps d'extermination ou le peloton d'exécution. Pourquoi ce presque gamin a sombré dans la violence la plus abjecte ? Pourquoi sa foi chrétienne ne l'a pas empêchée de participer aux pires atrocités ? Dominique Jamet, sans jamais vouloir excuser, donne cependant des pistes de réflexion, de compréhension. Jusqu'au dernier jour Jean Deleau sera fidèle aux nazis. Il prendra la fuite avec les derniers covois. Il se cachera quelques mois en Allemange. Mais sans nouvelles de sa mère, il décide de revenir au pays, son pays qu'il ne considère pas avoir trahit, malgré sa condamnation à mort quelques mois plus tôt. Il parviendra à rejoindre le petite appartement de sa mère et y vivra caché durant 20 ans. Un roman fort, sans concession, au lagage parfois cru, sur le passé trouble d'une certaine France.

« Un traître », Dominique Jamet, Flammarion, 20 €