20/05/2017

DVD et blu-ray : Insomnies cauchemardesques avec "Nocturnal animals" de Tom Ford


Les scènes d'ouverture ou les génériques de certains films sont déstabilisants, voire répulsifs. Ne tombez pas dans le panneau des premières minutes de « Nocturnal animals » de Tom Ford avec Amy Adams et Jake Gyllenhall. On découvre avec effroi un happening artistique que l’on peut considérer, au mieux de grotesque, au pire, comme le personnage joué par Amy Adams, de médiocre. Médiocre cet art contemporain exposé par une galeriste qui a réussi. Médiocre comme sa vie privée, entre villa de luxe, personnel pléthorique, mari gravure de mode dans la finance et fille prometteuse. Des symboles de réussite qu’elle rejetait du temps de son premier mariage avec un jeune écrivain. 20 ans plus tard, en plein doute existentiel, elle reçoit le nouveau manuscrit de cet homme qu’elle a toujours aimé. Une histoire violente, de viol et de vengeance, dans laquelle elle se reconnaît.


Film troublant et parfois glauque, cette réalisation de Tom Ford, entre thriller et expérience artistique fait partie de ces œuvres qui provoquent plus de questionnement au sein du public que de réponse. Une noria de pistes, de références et de croisement des situations qui en font une œuvre unique, forte et pleine de ces interrogations existentielles qui, malgré tout, nous font mieux comprendre la vie.
 ➤ « Nocturnal Animals », Universal, 19,99 €


17/05/2017

Ouverture de Cannes : le festival arrive presque chez vous avec la sortie du film d'Arnaud Desplechin

LES FANTÔMES D’ISMAËL. Le nouveau film d’Arnaud Desplechin en ouverture du festival et déjà à l'affiche dans les salles de la région.


Le festival de Cannes, en plus d’être le rendez-vous mondial du cinéma de qualité, est une opportunité forte pour mettre en lumière certains longs-métrages. Une sélection au festival, si elle se combine à une sortie dans la foulée dans les salles françaises, assure une visibilité maximale car ce sont des centaines de journalistes français qui couvrent l’événement. Avec un bémol, l’impossibilité de voir les œuvres avant leur première diffusion au Palais.
C’est le cas des « Fantômes d’Ismaël », film d’Arnaud Desplechin hors compétition mais qui a le grand honneur d’être présenté en ouverture, avant le début des choses sé- rieuses. Présenté ce mercredi soir, il est aussi à l’affiche dans des centaines de salles. Dans la région il est programmé au Castillet à Perpignan, au Colisée à Carcassonne et au Cinéma (théâtre) de Narbonne. On retrouve en tête de distribution trois vedettes françaises habituées des grands rendez-vous. D’abord la star incontestée, Marion Cotillard, souvent décriée pour ses apparitions dans les grosses productions américaines après le succès de « La Môme », mais qui gère avec une grande classe et un réel talent ses films d’auteurs (Mal de Pierres, Juste la fin du monde). Elle interprète la femme disparue, et qui revient on ne sait d’où. C’est elle qui va hanter Ismaël, le cinéaste qui a refait sa vie avec une femme plus jeune. Mathieu Amalric endosse l’habit du veuf (mais pas trop) torturé. Charlotte Gainsbourg est l’espoir, le renouveau, l’avenir. Un trio classique ? Pas du tout, Arnaud Desplechin est à la manœuvre et le réalisateur de « Trois souvenirs de ma jeunesse » n’est pas un adepte du vaudeville.


■ Cinq films en un
Dans des notes de production, seules indications sur le film résumé par la phrase sibylline « À la veille du tournage de son nouveau film, la vie d’un cinéaste est chamboulée par la réapparition d’un amour disparu… », Arnaud Desplechin explique que « Les Fantômes d’Ismaël » est un film comprenant cinq films. « C’est le portrait d’Ivan, un diplomate qui traverse le monde sans n’y rien comprendre. C’est le portrait d’Ismaël, un réalisateur de film qui traverse sa vie sans n’y rien comprendre non plus. C’est le retour d’une femme, d’entre les morts. C’est aussi un film d’espionnage… Cinq films compressés en un seul, comme les nus féminins de Pollock. Ismaël est frénétique. Et le scénario est devenu frénétique avec lui ! Pourtant, Ismaël dans son grenier essaie de faire tenir ensemble les fils de la fiction… »
Les autres films de Cannes, notamment les étrangers, ne sont pas encore programmés. Par contre deux autres créations hexagonales seront diffusées en salles le jour même de leur présentation au jury présidé par Pedro Almodovar.
Mercredi 24 mai (au Castillet et au Cinéma (théâtre) de Narbonne), découvrez le « Rodin » de Jacques Doillon avec Vincent Lindon et Izia Igelin. Un biopic du célèbre sculpteur dans lequel on retrouvera avec curiosité Séverine Caneele, la jeune Nordiste, ouvrière en usine, qui a débuté sa carrière cinématographique dans « L’Humanité » de Bruno Dumont en remportant, à la surprise générale, le prix d’interprétation féminine.
Enfin à partir du 26 mai (programmé au Castillet) place à « L’amant double » de François Ozon. En compétition, il pourrait faire beaucoup parler de lui pour son côté sulfureux, écopant même d’une interdiction aux moins de 12 ans avec avertissement. Chloé (Marine Vacth), une jeune femme fragile et dé- pressive, entreprend une psychothérapie et tombe amoureuse de son psy, Paul (Jérémie Rénier). C’est peu de dire que nous sommes impatients de découvrir la nouvelle pépite du réalisateur toujours novateur de « Frantz » (en noir et blanc) ou « Une nouvelle amie » (avec Romain Duris en travesti).

12/05/2017

"Alien", la terreur ultime

On ne soulignera jamais assez combien « Alien » de Ridley Scott a marqué l’histoire du cinéma et toute une génération.

Sorti en 1979, ce film a révolutionné les films de science-fiction et d’horreur à la fois. Il a également permis à nombre de cinéastes de trouver une légitimité à soigner l’aspect artistique de leurs réalisations. Car contrairement aux séries B de l’époque ou les space-opéra de plus en plus en vogue, Alien est avant tout une œuvre picturale originale et unique. Avec beaucoup de suspense et d’angoisse, mais ce qui reste, c’est l’univers graphique d’ensemble. La créature et les décors du vaisseau à l’abandon, sont issus du cerveau torturé du peintre suisse Giger. Un mélange de vivant et de ferraille, avec bave et lames de rasoir. Un cauchemar vivant.
Mais il ne faut pas oublier que d’autres graphistes ont participé à la création des décors. Dont Moëbius, alias Jean Giraud responsable du design des scaphandres. Un premier film au succès mondial (près de 3 millions d’entrées en France) suivi de trois suites confiées à de grands réalisateurs (Cameron, Fincher et Jeunet). Ridley Scott, après nombre de tergiversations, a accepté de lancer la production d’un préquel (une histoire se déroulant avant le récit original).


Pas véritablement présenté comme un film de la saga Alien, « Prometheus » sorti il y a cinq ans, est aussi une histoire de huis clos. Sur une planète, un vaisseau d’exploration est à la recherche des traces d’une civilisation extraterrestres. Ils réveillent quelque chose de véritablement inquiétant. Un film tourné en numérique et en 3D, visuellement parfait, éblouissant par bien des aspects mais avec pas mal d’interrogations au final. Normal car Prometheus n’est en réalité que la première partie des explications.
Il faut se projeter quelques années plus tard pour retrouver de nouvelles ruines et faire le lien avec Alien. « Covenant » est le chaînon manquant que tous les fans se délecteront de décrypter après avoir vu et revu, en DVD ou en VOD, les différents chapitres de la franchise. 

19/04/2017

DVD et blu-ray : Papa veuf et filles agitées


Cigarettes et chocolat chaud. Émouvant premier film de Sophie Reine.


Dans la famille Patar, je veux le père. Les filles aussi. « Cigarettes et chocolat chaud » de Sophie Reine raconte les déboires de ce trio fusionnel, sorte de famille clown perdue dans un monde trop pragmatique. Comme toujours chez les clowns, il y a celui qui est triste. C’est Denis, le père (Gustave Kervern). Il y a trois ans, sa femme, la mère de ses deux filles, est morte. Depuis il tente de survivre et de donner le meilleur à ses enfants, une adolescente, Janine (Héloïse Dugas) et Mercredi (Fanie Zanini). Dans la maison, joyeux bordel mal rangé mais au charme indéniable, il est un papa très cool. Le samedi c’est pique-nique au supermarché, en semaine, si les filles ont encore envie de dormir, pas de problème, il les laisse se reposer et quand la petite montre trop d’agressivité, il l’inscrit à des cours de... catch. Lui cumule deux boulots pour rembourser les dettes, notamment l’enterrement de son amour de toujours.


■ Kervern et Cottin, opposés qui s’attirent
En journée il est caissier dans une grande jardinerie, la nuit, officiellement pour ses filles il est vétérinaire de garde, en réalité caissier dans un sex-shop. Consé- quence il n’est pas toujours là pour récupérer les enfants à la sortie de l’école. Malgré la gentillesse des policiers, habitués aux retards de Denis et charmés par l’espiègle Mercredi, ils sont obligés de faire un signalement. Et là, c’est le drame !
De comédie déjantée, le premier film de Sophie Reine, inspiré de sa propre famille, bascule dans le drame. Mais pas trop. Une assistante sociale se rend chez les Patar. Séverine (Camille Cottin), guindée, rigide, à cheval sur les principes, cache son horreur face à un tel délire. Denis est mis à l’amende. Il devra suivre un stage pour lui inculquer les bon principes qui font les bons parents. C’est bien un drame pour la famille car les deux filles risquent d’être confiées à une famille d’accueil. Et si ça se trouve même pas la même fait remarquer Robert (Thomas Guy), meilleur ami de Janine et par ailleurs un peu amoureux d’elle. Le challenge est rude pour Denis, un « insoumis » de la première heure, qui a rencontré sa future épouse dans les années 80, en manifestant contre la réforme Devaquet.


Mais Séverine, derrière ses airs de vieille fille coincée se laisse séduire. D’abord par les filles. Puis par Denis. Un « feel good movie », selon l’expression à la vogue, a cependant ce petit plus qui en fait surtout une ode à la différence, avec beaucoup de tendresse, de réels moments d’émotion et de la poésie trop rare dans nos vies formatées.
Gustave Kervern, en gros maladroit dépassé, est génial. Il sait faire rire mais aussi toucher la corde sensible des parents. Camille Cottin, à mille lieues de son rôle de « Conasse », se révèle excellente actrice, jouant avec subtilité la modification de sa vision première de cette famille hors normes.
Dans les bonus, un making of permet de mieux comprendre la démarche et le parcours de la réalisatrice, monteuse qui a franchi le pas et a tenté de mettre son univers si personnel sur pellicule. On a même droit à son premier court-métrage, les prémices des aventures de la famille Patar.
 « Cigarettes et chocolat chaud », Diaphana, 17,99 € le blu-ray, 14,99 € le DVD

14/04/2017

De choses et d'autres : Cannes en séries

Le cinéma a-t-il pris du plomb dans l’aile ? Hier, lors de la présentation de la sélection officielle du prochain festival de Cannes (du 17 au 28 mai), en plus des films d’habitués comme Michael Haneke ou Doillon, Ozon et Coppola (Sofia), les organisateurs ont annoncé la projection en exclusivité de deux séries télé. Loin des « Sous le soleil » ou « Riviera », abominations tournées dans les parages, les deux œuvres n’ont rien à envier en qualité aux films primés ces dernières années. Première à entrer en scène : Jane Campion. La saison 2 de « Top of the Lake » y sera présentée en intégralité. Cette histoire policière très sombre, tournée dans la Nouvelle-Zélande profonde, a remporté quantité de prix et un beau succès d’audience lors de sa diffusion sur Arte, co-productrice. En présence de son créateur David Lynch, la projection aux festivaliers chanceux des deux premiers épisodes de la saison trois de « Twin Peaks » représentera l’autre événement « télévisuel ». Considérée comme la première série qui casse les codes, « Twin Peaks » perd l’effet de surprise, mais le gé- nie de Lynch devrait toujours accomplir des merveilles. C’est dans la longueur, par définition, que les séries peuvent dépasser les films. Longueur pour développer la psychologie des personnages, pour mieux exploiter les décors ou les seconds rôles. Une série entre les mains d’un bon cinéaste c’est simplement plus de rêve, d’émotion, de surprises ou de rires.

13/04/2017

DVD et blu-ray : La subversion automobile de "La course à la mort 2050" de Roger Corman

 


Non, Roger Corman n’en a pas terminé avec le cinéma. A 90 ans, le pape de la série B, le roi du nanar et le prince de l’angoisse (chacun peut choisir comment l’admirer) ne tourne plus mais produit encore de ces petits films, au budget limité, aux comédiens dans l’exagération et surtout aux scénarios aussi tordus que subversifs.
En 1975, il produit « La course à la mort de l’an 2000 », une histoire de bagnoles dans des USA ravagés. Logiquement, il participe à la suite, 40 ans plus tard, « La course de la mort 2050 », réalisée par G.J. Echternkamp. Dans ce futur où les citoyens américains, biberonnés à la violence, la télé poubelle et la réalité virtuelle, se passionnent pour cette compétition sans foi ni loi. Des voitures sont lancées d’Est en Ouest, à travers ce qui reste de ce grand pays. Le favori est Frankenstein interprété par le musculeux Manu Bennett. Il court pour le président, un grand patron vivant dans l’opulence et le vice, clone de Trump joué par un Malcolm McDowell qui en fait des tonnes. Pour suivre la course, chaque pilote a un coéquipier chargé de filmer en direct l’épreuve.



Le film, aux cascades explosives et aux effets gore touchants de simplicité, vaut aussi pour les autres candidats. Un beau gosse, blond et bodybuildé, joue les durs mais cache un homosexuel refoulé. Une nymphomane a entièrement automatisé sa voiture, devenue intelligence artificielle obsédée et détraquée. Une black, star du rap, cache une femme éduquée, obligée de jouer les dures pour s’imposer dans ce monde de clichés. Une grande prêtresse d’une religion du futur, mélange de préceptes mormons et catholiques intégristes, roule pour Dieu. Tue aussi en son nom. Car en plus de la vitesse, le critère retenu par le jury pour déterminer l’ordre d’arrivée est tributaire du nombre de piétons écrasés. Avec une prime pour les personnes âgées et les enfants...
Dans le bonus, on retrouve avec plaisir le grand producteur donner son sentiment sur le film, un making of sur les effets spé- ciaux, quelques scènes coupées et un zoom sur les voitures. Le genre de film à regarder avec une bande d’amis, pour en profiter avec commentaires outranciers, blagues potaches et explication pour les plus bouchés qui ne comprennent pas les allusions politiques résolument anticapitalistes et profondément anarchistes. Roger Corman c’est plus que du cinéma, un véritable art de vivre.
 ➤ « La course de la mort de 2050 », Universal, 14,99 €

12/04/2017

Cinéma : Père raté et fils par procuration

 


Loïc (Gérard Jugnot) a tout raté avec son fils. Même à son enterrement il arrive en retard. Un paradoxe pour cet ancien pilote de rallye. Il y a 20 ans, quand ce bébé est venu agrandir sa famille, il ne pensait que voiture, compétition et victoires. Toujours sur les routes, il est absent. Et quand sa femme divorce, il choisit sa carrière sportive et ne demande même pas la garde alternée. 20 ans plus tard, il n’a plus que des regrets et sombre dans une grave dépression. Pourtant le malheur de l’un fait le bonheur d’un autre. Mort dans un accident de voiture, le cœur du fils de Loïc a été transplanté sur un autre jeune, malade et en attente de greffe. Cet organe de son fils, toujours battant ailleurs, obsède Loïc. Il va donc sortir de sa déprime pour se lancer à la recherche du receveur. Le voir, le rencontrer, comprendre et tenter de reconstruire sur de nouvelles bases une vie à la dérive.



Normalement, la loi française interdit aux familles des donneurs de connaître l’identité du receveur. C’est même puni sévèrement par la loi. Mais Gérard Jugnot passe outre pour le besoin de son film (un ami chirurgien pirate le fichier) et quitte sa Bretagne pluvieuse pour Toulon et sa rade radieuse. Là il observe Hugo (François Deblock) dans sa vie quotidienne. Et Loïc n’en croit pas ses yeux. Celui qui vit avec le cœur de son fils mène une existence dissolue. Cascades en scooter volé, nuits dans des boîtes de nuit à boire plus que de raison et chercher la bagarre. Le père éploré respecte pourtant sa parole donnée au chirurgien de ne pas le contacter directement jusqu’à ce qu’il lui sauve la mise lors d’un braquage foireux.
La première partie du film, uniquement en mode observation, permet à Gérard Jugnot de faire un joli numéro de l’adulte catastrophé face à l’insouciance des jeunes. Quand ils se parlent enfin, le courant ne passe pas. Hugo, longtemps condamné à ne pas quitter sa chambre pour cause de constitution chétive est dé- terminé à rattraper le temps perdu depuis sa transplantation réussie. Et cela durera ce que cela durera, avec cependant un rêve d’avenir : aller en Australie et se donner une seconde chance. Fin de la première partie, chacun dans son monde.
■ Provence VS Bretagne
Mais quelques semaines plus tard, Hugo vient frapper à la porte de Loïc. Seul, désargenté, il se raccroche à cette ultime bouée, ce père de procuration par cœur interposé. Sans trop de trémolos, les deux caractères opposés vont se rapprocher. Loïc va reprendre goût à la vie, veillant sur ce grand enfant, comme pour rattraper le temps non passé avec son véritable fils. De son côté, Hugo va découvrir un homme bourru mais foncièrement gentil. Et enthousiaste quand il parle mécanique. Surtout le jeune Toulonnais va tomber amoureux d’une jolie Bretonne (Gaia Weiss), trouver sa voie dans la cuisine et se stabiliser.
Plus qu’une gentille comédie, ce film de Gérard Jugnot est un hymne à la seconde chance. Seconde chance pour un père absent, seconde chance pour un malade redevenu autonome après une greffe, seconde chance pour un jeune à la dérive. Trop optimiste ? Mais dans le fond, n’est-ce pas ce que l’on voudrait tous pour notre existence et se dire, au final, malgré les coups et les embûches, « C’est beau la vie quand on y pense ».
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La 11e réalisation de Gérard Jugnot

Il a mis beaucoup de temps pour revenir à la réalisation. Gérard Jugnot, consacré comme acteur comique du temps de la troupe du Splendid, a beaucoup écrit et joué les « petits gros » avant de se lancer derrière la caméra. Auréolé du succès des Bronzés, il s’écrit un rôle sur mesure dans « Pinot simple flic », énorme succès aux box office, 2,4 millions d’entrées. Devenu valeur sûre du cinéma comique français, il multiplie les premiers rôles chez les autres et se réserve quelques personnages plus profonds dans ses propres films.
Un premier avant-goût dans « Casque bleu » puis la consécration avec « Monsieur Batignole » sur la triste époque de la collaboration et de la déportation des Juifs. Plus de 1,5 million d’entrée en 2002 malgré la gravité du sujet. Jugnot, avec l’âge, se bonifie et confirme. Et puis il participe à l’énorme succès des « Choristes » l’année suivante. Tout lui réussi jusqu’à la sortie de « Rose et noir » en 2009. Ce film en costumes sur l’inquisition et l’homosexualité manque complètement sa cible. Moins de 80 000 entrées. Plus qu’un bide...
Un arrêt net à une carrière florissante. Jugnot se tourne alors vers la télévision, accepte des petits rôles et met beaucoup de temps pour revenir à la réalisation avec cette comédie optimiste qu’est « C’est beau la vie... » Il y retrouve quelques uns de ses fidèles comme Bernard Le Coq ou Isabelle Mergault, sa grande copine de radio, avec qui il a traversé plusieurs décennies, progressant ensemble des très petits rôles des débuts (figuration pour Jugnot, dévêtus pour Mergault), au succès éclatant, au théâtre comme au cinéma. 

05/04/2017

Cinéma : DRH, directrice du rabaissement humain dans "Corporate"


Une machine impitoyable à broyer les salariés. Le rôle d’Émilie Tesson-Hansen (Céline Sallette) dans cette multinationale est clair. Sans équivoque. Gérer le personnel de la branche financière. Mais surtout, mettre en place le plan imaginé par son chef pour faire craquer les employés jugés indésirables par la direction. Froide, inhumaine, sans le moindre pathos : Émilie se dévoue entièrement à son entreprise, pour honorer son contrat, prouver à ses supérieurs qu’elle est digne de confiance et apte à prendre d’encore plus grandes responsabilités. Cela a un prix. Pas son salaire, mirobolant, mais le risque d’en faire un peu trop face à des collaborateurs faibles.

Le pire pour une directrice des ressources humaines arrive quand un des plus anciens du service, placardisé, ostracisé et mis sur la touche, las de ne pouvoir obtenir un rendez-vous avec elle, la suit dans la rue. C’est là, loin de son cadre du travail, comme débarrassée de sa carapace, qu’elle lui dit la vérité. "Bien sûr que la direction veut se débarrasser de vous. Et c’est ce qu’il vous reste de mieux à faire...» Quelques secondes de vérités, comme pour soulager la conscience de cette femme apparemment odieuse mais par ailleurs mère d’un petit garçon, élevé par son mari, au chômage...
■ Élimination des salariés
Le lendemain, au bureau, grand bruit dans la cour puis hurlements du personnel. L’élément à virer a choisi la solution expéditive : suicide sur son lieu de travail. Immédiatement une réunion de crise menée par le directeur (Lambert Wilson) tente de trouver une explication autre que les difficultés du salarié dans son travail. Mais tout accuse Émilie. Et quand l’inspection du travail décide de déclencher une enquête, la DRH sent que cette mort va compromettre ses chances de progression au sein du groupe.
Film social, résolument engagé contre la souffrance au travail, « Corporate », premier film de Nicolas Silhol souffre de quelques imperfections inhérentes au genre parfois plus proche d’un téléfilm de France 3 qu’un long-métrage méritant le grand écran. La différence vient de la distribution.
Céline Sallette, à contre-emploi dans son rôle d’executive-woman, donne une profondeur insoupçonnée à son personnage. Notamment au contact de l’inspectrice du travail Marie Borrel interprétée par la très naturelle et pugnace Violaine Fumeau. Le film prend alors des airs de thrillers avec l’affrontement, tout en symboles, de ces deux femmes aux idéaux si antagonistes. La guerre aussi entre deux conceptions du monde du travail répondant en écho aux programmes de la présidentielle, d’un côté les candidats du travail, de l’autre des travailleurs.
➤ « Corporate » de Nicolas Silhol (France, 1 h 35) avec Céline Sallette, Lambert Wilson, Stéphane De Groodt et Violaine Fumeau.

30/03/2017

De choses et d'autres : une photo de Claudia Cardinale, retouchée pour l'affiche du festival de Cannes, fait polémique

 
Et si pour une fois on ne se penchait pas sur ce qui va se passer le 7 mai mais plutôt le 17. Ce jour-là, après des mois à s’interroger sur l’identité du locataire de l’Élysée, plus personne ne s’y intéressera. Le 17 mai débute le 70e festival de Cannes. Strass, paillettes, fêtes auront pris le dessus sur les affaires, costumes et autres trahisons. Même s’il faut se méfier des certitudes. Premier problème, le président du jury Pedro Almodovar ne cache pas sa passion pour la corrida. Et les « vegans » de demander son boycott. De plus, comme cette année 2017 semble définitivement placée sous le signe de l’embrouille, la présentation de l’affiche officielle a immédiatement dé- généré en polémique. On y voit Claudia Cardinale, jeune, virevoltant dans une large jupe fendue. Une photo prise en 1959 sur un toit de Rome.
Photo connue qui a fait tiquer certains. En effet, si l’on compare le document original et l’affiche, on constate que la star a perdu une taille après un rabotage des cuisses et des hanches grâce aux pinceaux électroniques d’un logiciel de retouche photographique.
Le culte de la maigreur a atteint de tels sommets en ce XXIe siècle, qu’un « créatif » s’octroie le droit de modifier la perfection. Car n’en déplaise à ces néo-esthètes, les courbes de Claudia Cardinale incarnent l’idéal de la beauté.
Alors par pitié, trafiquez tous les mannequins anorexiques que vous voulez (et qui provoquent de toute manière plus d’effroi que de rêve), mais laissez les légendes intactes. 

29/03/2017

Cinéma : "Orpheline", manuel de survie féministe en milieu mâle

ORPHELINE. Quatre actrices pour interpréter la vie d’une même femme blessée


Trop souvent, les films français manquent de finition et de maîtrise. Quelques fausses notes dans l’interprétation, un montage à la serpe, des éclairages de téléfilms... « Orpheline » est l’antithèse de ces approximations qui gâchent le plaisir du cinéphile, voire le désespèrent. Mais la maîtrise absolue de la réalisation ne doit pas faire oublier le message.


Arnaud des Pallières, réalisateur primé du ténébreux « Michael Kohlhaas » a trouvé l’équilibre parfait entre forme et fond. Pourtant le parti était risqué de raconter la vie d’une femme sur quatre périodes de sa vie, avec autant d’actrices différentes et en reculant dans le temps.
■ Féminismes
S’il a mis plus de trois années à écrire le scénario, le découpage, trouver la distribution, tourner et reprendre à plusieurs reprises le montage final, ce n’est pas du luxe. Juste la volonté que le spectateur soit happé par l’existence de cette femme tentant de survivre dans un univers dominé par le genre masculin, sa violence, son désir et in fine l’asservissement des femmes.
Dénoncé par certaines féministes pour son côté voyeurisme et sexiste, « Orpheline » est pourtant un film de femmes, pour les femmes, contre les hommes. Exactement contre la « marchandisation » des femmes par certains hommes. Leur formatage aussi dès l’enfance, à vé- nérer le mâle tout puissant, à n’envisager leurs vies qu’à l’abri de leur prétendue protection.
Passée cette longue introduction pour expliquer pourquoi il faut absolument aller voir « Orpheline », sachez qu’en plus vous aurez l’occasion de voir réunies trois des meilleures actrices de la nouvelle génération. Avec, par ordre d’entrée en scène, Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos et Solène Rigot. Elles interprètent le même personnage, toujours en fuite sous diverses identités. Renée (Adèle Haenel) est institutrice. Avec son compagnon Darius (Jalil Lespert), elle tente d’avoir un enfant. A recours à la fécondation in vitro et va enfin devenir mère à 27 ans. Mais un matin, la police défonce la porte et arrête Renée. Jugée, condamnée, emprisonnée, elle doit répondre des agissements de Sandra, la jeune femme de 20 ans qui a commis un important vol.
■ Blessure d’enfance
Sandra (Adèle Exarchopoulos) prend le relais du récit. Montée à Paris, elle a répondu à une petite annonce d’un homme cherchant à adopter une fille. Relation trouble avec ce bookmaker qui en plus lui trouve un emploi dans un hippodrome. Là où elle commet son vol avec la complicité de Tara (Gemma Arterton).
Comment Sandra est-elle arrivée à Paris, nouveau recul dans le temps. Elle se nomme Karine (Solène Rigot), à 13 ans, en paraît 18, est tabassée par son père (Nicolas Duvauchelle), sort la nuit et couche avec tout ce qui lui tombe sous la main. Pourquoi, comment ? Voilà Kiki (Vega Cuzytek), petite fille de 6 ans, jouant à cache-cache dans une casse de voitures.
Un film à rebrousse-poil, dans lequel on recule dans le temps comme quand on en appelle à ses souvenirs et qu’au fur et à mesure de la réflexion, on recule de plus en plus dans son enfance, se souvenant des bons et mauvais moments. Pour l’héroïne d’Arnaud de Pallières, on comprend au dé- but du film que sa future maternité est le premier signe positif d’une vie couverte de plaies et de coups. Une lueur d’espoir, une occasion inespérée de s’amender, de se fixer, d’envisager l’avenir avec sérénité.
Reste que le déterminisme de notre société, malgré une réelle évolution des mentalités, ne laisse que peu de latitudes aux femmes en recherche d’émancipation. Il est là le message du film, charge puissante contre les hommes, par un homme qui avoue avoir eu l’impression de devenir une femme lors de l’écriture et du tournage du film. 
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Trio magique


La virtuosité cinématographique permet de passer très rapidement sur le pari le plus audacieux du film : faire interpréter l’héroïne par trois actrices différentes en fonction de son âge. Pari d’autant plus risqué qu’elles ont toutes les trois quasi le même âge. Mais la personnalité de chacune, leurs qualités de comédiennes font que l’on ne remet jamais en cause ce concept. Et grâce à une construction millimétrée, le passage d’une époque à l’autre se fait en douceur, avec la volonté affichée (et maîtrisée) du réalisateur « d’avoir un temps d’avance sur le spectateur ».


L’autre difficulté pour les interprètes était de tourner leur partie sans avoir vu les autres. Un peu comme si elles se contentaient d’un court-métrage. Solène Rigot dans la peau de Karine (13 ans), n’avait aucune idée de la prestation de ses deux amies. Elles se sont contenté d’une lecture du scénario en commun avant le tournage. Quelques éléments matériels ont permis de les rapprocher, mais c’est surtout l’œil du réalisateur qui a permis l’identification.
La répartition des rôles s’est fait comme une évidence. Solène Rigot, la plus menue, fragile, interprète cette adolescente en pleine période de rébellion contre son père. Et comme pour mieux se soustraire à sa domination, elle se donne au premier venu, fuguant, découchant, trompant les hommes rencontrés sur son véritable âge. Elle est crédible sans être vulgaire.
Adèle Exarchopoulos aurait pu interpréter le rôle de Renée. Mais finalement le réalisateur a préféré lui donner celui de Sandra, la vingtaine, paumée à Paris et prête à tout pour prendre sa chance et se sortir de cette vie sans but.
Adèle Haebnel, dans le rôle de la femme mûre, celle qui semble avoir tiré un trait sur son passé mouvementé, est particulièrement émouvante. Car elle semble marquée par une malédiction venue de la petite enfance. Elle qui n’a pas eu de mère, élevée à la dure par son père ferrailleur, rêve de donner tout son amour à l’enfant qu’elle porte enfin. Mais le passé la rattrape et une nouvelle fois elle prend la fuite pour ne pas devoir accoucher en prison.
Au-delà de l’histoire, forte et basée en partie sur la véritable vie de la co-scénariste, Christelle Berthevas, « Orpheline » est de ces rares films qui offrent des rôles en or à des comédiennes, loin des comédies hystériques ou des biopics améliorés. La vie d’une femme. Simplement.