18/06/2013

Livre : Mariage écœurant

 

Beau mariage, beau milieu, belles manières. Pourtant le roman de Saphia Azzeddine décrit la puanteur de ces riches ne sentant plus leur odeur de putréfaction...

 

saphia, azzeddine, grasset, millionnaire, bourgeoisEnvie d'être riche ? Lisez ce roman avant de jouer au Loto ou de braquer une banque. Vous y verrez comment l'argent, s'il n'a pas d'odeur, corrompt les esprits. Tous les personnages imaginés par Saphia Azzeddine, sans exception, baignent dans ce milieu de la grande bourgeoisie où dépenser sans compter est aussi simple que respirer. Vous aurez la nausée en refermant le livre. La faute à leur haleine fétide de parvenus puant la suffisance.

Tout semble commencer comme un conte de fée pour gentille princesse. La belle et riche Tatiana raconte comment elle a rencontré son fiancé, Philip. Sur une plage privée aux Seychelles, alors qu'elle barbotait dans le lagon, le jeune agent immobilier en villégiature entre deux gros contrats « a pris mon bikini arc-en-ciel pour un poisson-perroquet si bien qu'il m'a littéralement foncé dessus. ». Diner aux chandelles sur la plage, chaste baiser : ils n'iront pas plus loin lors de cette première rencontre. Par contre lors de leur second rendez-vous, au Ritz à Paris, ce sera un déchaînement de plaisirs fougueux. Bref, Tatiana est heureuse, persuadée d'avoir enfin trouvé l'oiseau rare, l'homme qui lui permettra de fonder une famille dont son père, riche industriel, sera fier.

Ce mariage est au centre de tout le roman composé des avis subjectifs des différents protagonistes. Cela commence par Tatiana, très fleur bleue et romantique. Jeune écervelée parfaitement adaptée au moule, elle profite des largesses de son père pour se payer une cérémonie qui devrait rendre jalouses toutes ses copines.

 

Fils de concierge

Du côté du marié aussi c'est un rendez-vous important. Mais c'est déjà moins reluisant. Philip est beau. Sa seule richesse en fait. Fils de concierge, il a longtemps singé les grandes manières des riches propriétaires. Il a eu la chance de rencontrer les bonnes personnes au bon moment. Des femmes. Riches. Fascinées par sa beauté. De vulgaire gigolo, il est devenu agent immobilier. Pas excessivement riche, mais suffisamment pour payer une maison à ses parents au Liban et surtout de paraître être un un bon parti pour le papa millionnaire de Tatiana.

Le père raconte lui aussi ce mariage. Il n'est pas dupe des origines de Philip, mais admet que sa futile Tatiana ne peut guère espérer mieux. Il devra simplement surveiller le gendre pour ne pas mettre en péril l'empire industriel qu'il a lui même hérité de son père. On pense un moment que ce milieu si détestable va être enfin taillé en morceaux par Anastasia. C'est l'aînée de Tatiana. Elle est triste, méchante, caustique. Ecrivain ratée, elle voudrait être différente. Mais au final elle aussi succombera aux habitus de classes.

Et pour rendre tout ce petit monde encore plus abject, Saphia Azzeddine a entrecoupé les soliloques des bourgeois des considérations des domestiques. Notamment Sidonie, la gouvernante. Une femme aigrie, qui misait beaucoup sur un entretien d'embauche dans sa jeunesse. Elle a pris un quart d'heure de retard? Quinze minutes qui lui gâchent encore la vie aujourd'hui. On tient enfin « LE » personnage positif du roman ? Perdu, le mariage de Tatiana et de Philip sonnera l'heure de la revanche de la gouvernante pas si insignifiante que cela.

On lit ce roman comme on va au zoo. On observe des animaux sauvages en cage, tournant sans cesse, incapables de prendre conscience de leur captivité. Tristes riches, prisonniers de leur cage dorée... Et ils ne méritent même pas qu'on les plaigne.

Michel LITOUT

 

« Combien veux-tu m'épouser ? », Saphia Azzedine, Grasset, 17,90 €


10/04/2013

Livres : Souvenirs d'écrivains avec Alain Rémond et Umberto Eco

Alain Rémond et Umberto Eco écrivent sur leur jeunesse. Avant d'être écrivain pour l'un, en le devenant pour l'autre.

 

Utiliser le « je » pour un romancier peut être une figure de style. Dans ces deux livres, « Tout ce qui reste de nos vies », un récit signé Alain Rémond et « Confessions d'un jeune romancier », des conférences sur la littérature d'Umberto Eco, le « je » est réel, omniprésent. Mais ils sont détournés. Alain Rémond l'utilise pour parler de son père. Umberto Eco à travers sa propre expérience parle des grands écrivains qui l'ont marqué, inspiré et passionné.

alain rémond, umberto eco, seuil, grassetUn jour, au cours d'une promenade en campagne, Alain Rémond pour échapper à l'averse se réfugie sous un hangar en ruine. Il découvre des montagnes de papiers abandonnés aux quatre vents : courriers personnels, factures, bulletins de paye, relevés de compte bancaire. Toutes les traces de plusieurs vies, une histoire familiale vouée à disparaître lentement, inexorablement.

Cette relation avec l'écrit, le papier, les traces, Alain Rémond la raconte avec une grande pudeur dans ce récit. Il explique au lecteur que lui aussi, a quelques papiers précieux au fond de ses tiroirs. Des vestiges. Notamment une lettre de son père. Son père ne lui a jamais écrit. Les quelques lignes étaient destinés une des tantes du journaliste chroniqueur. Il regarde régulièrement les pattes de mouche, ultimes traces du père, mort trop tôt, sans avoir eu le temps de parler à ses enfants.

Comme pour conjurer le sort, Alain Rémond, dans son métier, a une relation quasiment charnelle avec le papier. Il explique comment il est incapable d'écrire directement sur un ordinateur. « Telle est ma vie, ainsi va ma vie, s'écrivant, se déchiffrant sur une feuille de papier. » Et il est envahi. Mais ne sait pas jeter, « faire de la place ». « Tous ces mots écrits à la main, toutes ces feuilles noircies de mon écriture, c'est comme mon propre sang. J'aurais l'impression de me mutiler. J'aurais l'impression de commettre un crime. J'aurais l'impression de commettre un sacrilège. » Alain Rémond est un homme de l'écrit. C'est sa religion. Sa prose, belle et sensible, lui attire nombre de fidèles.

 

L'alchimie de l'écriture

alain rémond, umberto eco, seuil, grassetPour Umberto Eco, la littérature est une découverte tardive. Dans ces « Confessions d'un jeune romancier », il raconte comment son chef-d'œuvre, « Le nom de la rose », a vu le jour. Simple universitaire à l'époque, un ami lui demande d'écrire une nouvelle policière. Par esprit de contradiction il refuse et fanfaronne : « si je devais écrire une histoire d'enquête criminelle, ce serait un roman d'au moins cinq cents pages qui se passerait dans un monastère médiéval ». Au delà de l'anecdote, le romancier italien dévoile quelques-uns de ses « trucs » pour bâtir une intrigue, imaginer des personnages... écrire, tout simplement. Avec une espièglerie étonnante pour un octogénaire, il se dévoile en expliquant certains de ses « doubles codages », essentiels pour lui, parfois invisibles pour le lecteur. Enfin saluons la dernière partie du livre sur les listes. Une pratique littéraire un peu tombée en désuétude mais d'une force étonnante quand elle est maîtrisée comme dans les œuvres de Rabelais ou Joyce.

Michel Litout

« Tout ce qui reste de nos vies », Alain Rémond, Seuil, 14,50 €

« Confessions d'un jeune romancier », Umberto Eco, Grasset, 17 €


18/01/2013

Livre : Nicolas 1er, fin de règne

On va finir par le regretter notre Monarque Étincelant. Nicolas 1er n'est plus au pouvoir. Patrick Rambaud raconte ses derniers mois au Palais.

 

Nicolas 1er, sarkozy, hollande, rambaud, grasset, pamphletSoulagé. Patrick Rambaud remercie les Français d'avoir suivi son conseil à la fin de la cinquième chronique du règne de Nicolas 1er. En disant « Dégage ! » au « Sautillant monarque », le peuple a mis fin à un feuilleton à succès. Mais l'auteur le reconnaît dès les premières pages, « J'avoue, je n'avais pas le courage d'en reprendre pour cinq ans, tant ce travail de soutier épuise le style et le moral. » Exit donc sa « Désopilante Majesté » et place à François IV, Monsieur de la Corrèze, le roi normal. Un an après, cette version satirique et décalée de la campagne présidentielle nous remet en mémoire quelques péripéties déjà oubliées. Ainsi va la politique en France, superficielle et amnésique.

Dans cette Chronique, la dernière donc du règne de Nicolas 1er, Patrick Rambaud semble avoir pris encore plus de recul. On sent que l'auteur a mis sa plume de côté durant les joutes électorales. Comme pour laisser décanter les soubresauts d'une campagne menée au jour le jour, sans profondeur. Cela permet de mieux appréhender les erreurs des uns et des autres.

Avant l'affrontement final, notre « Croustillante Sérénité » assiste goulûment à la désignation du prétendant du « parti Social ». Il jubile quand il apprend la victoire de Monsieur de la Corrèze. Nicolas 1er et ses conseillers pensent pouvoir croquer sans difficulté ce « mou ». C'est aller vite en besogne. Premier à s'être déclaré, Monsieur de la Corrèze a surmonté l'obstacle DSK, puis bataillé contre Madame de Solférino et l'archiduchesse des Charentes. « Il aspirait au Trône dès le couffin et trépignait le jour des Rois s'il n'avait point la fève de la galette tant il désirait se coiffer de la couronne de papier doré. »

 

Feu Notre Prince

Le chroniqueur, comme lassé par les frasques du monarque en place, consacre presque plus de place au futur roi « normal ». Et malheureusement, il est beaucoup moins incisif. Difficile de retrouver la même méchanceté contre un homme au parcours droit et sans faille. De pamphlet, le livre devient presque éloge. Par bonheur, Nicolas 1er, avant de quitter le Palais, a dérapé de nombreuses fois. On appréciera notamment son passage au Pays Basque. Une des rares occasions où son service de sécurité a oublié de trier le peuple. Conspué, brocardé puis assiégé dans un bistrot, il découvre que la bataille sera beaucoup plus rude que prévue.

Battu, « Feu Notre Prince» a fait une sortie honorable. Apaisé, comme si lui aussi subissait ce règne et cette dernière année qualifiée de « matamoresque et dangereuse » par Patrick Rambaud. Le dernier chapitre est entièrement consacré à l'avènement de François IV. Et l'entrée en scène, enfin, de la première concubine. Bizarrement, elle est totalement absente de la campagne, mais c'est comme pour mieux exploiter les écarts de la « Marquise de Pompatweet » une fois installée au palais. Elle a un sacré potentiel cette intrigante au rôle obscur. On en regretterait presque que le feuilleton s'achève. A moins qu'un billettiste, de droite et talentueux si possible (oui, cela existe), se décide à prendre la relève de Patrick Rambaud, « écrivain précaire » selon sa biographie officielle, pour nous relater les dessous du règne de « François IV, dit le Normal ».

Michel Litout

« Tombeau de Nicolas 1er et avènement de François IV », Patrick Rambaud, Grasset, 16 €


17/09/2012

Roman : le mystère du père dans "Les Patriarches" d'Anne Berest

Denise, 22 ans, cherche à mieux connaître son père. Un acteur, mort à 40 ans après avoir brûlé sa vie et oublié de s'intéresser à sa petite fille.

 

patriarche, anne berest, grasset, rentrée littéraire, romanDécoupé en trois parties égales, le roman « Les Patriarches » d'Anne Berest, est une étude clinique sur la quête d'une jeune fille mal dans sa peau, taraudée par des souvenirs enfuis. Obstinément, elle cherche à savoir où son père a passé l'année 1985. Et pourquoi personne ne veut lui parler de ce qui s'est passé après son retour. Roman sur les secrets, les non-dits et l'oubli, on ne sort pas indemne de ce texte parfois très dur.

Denise, le personnage pivot de ce roman, est dans un premier temps très attendrissante. Âgée de 22 ans, elle va devenir, durant un mois, l'assistante d'un photographe huppé. Il a pour projet de faire un tour de France des ronds-points. Denise est chargée de conduire la voiture, assurer l'intendance, enregistrer les considérations du maître et transmettre, au quotidien, la bonne parole à la maison d'édition qui mettra le tout au propre pour en faire un de ces beaux livres si plaisants à offrir aux fêtes de fin d'années.

Touchante, Denise tente tant bien que mal de satisfaire les caprices de la star. Durant cinquante pages, ce duo sur les routes ferait presque rire le lecteur. Mais Anne Berest, dans son roman, n'accorde que peu de respiration à Denise. La jeune fille, provinciale, profite de sa présence à Paris pour rencontrer Gérard Rambert. Ce dandy, un peu galeriste et marchand d'art, serait le seul à avoir croisé le chemin de Patrice Maisse en 1985, le père de Denise. Elle l'interroge, enregistre la conversation et par erreur envoie la bande à la maison d'édition. Virée avec pertes et fracas, Denise décide de profiter de son temps libre forcé pour relancer Rambert. Un autre face-à-face se met en place, beaucoup plus tendu et lourd de secrets.

 

Icône transgenre

Tout en dévoilant quelques pans de la vie de Denise, en conflit avec sa mère, dominée par son frère, Anne Berest raconte la vie de bohème de Patrice Maisse, acteur génial à la carrière aussi courte que foudroyante. Pour son premier film, en 1979, il a fait la une des Cahiers du cinéma  : « on peut y admirer le torse nu d'un jeune homme à qui l'on donnerait treize comme vingt ans. Beau, mais d'une lumière froide et silencieuse, il surgit d'un buisson, dans sa main droite levée on distingue un animal mort. » A l'intérieur, les critiques lui tressent des louanges : « Patrice Maisse, érigé au rang d’icône transgenre, était déclaré capable de balayer par sa mutique fantaisie, toutes les idoles caricaturales d'une jeunesse lénifiée par le changement de décennie. » En réalité, Patrice est rapidement tombé dans la drogue. Carrière interrompue, il délaisse sa famille et survit en devenant l'amant de riches excentriques.

Reste l'énigme de l'année 1985. Elle est racontée dans la troisième partie. C'est dans un centre de désintoxication du Patriarche qu'il a rencontré Gérard Rambert. Le roman prend alors un air de documentaire, décrivant sans concession le dur sevrage, l'endoctrinement et les dérives de l'association créée par Lucien Engelmajer. Les dernières pages donnent les clés du roman. Pourquoi tout le monde cachait à Denise cette période de la vie de son père. De la sienne aussi. Elle avait 6 ans.

Michel LITOUT

« Les Patriarches », Anne Berest, Grasset, 18,50 € (Photo Jérôme Bonnet)


29/04/2012

Dalida, la légendaire, dans deux romans de David Lelait-Helo et Philippe Brunel

La chanteuse de variété dont on célèbre le 25e anniversaire de sa mort est au centre de deux romans faisant la part belle à sa personnalité torturée.

 

 

 

Philippe Brunel, David Lelait-Helo, Dalida, Grasset, roman, Anne Carrière« Pardonnez-moi, la vie m'est insupportable. » Le 2 mai 1987, Dalida, mettait fin à sa carrière. A sa vie aussi. Mais la chanteuse de variétés était-elle encore véritablement vivante ? Ne jouait-elle pas un rôle depuis des années ? Alors que les hommages vont se succéder à la télévision (ses tubes semblent indémodables, elle est une valeur sûre d'une certaine nostalgie-refuge), deux romans reviennent sur le côté obscur de la diva aux robes constellées de paillettes. Deux romans où la mort est omniprésente. Une constante dans le parcours de Iolanda Gigliotti, dite « Dalida ».

 

 

 

Dernier dialogue

 

« C'était en mai, un samedi » de David Lelait-Helo imagine les dernières heures de Dalida. Il raconte sa détermination, sa méticuleuse préparation, mais imagine aussi qu'avant de passer à l'acte, elle a tenté une dernière fois de se raconter. Dans sa chambre obscure, avec alcool et médicaments à portée de main, elle compose un numéro au hasard. Sophie, dans sa maison de Sologne, décroche.

 

Le romancier imagine ce dialogue entre une Dalida heureuse d'être enfin anonyme et cette femme, récemment divorcée, écorchée vive après la trahison de son mari, le père de ses enfants.

 

Ce roman est magique car tout en faisant découvrir la vie passionnée de la chanteuse populaire, il met dans la bouche de la principale intéressée des regrets, des aveux, qui la rendent beaucoup plus humaine que l'image froide d'une diva pour papier glacé.

 

A Sophie, sans dévoiler sa véritable identité, elle va raconter comment tous les hommes qu'elle a aimés, elles les a quittés, comment ils sont tous morts, suicidés. Lucien Morisse, Luigi Tenco, le comte Richard de Saint-Germain... « J'ai toujours cherché l'amour sans jamais, je crois, le trouver vraiment » confie-t-elle à Sophie. « En fin de compte il y avait toujours un creux en moi, comme une béance d'amour, je dirais. J'ai toujours quitté les hommes, persuadée que quelque chose de plus grand et de plus beau m'attendait ailleurs. Je crois que j'ai cherché quelque chose qui n'est pas de ce monde... » Tragique destinée pour une femme, une artiste, toujours dans la lumière alors que son âme sombrait dans des noirceurs absolues. Sophie va tenter de la sauver, de lui redonner le goût de vivre. En vain. Toute souffrance doit cesser un jour. Même Sophie le reconnaîtra 25 ans plus tard.

 

 

 

Suicide à San Remo

 

Philippe Brunel, David Lelait-Helo, Dalida, Grasset, roman, Anne CarrièrePhilippe Brunel aussi revient sur les zones d'ombre de la carrière de Dalida, notamment en janvier 1967, au festival de la chanson de San Remo. Dalida y interprète une chanson de Luigi Tenco, son amant du moment. Après le gala, Dalida reste au repas, Luigi retourne à son hôtel. Et se suicide d'une balle dans la tête. « La nuit de San Remo » est entre enquête journalistique (l'auteur se met en scène, des années plus tard, à la rencontre des rares survivants) et réflexion sur la non-reconnaissance du créateur. Il raconte aussi cette romance improbable entre « la diva consacrée des prime time » et « le jeune auteur compositeur engagé, confiné aux cabarets ». « Mais les contraires s'attirent. Dalida est séduite, bluffée par son éthique, son intransigeance. Tenco est un rêveur irrécupérable mais comme elle le dira plus tard, « il était mon instinct, ma vocation musicale ». Et sa chanson la touche. » Décomposée par ce suicide spectaculaire, Dalida tentera de le rejoindre dans la mort quelques jours plus tard. Une première tentative. Avant d'autres. Et la bonne, le 2 mai 1987.

 

Michel Litout

 

« C'était en mai, un samedi », David Lelait-Helo, Anne Carrière, 17,50 €

 

« La nuit de San Remo », Philippe Brunel, Grasset, 16 €


 

22/02/2012

"Le chapeau de Mitterrand" et "5e chronique du règne de Nicolas 1er" : romans présidentiels

A deux mois de l'élection présidentielle, lecture croisée de deux livres autour de François Mitterrand et Nicolas Sarkozy.

Les observateurs politique a beaucoup glosé sur la stature présidentielle. Mitterrand, éternel opposant, une fois élu, a parfaitement endossé ces habits. Nicolas Sarkozy a mis du temps pour prendre la mesure de la fonction, passant par une période bling-bling encore dans toutes les mémoires. Mitterrand et Sarkozy, deux présidents et deux personnages centraux du roman d'Antoine Laurain et du pamphlet de Patrick Rambaud.

 

Antoine Laurain, Patrick Rambaud, Grasset, Flammarion, Le chapeau de Mitterrand, Nicolas 1er, présidentielleEt si la réélection de François Mitterrand en 1988 était due à son chapeau ? Cette hypothèse saugrenue est pourtant au centre de ce roman nous replongeant dans la France de la fin des années 80. Daniel Mercier, petit employé de bureau dine seul dans une grande brasserie parisienne. Il n'en croit pas ses yeux quand il voit le président Mitterrand s'installer à la table à côté. A la fin du repas, le chef de l'Etat oublie son chapeau. Daniel, comme poussé par un mauvais esprit, l'escamote. Le voilà donc avec le chapeau de Mitterrand. Un couvre-chef qui le transfigure. Comme un talisman. Il va enfin avoir le courage de se mettre en avant, de progresser au travail et même de décrocher un poste à responsabilité en province.

 

C'est lors d'un déplacement en train que Daniel va lui aussi oublier le fameux chapeau dans un compartiment. Il est récupéré par Fanny, partant vers Paris pour rejoindre son amant. Marié, comme de bien entendu. Une relation qui stagne. Avec ce chapeau qui la transforme en garçonne, elle va oser plaquer le malotrus. Un chapeau qu'elle s'empresse d'abandonner sur un banc dans un square.

 

Il va de nouveau aller de tête en tête (un « nez » inventeur de parfum, un futur collectionneur d'art contemporain...) pour finalement revenir à son légitime propriétaire. Quelques mois avant le premier tour de 1988. Comme un signe... Troisième roman d'Antoine Laurain, « Le Chapeau de Mitterrand » nous interpelle sur notre capacité à nous remettre en question et surtout à réaliser nos rêves. Parfois, un simple accessoire nous libère.

 

 

 

« Intense monarque »

 

Antoine Laurain, Patrick Rambaud, Grasset, Flammarion, Le chapeau de Mitterrand, Nicolas 1er, présidentiellePatrick Rambaud aborde la fonction présidentielle avec un tout autre regard. Il livre le cinquième épisode de ses chroniques du règne de Nicolas 1er. Un pamphlet toujours aussi mordant, même si l'actualité l'oblige à consacrer plus de pages aux courtisans (ou opposants) qu'au monarque. Il est vrai que ce dernier a beaucoup baissé en terme de coups d'éclats et autres opérations médiatiques. Heureusement Patrick Rambaud se délecte des malheurs de M. De Washington ayant « bousculé une femme de ménage de 32 ans ». Et ne manquez pas le portrait au vitriol de M. De Béhachel, vicomte de Saint-Germain. « Il n'avait aucun humour. C'était sa principale caractéristique. Ce qu'il disait ou faisait relevait de l'implacable ; l'esprit de sérieux le ravageait »... Cette 5e chronique ne marque pas la fin des péripéties de « l'intense monarque » car Patrick Rambaud termine l'ouvrage par ces terribles mots : « A suivre une dernière fois, espérons-le ».

 

Michel LITOUT

 

« Le Chapeau de Mitterrand », Antoine Laurain, Flammarion, 18 €

 

« Cinquième chronique du règne de Nicolas 1er », Patrick Rambaud, Grasset, 14,50 € (Des chroniques récemment adaptés en BD chez Drugstore et le quatrième tome vient de sortir au Livre de Poche).

 

22/08/2011

"Dans un avion pour Caracas" de Charles Dantzig : à l'ami disparu

Roman puissant et à la forme inhabituelle, « Dans un avion pour Caracas » de Charles Dantzig est une ode à un ami disparu.

 

Dans un avion pour Caracas.jpgCharles Dantzig a si bien réussi son coup qu'en refermant son roman, on se demande encore si ce Xabi Puig existe véritablement. Un prénom basque et un nom catalan pour un intellectuel imaginaire mais semblant si réel. Charles Dantzig, le temps d'un voyage entre Paris et Caracas, va dresser le portrait de cet auteur lui ressemblant tellement. Caracas car Xabi a disparu dans la capitale du Venezuela. Il avait décidé d'écrire un livre, un brûlot plus exactement, sur Hugo Chavez, le dictateur populiste tenant le pays sous sa coupe. Xabi semble s'être attaqué à plus fort que lui...

Dans un avion, un long-courrier notamment, on a le temps de réfléchir, de se permettre une introspection qui a d'autant d'intérêt et de signification qu'on est peu de chose, corps immobile dans une carlingue d'acier en mouvement dans les cieux. Charles Dantzig profite de ce voyage au-dessus de l'Atlantique pour nous parler de Xabi Puig, son ami. Il va le rejoindre, ou du moins le chercher. Et avant de raconter les circonstances de sa disparition, il va en dresser le portrait en alternant scènes du passé, extrait de ses ouvrages, tranches de vies et réflexions. Le lecteur, comme pris dans le doux ronron de l'avion, va lui aussi voyager, au plus près de cet « ami » de l'auteur.

 

Voyage et nourriture

Beau parleur, rapidement célèbre et très médiatique, Xabi Puig fait partie de ces personnages bénéficiant d'une sorte d'aura. On entre en admiration face à tant de brio, de facilité, d'intelligence. Pourtant il n'est pas totalement intégré à l'intelligentsia parisienne. Ses origines provinciales ressortent parfois. Il est Catalan, originaire de Perpignan, devenu pourtant intellectuel planétaire, un spécialiste des mots, un philologue.

Roman gigogne, « Dans un avion pour Caracas » se permet d'emprunter nombre de chemins détournés. Des solos d'écriture pour mieux amener un aspect de la personnalité de Xabi, voire de l'auteur. Charles Dantzing est coutumier du fait. Il aime piocher dans des faits insignifiants les bases d'une théorie implacable sur la beauté, l'amitié, la folie ou autre sujet universel. Petit exemple avec la nourriture. « Ce qui est bon ne voyage pas. Je n'ai jamais mangé de bon cassoulet hors du Lauragais, de bon couscous hors du Maghreb, de bonne salade d'œufs en dehors de New York. Seul le dégueulasse est universel : le café d'avion. Xabi ne s'intéresse pas à ce qu'il mange et déteste les conversations sur la nourriture comme on peut en avoir dans son Perpignan natal. »

 

Rupture douloureuse

On apprend que Xabi, loin d'être fidèle, a vécu un grand amour avec une artiste contemporaine. Elle a beaucoup profité de sa notoriété pour mettre en avant ses créations. Elle vient de le quitter et la décision de Xabi de partir au Venezuela n'est peut-être pas totalement étrangère à cette rupture qu'il semblait vivre mal. Car au fond, « pourquoi vouloir attaquer les tyrans étrangers ? Est-ce mieux que le temps où on les approuvait ? Quelle est cette passion des intellectuels, naguère de gauche, aujourd'hui à droite, de ne jamais s'intéresser à leur pays ? » « La France je m'en occuperai quand elle sera en guerre », a écrit Xabi.

Réflexion sur l'amitié, l'amour et l'engagement, ce roman de Charles Dantzig a la puissance des grandes œuvres, celles qui, tout en étant ancrées dans le temps présent, peuvent survivre aux modes. Un prix littéraire (Goncourt ou Renaudot) dans quelques semaines ne serait que justice.

« Dans un avion pour Caracas » de Charles Dantzig, Grasset, 19 €

10/07/2011

Retour sur un massacre misogyne

Un homme a tué 14 étudiantes de Polytechnique à Montréal en 1989. Un fait-divers qui a marqué un pays. Elise Fontenaille le raconte.

 

elise Fontenaillle, Grasset, polytechnique Montréal« Vous êtes des femmes, vous faites des études scientifiques, vous allez être ingénieures... vous allez prendre la place des hommes, vous êtes des féministes, je hais les féministes. » Ces paroles sont de Gabriel Lacroix, un jeune Canadien. Il les prononce en tenant en joue une dizaine d'étudiantes. Il a fait irruption en ce 6 décembre 1989 dans une salle de classe. Il a ordonné aux hommes de quitter la pièce. Puis, quand il est seul avec ses futures victimes, il leur a tiré dessus, à bout portant, avec son fusil. Un carnage. Il a continué sa tuerie dans la grande école québécoise, ne tirant que sur les filles.

Cet « Homme qui haïssait les femmes » a réellement existé. Elise Fontenaille, romancière canadienne, a enquêté pour savoir ce qui provoqué sa folie meurtrière. Elle débute son récit par la description détaillée de ce carnage.

 

Dans le cœur

Ainsi, quelques secondes avant que la police ne se décide enfin à intervenir, Gabriel vient une nouvelle fois de faire feu sur une femme. « La fille, qui est seulement blessée, gémit et supplie qu'on l'aide... Il se baisse, calmement, pose son fusil, s'agenouille devant elle, sort un couteau de chasse de la poche intérieure de sa veste, le lui plonge droit dans le cœur... Une fois, deux fois, trois fois... Jusqu'à ce qu'elle soit tout à fait morte. » Ensuite, il se tire une balle dans la tête. Fin du massacre, début de l'affaire.

L'auteur, avant de détailler le parcours du tueur, raconte comment le mouvement féministe canadien radical a fortement influencé la société. Sortant de plusieurs décennies d'un catholicisme tout-puissant, le pays a tenté de rattraper son retard. « Au Québec, les féministes sont des guerrières. Elles sont bien plus vindicatives que leurs consœurs européennes, trop souvent dans la séduction, le dialogue : des féministes en dentelles. C'est comme ça qu'on les juge, souvent, ici. » Face aux revendications des femmes est né un mouvement masculiniste qui a rapidement tenté de récupérer la figure de Gabriel Lacroix pour le transformer en icône et en martyr.

 

Un père violent

Gabriel Lacroix et sa mère Pauline sont évidemment omniprésents dans ce roman. Cela donne des clés pour comprendre. Même s'il semble très illusoire de prétendre connaître la vérité. La mère de Gabriel, très croyante, a épousé un Algérien, musulman de surcroit. La lune de miel n'a jamais eu lieu. Un père absent, violent quand il réapparaît. « L'enfant grandit, les coups ne cessent pas, au contraire, ils redoublent, le père cogne l'enfant autant que la mère. Par la terreur qu'il exerce, il empêche Pauline de protéger son fils, il l'empêche de consoler l'enfant terrifié. Plus l'enfant hurle, plus les coups redoublent ; il frappe de préférence à la tête, là où ça fait le plus mal, sous les yeux de sa mère tétanisée. » Père violent et timidité maladive : ces deux pistes sont convaincantes. Du moins elles permettent de mieux cerner la psychologie de Gabriel.

Reste qu'il manque le facteur déclencheur, celui qui a poussé un jeune homme à transformer des mots, « Je n'aime pas les féministes » en actes barbares conduisant inexorablement à sa propre mort. Et une dernière question nous taraude en refermant le roman : qui Gabriel a-t-il essayé de tuer en abattant ces innocentes ?


« L'homme qui haïssait les femmes » d'Elise Fontenaille, Grasset, 14 €

16/03/2011

Fuir la folie rouge

Jean-Pierre Milovanoff a beaucoup écrit sur le Sud de la France. Cette fois il raconte ses racines russes. Où comment fuir un pays devenu fou.

 

Tereur grande.jpgNovembre 37 dans une ville du sud de l'Ukraine. Deux fossoyeurs font des heures supplémentaires de nuit. Ils creusent des fosses communes pour les dizaines de cadavres charriés chaque nuit par la police. Staline est au pouvoir. La terreur règne. Une terreur que Jean-Pierre Milovanoff raconte dans ce court roman, témoignage d'un passé encore très proche et certainement présent dans la mémoire collective de toute la Russie et des anciennes républiques soviétiques.

L'idée de ce roman, presque un témoignage, un récit, l'auteur français l'a eu en retrouvant, dans les affaires de son père récemment décédé, « une mince brochure en anglais, « How I escaped the red terror », signée d'un certain MIKE. » Le père de Jean-Pierre Milovanoff a lui aussi fuit la Russie communiste. Mais bien avant que Staline ne transforme le pays en une vaste machine à dénoncer, à torturer, à emprisonner et à tuer.

Dans ce monde sans pitié, Anton Semionovitch Vassiliev est du bon côté. Membre de la police, le sinistre NKVD, il est craint et respecté. Il fait essentiellement du travail de bureau. Les dossiers des pseudos « espions » et « terroristes » passent tous entrent ses mains. C'est lui qui décide, d'un simple coup de tampon, s'ils iront croupir dix ans en Sibérie ou finiront une balle dans la nuque. Anton doit son statut à son père médecin. Il a soigné un général au bon moment. La famille est donc protégée par le régime. Ce n'était pas le cas de leurs voisins, les Milovanoff qui ont préféré fuir en France bien avant le début de la terreur. Anton complice mais pas convaincu. Ce n'est qu'une façon de se protéger, lui et sa mère. Mais quand il apprend que le général bienfaiteur vient d'être condamné à mort, il se doute que tout va basculer. Avec son jeune amant, lui aussi membre du NKVD, il décide de fuir. Ils vont, en quelques heures, mettre en place un plan ingénieux pour franchir ces frontières devenues totalement imperméables.

 

La cupidité des chefs

Le récit de Jean-Pierre Milovanoff est d'une dureté extrême. Il raconte notamment comment certains petits chefs font du zèle, pour assurer leur situation voire obtenir une promotion à Moscou. Avec l'espoir fou de se rapprocher de Staline. Ainsi le supérieur direct d'Anton, Romanenko, lâche et paranoïaque est devenu expert en la matière : « Avec l'acharnement des démons inférieurs, l'habile Romanenko avait aggravé le cas de l'accusée en impliquant plusieurs personnes de son quartier de manière à constituer à partir d'elle un réseau de terroristes. Le procédé était simple. Toute personne à qui la malheureuse avait adressé la parole un jour ou l'autre, fût-ce pour acheter une demi-livre de betteraves, devenait le membre actif d'une conspiration. » Des délateurs professionnels étaient même payés pour étayer les accusations. Des millions de personnes ont perdu la vie au cours de cette « terreur rouge ».

Et Jean-Pierre Milovanoff d'analyser cette dérive du régime : « Que serait l'histoire du monde sans la cupidité des chefs ? L'idéal de pauvreté des premiers bolcheviks n'a pas résisté à la réalité d'un pouvoir incapable de nourrir la population. » Un témoignage historique toujours d'actualité dans certaines dictatures vacillantes.

« Terreur grande », Jean-Pierre Milovanoff, Grasset, 14 €

09:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : milovanoff, grasset

18/01/2011

Le Liban familial

Après avoir écrit sur sa famille, Christophe Donner se penche sur sa belle-famille. Des Libanais sous la coupe d'Elias, le patriarche de 104 ans.

 

Vivre encore un peu.jpgÉcrivain atypique à la production très conséquente, Christophe Donner a deux passions : les chevaux et le jeu. Il parviendra, comme toujours, à placer ces deux éléments dans son nouveau roman qui normalement aurait eu comme sujet principal la famille et le Liban.

Narrateur et personnage principal, il quitte Paris pour quinze jours, direction le Liban en compagnie de sa femme. Dora va voir, peut-être pour la dernière fois, son père, Elias Chamoun. Le patriarche qui affiche un âge invraisemblable pour ce pays souvent en guerre : 104 ans. Il n'a plus toute sa tête, mais suffisamment pour mener la vie dure à sa femme et à la bonne. Christophe Donner ,« Monsieur Christophe » pour Elias, a un faible pour ce vieil homme qui semble avoir des trous de mémoire sélectifs. Par exemple, il est incapable de se souvenir du prénom de sa fille, Dora, l'épouse de l'auteur. Cette dernière ne lui en veut pas, comme ses frères et sœurs elle est en pâmoison devant cet homme capricieux et autoritaire mais qui semble éternel.

Au fil des jours le charme s'estompe et Elias devient de plus en plus insupportable. Cela donne ces lignes d'une étonnante clairvoyance :

« La vieillesse qui serait un retour à l'enfance, je n'y crois pas, c'est un cliché pour dissimuler l'horreur. En fait, c'est un couloir de plus en plus étroit, de plus en plus étroit, dans lequel les vieillards avancent à tout petits pas. Leur maladresse n'est pas celle des enfants, mais celle de l'épouvante. »

Ces quinze jours à Beyrouth pour Christophe Donner, ce sont aussi, et surtout, deux semaines loin des champs de courses parisiens. Il se contente d'admirer, depuis le balcon de l'appartement qu'il occupe, les pur sang libanais à l'entraînement sur la piste du vieil hippodrome.

Un séjour au cours duquel il redoute puis espère presque qu'Elias tire enfin sa révérence, qu'il emporte dans sa tombe ses humeurs, sa dépendance et avec lui ses secrets. Un roman lumineux sur le Liban, la famille et la mort... avec un zeste de course hippique, Christophe Donner oblige.

« Vivre encore un peu », Christophe Donner, Grasset, 14 €


30/08/2010

Souvenirs de colonies

Jean-Baptiste Harang se souvient de sa période « Cœurs vaillants », des scouts catholiques. Des colonies de vacances qui lui ont forgé un caractère.

 

J.B Harang-Bertini.jpgL'autofiction semble être un peu passée de mode pour cette rentrée littéraire. La tendance du moment ce serait plutôt aux souvenirs-fiction. Raconter son enfance, ou du moins certaines portions de cette dernière, un bon prétexte pour faire dans la nostalgie du temps passé. Le « c'était tellement mieux avant ! », expression détestée par toute personne ayant, en principe, encore plus de temps à vivre qu'il n'en a déjà vécu. Jean-Baptiste Harang admet sa « vieillesse » et ses signes ostentatoires comme surcharge pondérale ou cheveux gris. Mais l'auteur ne fait pas dans la nostalgie, au contraire, il doit se forcer pour se souvenir, « L'oubli est un animal sauvage, furtif, incontrôlable et invisible », de ces étés passés aux Crozets, colonie de vacances située dans le Jura.

La colonie des Cœurs vaillants, patronage du quartier du jeune Jean-Baptiste. Elle était placée sous la responsabilité de l'abbé T. « Pendant les six semaines que nous passions sous son autorité dans le Jura, il régnait en despote et nous étions quelques-uns à ne pas regretter d'être ses préférés. » L'abbé T. devient la figure centrale de ce roman quand Jean-Baptiste Harang reçoit une lettre anonyme. Cela semble être un de ses camarades qui, 40 années plus tard, dénonce l'attitude de l'abbé T. suspecté de pédophilie. L'auteur s'efforce alors de se souvenir et il relate dans ces pages cette période de sa vie, intense, particulière, trouble et formatrice.

 

Sous la douche

Les Crozets étaient situés loin de toute civilisation. Des bâtiments sans confort, accueillant des dizaines d'enfants. Une vie martiale, au grand air, où la camaraderie remplaçait la famille. Jean-Baptiste s'y est fait des amis pour la vie. Mais il doit se forcer pour se souvenir exactement. Au fil du récit, alors que d'autres lettres anonymes viennent le relancer, des scènes font leur réapparition. Dans les douches communes par exemple, «lorsque l'abbé se baissait pour aider l'un ou l'autre dans ses ablutions, sa soutane y trempait comme une serpillière, rincée comme un œil.»

Jean-Baptiste Harang profite d'un séjour dans le Jura pour retourner aux Crozets. Il décrit les bâtiments, aujourd'hui à l'abandon. Et s'interroge sur ce besoin de souvenir, de retour sur un passé révolu. Il livre alors son sentiment, relativisant ces « révélations », décidant d'oublier définitivement l'abbé T. « Que sont nos vies si elles n'ont d'autre objet que de nous regarder vieillir puis mourir dans le linceul râpeux et humide cousu depuis cette jeunesse dérisoire que nous allons ressasser jusqu'à l'usure de l'oubli ? N'aurions-nous rien fait d'autre que nous souvenir de ce temps lointain où nous étions immortels, entiers, où nous vivions pour un avenir ouvert qui ne fera que se refermer ? » Car, au final, « qui vous impose de vous rappeler ce qui vous encombre?»

« Nos cœurs vaillants » de Jean-Baptiste Harang, Grasset, 16 € (Photo Bertin)

13/08/2010

Où une Lolita en écrit l'histoire d'une autre

L'histoire d'une petite provinciale de 20 ans avec des rêves parisiens plein la tête, qui vous scotche au fauteuil comme un « Bubble gum ».

 

Lolita Pille imag.jpgAbracadabrant n'est pas vraiment le mot. Invraisemblable peut-être dans la forme mais le fond colle tellement à la réalité qu'il nous cloue le bec. Quoiqu'il en soit, Lolita Pille, nous écrit une histoire aux rebondissements époustouflants avec une maitrise de la langue française et une justesse de ton remarquables pour la post-adolescente qu'elle est encore. Autant pour les détracteurs des jeunes qui-ne-savent-plus-écrire ! On trouve ici un style teinté d'un classicisme scolaire de bon aloi mais cependant très perso, avec des tas de références tant littéraires que musicales. Et qui nous prouve qu'on peut encore écrire jeune et branché au participe présent.

 

La vie n'est pas rose...

Comme pourrait nous le laisser croire la couleur de la couverture ou celle du chewing-gum lambda, de fait, la vie n'est pas facile pour Manon, jeune et belle provinciale qui, comme beaucoup, décide de monter à Paris pour connaître enfin la vraie vie. Fini le noir et blanc de Terminus, le village qu'elle connaît par cœur et à elle le technicolor de la grande ville. Dans la capitale, Manon trouve un petit boulot de serveuse et un studio plutôt minable mais elle y croit : un jour elle sera un mannequin adulé par, les foules et fera la couverture de Elle, Vogue ou autre Cosmopolitan.

Arrive dans le restau où elle se fatigue dur, tel le Prince Charmant des contes de son enfance, le beau et ténébreux Derek Delano, fils à papa milliardaire, qui lui ouvre, si ce n'est son cœur du moins son lit, ainsi que les portes d'une agence de mannequin réputée. De défilé de mode en couverture de magazine, l'image de Manon s'étale à tous les coins de rue. Jusque sur les affiches du film, produit par Derek, qu'elle tourne sous la houlette d'un réalisateur prestigieux en compagnie d'un acteur adoré des foules. Le hic de l'histoire, c'est que plus sa vie prend la tournure dont elle rêvait à Terminus, plus la belle Manon s'étiole.

Alcool, cocaïne, elle ne supporte plus rien ni personne et maigrit à faire peur, perdant à la fois la fraîcheur de sa beauté et le goût à la vie. Cette vie dont elle avait tant rêvé semblerait-elle aussi inconsistante que l'air contenu dans une bulle de chewing-gum ?

Fabienne Huart

« Bubble gum » de Lolita Pille aux éditions Grasset, 18 € (également au Livre de Poche, 6 euros)

24/07/2010

Une "Peau dure" futile et légère

Peau dure.jpgCritique cinéma sur Paris Première et dans le journal Elle, Elisabeth Quin signe "La peau dure", un premier roman léger et au ton très Parisien.

Son héroïne, Kéké Wu, est l’agent de quelques acteurs et actrices du 7e art. Kéké rencontre le grand amour un matin dans le métro. En quelques heures elle fait la conquête de Gustave et lui passe la bague au doigt au bout de deux mois. Kéké, libertine invétérée, passait de mâle en mâle. Aujourd’hui, elle est persuadée que ce mariage va stopper son penchant pour le batifolage. Mais il est difficile d’aller contre son naturel et rapidement Gustave se retrouve être le plus beau cocu de la capitale. Il ne se doutera de rien jusqu’à ce qu’il tombe dans la presse sur une photo de la nouvelle conquête d’une star italienne : sa propre femme !

Elisabeth Quin semble avoir pris beaucoup de plaisir à décrire les errements de Kéké. Une écriture moderne et rapide, réflexion au niveau minimal, futilité omniprésente : ce roman est dans l’air du temps.

Le passage le plus intéressant reste la description de la soirée officielle après la distribution des Césars. La journaliste a retrouvé toute sa verve pour brocarder ce monde superficiel et faux.

« La peau dure », Elisabeth Quin, Grasset, 15 €, roman paru en 2002 (également au Livre de Poche, 5 €)

08:03 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : quin, grasset

20/07/2010

Fantôme élyséen

Raphaëlle Bacqué revient sur l'énigme François de Grossouvre, conseiller de François Mitterrand s'étant donné la mort dans son bureau à l'Elysée.

 

Dernier mort de Mitterrand.jpgUn coup de feu retentit dans le palais de l'Elysée. Nous sommes le 7 avril 1994, François de Grossouvre est retrouvé mort dans son bureau. Selon toute vraisemblance, cet homme passionné par les armes à feu, ami intime du président Mitterrand dont il est encore un conseiller malgré une disgrâce de plusieurs années, vient de se suicider. Raphaëlle Bacqué, journaliste politique au Monde, a enquêté sur ce personnage ambigu, dernier représentant d'une certaine France. Elle ne remet pas en cause la thèse du suicide. La mort de Grossouvre semblait inéluctable.

 

Un lieu hautement symbolique

Vieil homme aigri, il avait évoqué ses envies suicidaires avec plusieurs de ses proches. Tout le problème est le lieu. Pourquoi est-il passé à l'acte à l'Elysée ? Un début d'explication est vite avancé parmi proches collaborateurs de François Mitterrand : « Les esprits les plus subtils ont déjà compris. Les Japonais ont un nom pour ces suicides accusateurs où l'on se tue dans un lieu qui désigne le vrai fautif : le seppuku. Avant que le scandale n'éclate, il faut détourner ce doigt que le suicide de Grossouvre paraît avoir pointé vers François Mitterrand. » Celui qui était encore président des chasses présidentielles a donc décidé de partir au plus près de cet homme qu'il admirait tant. Mais ce n'était plus réciproque. Presque une rupture amoureuse. Grossouvre n'a pas supporté ce revirement.

Raphaëlle Bacqué a rencontré des dizaines de personnes pour aller au fond de cette relation. Elle connaissait bien le président Mitterrand, elle a du batailler pour avoir la version du côté de Grossouvre. Ce livre, qui se lit comme un polar doublé d'une relation amicale totale et romantique, met en lumière cet homme qui n'a pas supporté la disgrâce. En fait, François de Grossouvre, sans être du premier cercle, avait un avantage sur les autres conseillers : il était devenu le « ministre de la vie privée » de Mitterrand. Grossouvre est un des premiers à avoir eu connaissance de la liaison de François Mitterrand avec Anne Pingeot. Il habitait l'appartement au-dessus de celui de la maîtresse cachée. Il était même le parrain de Mazarine... Lui-même grand amateur de jolies femmes, il avait une double vie. Dans l'Allier, femme et enfants vivaient calmement dans un château qui servait souvent de base de repli à Mitterrand, sa maîtresse et sa fille. Mais à Paris, Grossouvre vivait depuis une quinzaine d'années avec Nicole, une superbe femme, de 20 ans sa cadette. Une maîtresse qui a disparu dès l'annonce du suicide de l'homme de sa vie.

 

Des amitiés à droite

François de Grossouvre, riche industriel de province, dès qu'il est tombé sous le charme du candidat François Mitterrand, a financé sans compter sa campagne. Et sa vie privée, achetant une maison pour Anne Pingeot. Une fois élu, François Mitterrand a gardé François de Grossouvre dans son équipe, tout en se méfiant de sa paranoïa et de ses amitiés de droite. Il a cependant été très utile quand la gauche a décidé de toucher sa part du gâteau des anciennes colonies, notamment le Gabon et la Maroc. Grossouvre, simplement par son réseau, a longtemps été un pion essentiel dans la politique étrangère de Mitterrand.

Mais le temps faisant son office, l'ami et conseiller a été de moins en moins écouté. Jusqu'à devenir un traitre quand il a commencé à raconter dans tout Paris la double vie du président et sa maladie. Pourtant, il a gardé son bureau. « Mais c'est bien la façon mitterrandienne. Le président ne rompt pas. Il préfère laisser s'installer l'indifférence. Aux autres d'avoir la force de s'en aller. » François de Grossouvre a choisi sa sortie. Elle fut grandiloquente et pleine de symbole.

« Le dernier mort de Mitterrand », Grasset et Albin Michel, 18 €

12/07/2010

Virginie Despentes n'ira pas en vacances à Barcelone

Fin août, début septembre se déroule la traditionnelle rentrée littéraire. J'ai la chance de recevoir les livres avant leur parution. Malgré l'interdiction d'en parler avant sa parution, je ne peux m'empêcher de vous donner à lire cet extrait du roman de Virginie Despentes « Apocalypse bébé » (Editions Grasset, le 18 août dans toutes les bonnes libraires) qui se déroule en grande partie dans la capitale catalane. Page 169, un des personnages y donne ses impressions sur Barcelone et ses habitants : « Elle n'est pas faite pour la Catalogne. (...) Elle pensait s'installer dans la ville la plus californienne d'Europe, et elle se retrouve entourée de paysannes mal refaites, inaptes à l'élégance qui parlent fort dans leurs portables et ne savent pas se maquiller. » Et quelques lignes plus loin, ce sont les hommes qui en prennent pour leur grade : ils sont « courtauds, après vingt ans ils perdent leurs cheveux. Ils ne sont ni séducteurs, ni beaux parleurs ni dragueurs et ils sont ventrus avant quarante ans.. l'addition est lourde au final. »

Cet extrait, sorti de son contexte, ne donne pas du tout une réelle idée du roman (beaucoup plus profond et sérieux que ces considérations superflues), mais contribue à l'idée de plus en plus répandue que Barcelone n'est plus la ville à la mode.

11/01/2010

Nicolas Ier, troisième

 

Notre « Gigotant Monarque », « Irascible Souverain » ou « Adorable Autocrate » est de retour sous la plume acide de Patrick Rambaud.

 

troisième chronique règne Nicolas.jpgEt s'il ne restait au final de la présidence de Nicolas Sarkozy que cette chronique ? A vouloir trop en faire, l'hyperprésident risque le surplace, voire la caricature. Immédiatement après son élection, alors que le naturel revenait au galop (yacht de Bolloré, dîner au Fouquet's) après des années à se façonner une image, en cassant les codes de la Ve République, Nicolas Sarkozy a fasciné une partie des intellectuels français. Parmi eux, Patrick Rambaud s'est placé dans le rôle de l'observateur, sauce pamphlétaire. Cela a donné une « Chronique du règne de Nicolas Ier » devenant un témoignage captivant et désopilant de cette nouvelle façon de faire de la politique. Et Patrick Rambaud, au risque de délaisser son oeuvre romanesque en cours, accepta de donner, chaque année, une suite à cette chronique. Il est vrai qu'il ne manquait pas de matière avec l'éviction de l'impératrice Cécilia et l'apparition de « Madame » Bruni.

En ce début 2010, régalons-nous du récit des frasques de notre « Incorrigible Prince », troisième service. Si l'effet de surprise ne joue plus, on lit quand même cette chronique avec un égal plaisir. Patrick Rambaud ne manquant pas d'imagination pour fournir, à foison, des titres de gloire à notre « Intense Timonier ».

On se délecte aussi des portraits qu'il parsème au gré des événements de l'année dernière. Si « Madame » se montre un peu plus discrète, une autre célébrité de la vie politique française est traitée avec tous les égards qu'elle doit à son rang : l'archiduchesse des Charentes. Certains pourraient penser que l'auteur, après avoir étrillé cette droite décomplexée, voulait se payer à moindre frais une gauche moribonde. Mais sa réflexion, tout en étant avant tout comique, ne manque pas de profondeur. Et d'expliquer que ces deux-là s'apprécient car ils ont un point commun : « Ils jouaient une même musique sur les mêmes instruments : « Moi d'abord » était leur devise, pareillement autosatisfaits et contents de soi. »

 

Comte d'Orsay vs princesse Rama

D'autres ont les honneurs (mais peut-être le regrettent-ils maintenant) de jouer un petit rôle dans la vie de la Cour. La plus mal lotie ? Certainement cette pauvre baronne d'Ati, reine du paraître dont la « fraîche célébrité, loin de lui peser, la ravissait au point d'être devenue un besoin. » Bref, « Madame de la Justice vivait entourée de miroirs. A la clinique, avant d'accueillir ses soeurs ou des proches, elle faisait venir sa maquilleuse. » Bernard Kouchner, le « Comte d'Orsay » est lui aussi sévèrement brocardé, mais pas au niveau du « Chevalier Le Fèbvre », porte parole du « Parti Impérial », « il avait les yeux verts dans un visage gris, le nez en tubercule, les cheveux mi-longs qui rebiquaient en un jeu de mèches mal domestiquées, des grigris au poignet, des vestes en velours de belle coupe et de grand prix. » Son seul but politique : « servir son prince par tous les moyens ». Dans cette galerie sans concession, criante de vérité il faut bien le reconnaître, une seule parvient à sauver sa peau. Il est vrai que la « Princesse Rama » a tenu tête à notre « Asticotant Potentat » refusant de quitter le gouvernement pour aller siéger à Strasbourg. Mais finalement, l'été venu, la princesse Rama « qui n'y connaissait rien en jeux d'équipe, échoua aux Sports en guise de punition. »

Le récit de cette troisième chronique s'achève à l'automne 2009, après la péripétie Hadopi. A n'en pas douter, l'épisode taxe carbone retoquée par les sages du Conseil constitutionnel se taillera un beau succès dans les premières pages de la 4e chronique que l'on attend déjà avec impatience.

« Troisième chronique du règne de Nicolas Ier », Patrick Rambaud, Grasset, 14 €

 

22/11/2009

Petit loup deviendra grand

ainsi va le jeune loup.jpgRoman d’adolescence, roman de rupture et de formation, "Ainsi va le jeune loup au sang" de Christophe Donner raconte, souvent avec sensibilité, parfois avec une crudité extrême, la période d’émancipation de Samuel. Dans les années 60, après la mort de son père, il vit dans une maison menacée de démolition en compagnie de sa mère. Cette dernière, enseignante en dépression perpétuelle, s’accroche à cette maison, dernier espoir d’avoir une vie "normale". Mais la mairie de Paris arrive à l’épuiser. Il est vrai que le quartier est promis à un bel avenir avec la construction de la tour Montparnasse. Samuel connaît bien ce chantier. Régulièrement il y part en vadrouille la nuit. Tout tourne autour de cette construction. De ce monstre en devenir. Symbole d’un avenir glorieux, de la puissance de la technologie, des bureaux modernes et du capitalisme triomphant.

Une petite bande résiste pourtant. Le symbole c’est la maison de la mère de Samuel qu’il faut sauver. Mais très vite ce combat désespéré n’est qu’une façade pour quelques zonards, profitant de la bonté d’une pauvre femme. Le chef du groupe met la mère de Samuel dans son lit. L’adolescent n’admet pas cette trahison. Il part en vrille. Drogue, prostitution et finalement action violente contre la tour. Il est seul car sa mère, après quelques tentatives de psychothérapie, préfère s’enfoncer dans la folie et l’enfermement dans un asile.

Pris et jugé, Samuel se retrouve en prison. Le garçon, écorché vif, va découvrir un monde effroyable. La peur dans un premier temps puis il se forge une résistance à toute épreuve.

Il y a du Genet dans ce roman pour le côté prison, homosexuel et violent. Mais c’est en fait à Céline que Christophe Donner fait le plus de références. Le style y est, avec un peu plus de modernité. Mais surtout, les générations actuelles se reconnaîtront dans ces tentations et dérives. Samuel a franchi ce miroir qui nous a tous un jour tenté. L’autre côté n’est certainement pas mieux, mais définitivement différent…

 

« Ainsi va le jeune loup au sang » de Christophe Donner, éd. Grasset, 18 €

 

24/08/2009

Beigbeder devient adulte

Quand Frédéric Beigbeder se souvient de son enfance, cela donne un roman hommage aux années 70 et à la bourgeoisie française.

 

Roman francais.jpgFrédéric Beigbeder est-il à plaindre ? Ce roman, largement autobiographique, est né d'une épreuve qui l'a profondément marqué. Une nuit de janvier 2008, avec un de ses amis poètes, il est surpris par une patrouille de police en train de sniffer de la cocaïne sur un capot de voiture, en pleine rue. Interpellé, il est placé en garde à vue. Une longue période d'isolement qui réveille dans l'esprit du romancier ses souvenirs d'enfance. Dans ce cachot, il va imaginer le texte qui va le faire passer de romancier à la mode au statut d'écrivain français. Un bien pour un mal. Finalement, Frédéric Beigbeder ne devrait pas se plaindre, cette garde à vue lui aura permis de prouver ce qu'il a dans le ventre et la plume.

L'auteur raconte donc ces 48 heures d'enfermement en fil rouge de ses souvenirs d'enfance. Avec une grande pudeur mais sans détours, il parle de ses parents. Un couple qui ne durera pas longtemps. Le bonheur de la famille unie sera bref. Frédéric vivra avec sa mère et son frère aîné. Il tentera de dénouer les liens compliqués entre les différents membres de sa famille. Lil décrit avec minutie les moeurs et pratiques de la grande bourgeoisie française qui vivait ses derniers jours sans s'en rendre compte. L'auteur, surtout, réalise l'importance de cette notion de famille : « Privés de nos liens familiaux, nous sommes des numéros interchangeables comme les « amis » de Facebook, les demandeurs d'emploi de l'ANPE ou les prisonniers du Dépôt ». En exorcisant son enfance sur le papier, Frédéric Beigbeder est enfin devenu adulte. L'amateur de bonne littérature apprécie.

« Un roman français », Frédéric Beigbeder, Grasset, 18 €

23/06/2009

Les fables de sang

 

Fables de sang.jpgRevivez les intrigues ayant secoué Versailles à la fin du 18e siècle, quand Marie-Antoinette s'imposait face à un Louis XVI rapidement dépassé. Une enquête policière menée par Pietro Viravolta, espion venu de Venise pour servir la reine. Alors qu'un tueur en série sème la terreur dans les jardins de Versailles, Pietro va découvrir la solution de l'énigme dans des fables au goût de sang. Arnaud Delalande parvient parfaitement à retranscrire l'ambiance de la cour et de ce petit monde à part, celui de Versailles.

L'extrait : « Louis regarda de nouveau Marie-Antoinette. Des larmes vinrent perler à leurs yeux. Lorsque les courtisans et leur entourage arrivèrent, se bousculant à leur porte, ils les trouvèrent agenouillés tous deux, qui sanglotaient. Et Louis XVI murmurait : Mon Dieu, gardez-nous, protégez-nous... Nous régnons trop jeunes ! » (Grasset, 18 €)

09/04/2009

Tous tocards

A en croire Christophe Donner, le PS n'est qu'une écurie de tocards. Mais cela n'empêche pas le joueur de parier. Et gros...

20 000 euros sur Ségo.jpg


« 20 000 euros sur Ségo ! » Le titre de cette sotie de Christophe Donner donne d'emblée le ton. Associer politique de gauche et jeu d'argent c'est encore plus révolutionnaire que de faire un meeting au Zénith en tunique de soie sauvage. Si Patrick Rambaud se paie notre « fulgurant président », Christophe Donner, lui aussi chez Grasset, préfère attaquer sur sa gauche. Il frappe dans le tas, de Ségolène à Hamon, en racontant les coulisses de ce fratricide congrès de Reims.
En fait, tout commence par une envie de femme. La femme du narrateur qui veut changer les fenêtres de leur appartement. Il faut trouver 20 000 euros. Madame a une idée : « Écris un livre, un livre qui rapporte des sous ! » Plus porté sur les paris hippiques que la politique, le narrateur obtient cependant une avance de son éditeur en lui expliquant qu'il allait raconter, de l'intérieur, le congrès de Reims du parti socialiste.

La curée de Reims
C'est en constatant qu'il y a six motions en concurrence que l'idée lui est venue de parier sur le résultat. Après un rapide tour d'horizon, il se décide et lance la fameuse phrase à son bookmaker anglais. Ce texte, vif et enlevé, alterne les explications savantes sur les humeurs de turfistes (déjà lues dans les précédents livres de Christophe Donner) et des considérations sur la politique, les politiques, les partis et les militants. Avec un final immergé dans le congrès, quand tout le monde espérait le duel Martine – Ségolène.
Au début, avant de se consacrer à ses deux principales héroïnes, il tente de s'intéresser aux autres candidats. Le beau Benoît Hamon n'est pas le plus mal traité. Par contre Bertrand Delanoë en prend pour son grade quand l'auteur analyse un de ses discours : « Fidélité, rénovation, croire, changer l'Europe, justice sociale, plus de démocratie, le maire de Paris appuyait sur chacun de ces mots, comme de nouveaux clous qu'il enfonçait dans sa langue de bois. »

Ode aux banquiers
Alors que la lutte devient plus serrée, que la crise économique mondiale s'accélère, la côte de Ségolène baisse de plus en plus. Bien qu'elle ait la majorité de l'appareil du parti contre elle, les militants se montrent de plus en plus enthousiastes. Comme le narrateur. Il n'est pas convaincu de la pertinence de son programme (ce fils de communiste avoue même qu'il a voté Sarkozy), mais simplement car il est entraîné par le jeu. Il risque gros et n'a qu'un désir pour l'avenir : qu'elle l'emporte. Même à 2 contre 1, il double sa mise. Au détour des péripéties contées par le menu avec force de détails, le narrateur a cette tirade pour défendre les banquiers, en totale opposition avec l'air du temps mais très visionnaire : « Les banquiers sont les gardiens, les bergers de l'économie. Ils veillent sur nous. Seulement, à force de se faire accuser de tous les maux, leur mauvaise conscience se réveille. Déjà qu'à l'état normal ce sont des gens ravagés par le doute, si toute l'opinion se dresse contre eux, c'est fini, ils vont craquer. »
La fin de l'histoire, tout le monde la connaît : Martine Aubry l'emporte avec quelques dizaines de voix d'avance. Pari perdu alors pour Christophe Donner ? Pas sûr, le bougre a plus d'un atout dans sa manche. Ce livre par exemple. Son ton résolument caustique envers le PS et la politique en général devrait lui assurer un petit succès. De quoi payer les « fenêtres en or » tant désirées par sa femme.
« 20 000 euros sur Ségo ! », Christophe Donner, Grasset, 12 €