13/05/2013
Livre : la mémoire imagée de Gilles Jacob
Gilles Jacob, dans cet exercice de style, déroule les grands et petits moments de sa vie peuplées de stars et de chefs-d'œuvre du 7e art.

Le festival de Cannes débute dans deux jours. Les plus grandes stars, les meilleurs réalisateurs se donnent rendez-vous sur la Croisette pour une quinzaine entre émotion, scandale et révélation. Si Cannes a toujours été le mètre étalon dans la production cinématographique mondiale, elle le doit en grande partie à Gilles Jacob, son président. Il a su détecter des talents naissants tout en maintenant un certain classicisme. Ce fou de cinéma, longtemps critique redouté, livre dans « Les Pas perdus », un patchwork de souvenirs, brefs et incisifs.
A la manière de Georges Perec, Gilles Jacob a collecté ses bribes de souvenirs en 496 entrées. Mais si l'écrivain s'est contenté de ses réminiscences d'enfance et d'adolescence, le président du festival de Cannes a balayé plus largement la quasi totalité de sa vie, soit 60 années de culture française. Cela permet de faire un pont entre les générations, de Michel Simon à Lars Von Trier en passant par Deneuve ou Belmondo. Il y a une forte coloration cinéma dans ce livre, mais Gilles Jacob y dévoile aussi son enfance et ces petits riens qui ont marqué les décennies. Dans la première catégorie, l'anecdote de la surprise partie où, en compagnie de Claude Chabrol, il a récolté une cicatrice sur le crâne. « Déguisés en cambrioleurs, nous sommes passés par l'escalier de service, la corniche et la fenêtre du salon entrebâillée, le visage dissimulé derrière un loup noir sous une caquette d'Apache. (…) Un énorme gaillard m'abattit une bouteille de bière sur la tête. » Si Perec s'est souvenu de Pipette, le joueur de rugby à XIII, Gilles Jacob lui préfère « Pierre Albaladejo qu'on appelait M. Drop parce qu'il bottait des deux pieds et qu'il marquait. »
Trou de mémoire
Sorte d'exercice pratique contre l'oubli, ce texte se picore avec délice. Parfois cela s'enchaîne selon une logique numéraire, des « trois grand fleuves russes » au « lundi en huit ». Et puis il y a les passage un peu plus longs comme l'histoire « d'un homme qui vers cinquante ans s'est aperçu que l'endroit au monde où il se sentait le mieux était son lit. Couché, le corps bien calé sous ses oreillers, au chaud sous ses couvertures. (…) Il avait fini par ne plus mettre le pied par terre, sauf pour sa toilette. »
L'auteur se permet même des incursions dans le futur, racontant une cérémonie du festival dans quelques dizaines d'années, sur les hauteurs, la Méditerranée ayant englouti le Palais des Festival. Interrogation aussi sur la mémoire, sa mémoire. Il se souvient de cette fin de soirée ou il n'a plus retrouvé sa voiture. Une absence, un trou. Inquiétant ? Non, car le fait même de s'en souvenir est paradoxalement un bon signe.
Et pour terminer sur une note optimiste, à la 176e entrée, Gilles Jacob se souvient « du fin mot de l'histoire. »
Michel Litout
« Les pas perdus » de Gilles Jacob, Flammarion, 15 € (Photo Philippe Matsas, Flammarion)
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07/05/2013
Livre :"Celle qui dort", conte revisité par Bernard Foglino
Une belle endormie, un écrivain célèbre, un nain taxidermiste, une forêt magique : le décor est planté pour ce roman de Bernard Foglino.
Les salons du livre en province en prennent pour leur grade dans ce roman de Bernard Foglino. Le romancier en fait une description assez sévère, mais juste. Le narrateur, un certain Cheval pour l'état-civil, Fabrice Della Torre pour ses nombreux lecteurs, regrette amèrement d'avoir accepté cette invitation. Une petite ville de l'Est de la France, entre friche industrielle et forêts de sapins. Le public se fait rare. Le bar attire plus de monde que les tables de dédicaces. Il doit côtoyer le concepteur des blagues Carambar qui a compilé ses meilleures trouvailles dans un volumineux bouquin. Mais est-ce moins talentueux que les romans qu'il pond chaque année ? Des best-sellers, écrits pour un public féminin avide de belles histoires et de l'inévitable happy-end. Cheval prend son mal en patience. Mais trépigne quand même dès le samedi en rêvant au train qui va le reconduire dimanche soir vers son duplex de Saint-Sulpice à Paris.
La femme de Walter
Il tente de se détacher du moment, d'occuper ses moments libres à relire son dernier manuscrit. Jusqu'à l'arrivée de Walter. Un lecteur pas comme les autres qui demande une dédicace au nom d'une certaine Blanche. Walter est « un nain avec une tête démesurée et un front comme une falaise. Surmonté d'une crinière rousse. » Cheval s'exécute, malgré son malaise grandissant. Le romancier a la phobie des nains. Une raison de plus pour jurer de ne jamais plus revenir dans cette petite ville sinistre.
Mais le dimanche, au bar, dès l'ouverture du salon, Walter est de retour. « Posé sur son tabouret comme le plus dodu des choux à la crème culmine sur sa pièce montée, Walter le nain le toisait avec un air d'évidente satisfaction. Cheval comprit que l'infirme s'était mis en quatre pour lui. Il portait un costume sinon bien coupé vu son contenu, du moins d'honnête qualité. Derrière l'eau de toilette dont il avait fait un usage généreux, rôdait une odeur de feuilles et de sous-bois. » Walter demande alors à Cheval de venir faire la lecture à sa femme. Elle dort en permanence et le nain est persuadé que la voix de l'auteur favori de Blanche la sortira de ce quasi coma.
Cheval refuse bien évidemment, toujours pressé de retourner à Paris. Mais un enchaînement de circonstances fait que l'écrivain va finalement se retrouver dans la petite maison perdue dans les forêts sombres à faire la lecture à une jeune fille « étendue sur une couche de nuages. » « Elle était fraîche, charmante, son sommeil, neuf. » « Elle semblait faire un rêve extrêmement satisfaisant, et très personnel, qui peignait son sourire d'une sorte d'approbation douce. » Comme envouté par « Celle qui dort », titre du roman, Della Torre restera bien plus longtemps que prévu au chevet de la jeune femme.
Cette ambiance de conte de fée va rapidement se transformer en cauchemar pour Cheval. Walter, taxidermiste virtuose, a l'art de faire peur. Même Belle devient inquiétante quand ses doigts se mettent à frémir. Le roman de Bernard Foglino prend une toute autre tournure, entre thriller et fantastique, prétexte à une réflexion sur la création et l'importance que peuvent prendre dans la vie d'un auteur ses personnages de papier.
Michel Litout
« Celle qui dort », Bernard Foglino, Buchet-Chastel, 14 €
08:34 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : celle qi dort, conte, nain, foglino, écrivain, buchet-chastel
02/05/2013
Chronique : L'amour au bureau avec "Beautiful Bastard"
Les timides adorent les nouvelles technologies. Avant, impossible de déclarer sa flamme à la plus belle fille de la classe, la prof captivante ou sa collègue si professionnelle. Aujourd'hui les voies numériques permettent de toucher le cœur désiré sans risquer l'évanouissement. Le phénomène Spotted sur Facebook, si l'on oublie les rares dérapages, est une solution vraiment géniale pour les coincés. Un petit message énigmatique et romantique constitue un immense pas pour les grands timides. Mais pourquoi réserver ce service aux plus jeunes ? En entreprise aussi certains se morfondent d'amour pour un ou une collègue. Comment le lui dire ? Les éditions Hugo, à l'occasion de la sortie du roman « Beautiful Bastard » de Christine Lauren (17 euros) proposent un petit jeu qui risque de rendre très chaudes les relations humaines au sein des entreprises. Dans ce roman, le patron noue une relation torride avec une de ses employées. Comme dans le livre, vous pouvez envoyer par mail une déclaration fougueuse à un ou une collègue. Il suffit de se rendre sur une page de e.card et de cocher la case (en l'occurrence un cœur...) la mieux adaptée. Cela va du plus édulcoré « En réunion j'ai tellement envie de te prendre dans mes bras » au plus direct « Je voudrais que tu me rejoignes au parking à 19 h... Capot ou banquette arrière ? » Attention, à utiliser avec parcimonie. Si dans les romans on appelle ça « coup de foudre », dans la vraie vie on le traduit vite par « harcèlement ».
Chronique "ÇA BRUISSE SUR LE NET" parue ce mercredi en dernière page de l'Indépendant.
11:37 Publié dans Humeur, Livre, Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : beautiful bastard, hugo, roman, amour, bureau, collègue, e-card
01/05/2013
Roman : "Road tripes" ou la cavale bordelaise de Sébastien Gendron
Totalement allumé, ce roman de Sébastien Gendron trimbale le lecteur de Gironde à Montélimar à travers une folle cavale à l'accent bordelais.
Au-delà du jeu de mot charcutier, « Road tripes » de Sébastien Gendron ne ment pas sur la marchandise. Construit en deux parties, la première comprend beaucoup de route. La seconde autant de tripes. Humaines... Le point commun c'est l'amitié improbable entre les deux protagonistes principaux.
Le narrateur, Vincent, un quadra un peu paumé, raconte comment il s'est mis dans cette situation inextricable. Fils de dentiste bordelais, il a appris le piano dès ses 6 ans. A l'adolescence il délaisse le classique pour le jazz. En même temps qu'il suit des études de chirurgien dentiste (payées par papa), il forme un groupe et décroche quelques dates. Une fois son diplôme en poche et papa quasiment à la retraite, il plaque Bordeaux et tente sa chance à Paris fort d'un commentaire élogieux d'Herbie Hancock. Il rencontre alors Marie, une bordelaise pur jus. Retour à la case départ, toujours musicien, mais en province, lesté d'une femme enceinte. Il déprime grave et se retrouve flanqué à la porte de chez lui quand la gentille bourgeoise découvre que le fils de dentiste est couvert de dettes.
Ravalant sa fierté, Vincent accepte de distribuer des prospectus publicitaires pour un salaire de misère dans des banlieues puant la misère. C'est en confectionnant ses « poignées » de pubs dans un hangar qu'il rencontre Carell. Et que sa vie bascule.
Pur bordeluche
Carell, affublé d'un « accent bordelais des années 60 », souriait à Vincent « avec son visage d'ange raté et son physique impossible, trop petit pour la hauteur des tables de tri et trop gros pour se caler correctement. » La quarantaine lui aussi, il n'a peur de rien. Surtout pas de jurer en bordeluche, l'argot girondin si particulier. Rien que pour ces passages il ne faut pas rater ce roman. « Tu me dailles » « Oh enfi... » « Enquigueille ! », autant d'expressions désuètes mais si chantantes à l'oreille. C'est peut-être ça qui a séduit Vincent. Ou l'envie de confier sa vie mal barrée à quelqu'un qui ose. Tout et n'importe quoi. Le début de la cavale est causé par un incendie. En plein été, Carell a la mauvaise idée de brûler les prospectus plutôt que de se fatiguer à les distribuer. Un peu d'essence, un briquet... une forêt de moins !
Carell, paniqué, trace la route, Vincent dans le rôle du passager. Ils foncent sur les départementales. Jusqu'à Marcillac-Vallon pour une étape nocturne mouvementée. La suite est un enchaînement d'erreurs. Carell dans ses œuvres. Il tabasse une vieille prostituée pour lui dérober son sac banane, vole une voiture... de la gendarmerie, séduit une grosse motarde adepte d'une secte, se retrouve avec toute une armée de cinglés à sa poursuite. Et Vincent voit son existence se compliquer d'heure en heure, kilomètre après kilomètre. Une fuite qui trouvera son apogée à Montélimar par un braquage d'anthologie. La suite, ce sont les tripes. Preuve que les ennuis sont toujours exponentiels.
Certes Sébastien Gendron a forcé le trait. Ce Carell est un sacré olibrius et Vincent est bien faible. Mais tout aussi invraisemblable que cela puisse paraître, l'amitié entre ces deux paumés, handicapés de la société, est si forte qu'elle balaye tout sur son passage.
Michel LITOUT
« Road tripes », Sébastien Gendron, Albin Michel, 17 euros
09:04 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sébastien gendron, road tripes, bordeaux, albin michel
28/04/2013
Livres : Arnaque au monstre par Josh Bazell
Ancien tueur à gages devenu médecin, Peter Brown, le héros imaginé par Josh Bazell, se lance sur les traces d'un monstre marin terrorisant une région du Minnesota.
Comment concilier la profession de médecin avec celle de tueur à gages pour la mafia ? Normalement, des incompatibilités empêchent de faire les deux en même temps. Pas pour Peter Brown. Il a son diplôme et pour payer ses études, il a « pigé » pour la pègre américaine. La personnalité complexe du héros donne tout son sel à ce roman de Josh Bazell. C'est la seconde apparition de Peter. Dans un premier volume « Docteur à tuer » (Lattès, 2010), on découvrait pourquoi il s'est retrouvé dans cette position schizophrénique au possible. Pourquoi aussi il était devenu un ennemi absolu de la Camorra et que de chasseur il s'était transformé en gibier.
Obligé de se cacher, avec l'aide du service de la protection des témoins, Peter a changé d'identité. Au début de « Monstre à tuer », il est Lionel Azimuth, médecin à bord d'un paquebot de croisière. Pour quelqu'un qui a une phobie complète de l'eau et des requins, il y a mieux.
Heureusement il reçoit une nouvelle proposition d'emploi. Un riche millionnaire a besoin de ses talents particuliers pour protéger une amie. Lionel, pas spécialement emballé, accepte cependant car il ne supporte plus l'ambiance de croisière perpétuelle. Le voilà en route vers Ford, ville paumée du nord du Minnesota. A ses côtés Violet Hurst, paléontologue. Ils sont au service d'un riche excentrique, millionnaire reclus, qui en échange d'un gros paquet de dollars accepte de participer (par procuration) à une chasse au monstre. Un serpent géant, déjà mentionné dans les légendes indiennes. Il y a un an, deux jeunes amoureux, se bécotant au bord du lac White, se sont faits boulottés par le monstre. Bien sûr rien n'est prouvé. L'autopsie officielle affirme qu'ils ont été déchiquetés par l'hélice d'un bateau à moteur. Mais pour Reggie, l'organisateur du safari, pas de doute, c'est « William », le « Nessie » américain qui a fait le coup...
Trop belle Violet
Scientifique et donc sceptique par nature, Lionel a bien des difficultés pour se concentrer sur sa mission. Il ne doit pas véritablement démontrer la supercherie, il est essentiellement chargé de protéger Violet. La belle paléontologue, supposée petite amie du millionnaire, est exactement le type de femme de Lionel. Il ne peut s'empêcher de la dévorer des yeux. Et comme elle a du répondant, c'est sportif. « Elle se fige brusquement. Les femmes ont un sixième sens pour savoir quand on regarde leurs seins. Le jour où on aura trouvé le moyen de tromper leur radar, ce sera le bonheur. » Avec Violet, Peter va longtemps hésiter. Son patron millionnaire lui a demandé de la protéger, pas de la séduire. Le problème c'est que l'expédition dans les forêts et les lacs perdus vire au camping sauvage, avec une seule tente, petite de surcroit, pour les deux. Comment garder la tête froide quand on est allongé si près d'un corps parfait... et nu.
Par chance Peter devra retrouver ses réflexes de tueur quand l'aventure va se compliquer. Gang de dealers locaux, personnalité politique de premier plan, star du cinéma, médecin véreux et mère éplorée (ivre de vengeance) vont entrer en scène, transformant le périple dans la nature sauvage en épopée « ramboesque ». Sans oublier la réapparition de la mafia, toujours à la recherche de Griffe d'Ours, ancien nom de Peter, avant qu'il ne passe à l'ennemi.
Ce polar de Josh Bazell, parfaitement documenté (on en apprend beaucoup sur le réchauffement climatique, les légendes indiennes, la théorie de l'évolution et les effets du LSD), ne se prend jamais au sérieux. Même si parfois la situation est dramatique, voire désespérée, Lionel ne panique quasiment pas. Sauf quand Violet est en danger. Là, mieux vaut ne pas trop le chercher...
Michel LITOUT
« Monstre à tuer », Josh Bazell, Lattès, 20,50 €
08:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : monstre à tuer, josh bazell, lattès
27/04/2013
Chronique : Clichés modernes

Je dis ça, je dis rien, mais écrire cette chronique au quotidien, c'est que du bonheur.
- "Et la marmotte elle met le chocolat dans le papier d'alu" me réplique ma femme, sceptique, comme une fosse. Ton problème, c'est de trouver une idée.
Certes, mais une de perdue, dix de retrouvées et puis même si j'ai du retard à l'allumage, quand c'est parti, c'est parti et jamais deux sans trois.
Allô ! Non mais allô quoi, quelle mouche te pique ?
C'est simple, je viens de découvrir le mot-dièse #expressionsinsupportables sur Twitter. Et le début de ce texte est composé à 80 % de quelques-uns de ces tics de langages qui ont le don de m'énerver (à part la marmotte de ma chérie...)
Les internautes se sont défoulés, offrant à l'observateur des us et coutumes des titilleurs de mulot un superbe best-of des formules toutes faites, passe-partout, énervantes ou désuettes. En fonction de l'âge du contributeur, les variations sont nettes. « Moi à ton âge, j'avais pas tout ça » ou « Et le repas, il va se cuisiner tout seul ? » sont réservés aux plus de 40 ans. Chez les jeunes le « T'es où ? » l'emporte d'une courte tête devant le « Tu fais quoi ? ».
Et puis on retrouve inévitablement ceux qui tentent de récupérer politiquement le jeu le plus populaire du moment sur Twitter. « Moi, président, j'inverserai la courbe du chômage » est ex-aequo avec « Travailler plus pour gagner plus ».
PS : Si vous voulez faire le plein d'expressions insupportables ruez vous sur le livre hilarant "Je dis ça, je dis rien" d'Adèle Bréau aux éditions Tut-Tut.
Chronique "ÇA BRUISSE SUR LE NET" parue ce samedi en dernière page de l'Indépendant
11:00 Publié dans Humeur, Livre, Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : expressions insupportables, allo quoi, bréau, tut-tut, twitter
10/04/2013
Livres : Souvenirs d'écrivains avec Alain Rémond et Umberto Eco
Alain Rémond et Umberto Eco écrivent sur leur jeunesse. Avant d'être écrivain pour l'un, en le devenant pour l'autre.
Utiliser le « je » pour un romancier peut être une figure de style. Dans ces deux livres, « Tout ce qui reste de nos vies », un récit signé Alain Rémond et « Confessions d'un jeune romancier », des conférences sur la littérature d'Umberto Eco, le « je » est réel, omniprésent. Mais ils sont détournés. Alain Rémond l'utilise pour parler de son père. Umberto Eco à travers sa propre expérience parle des grands écrivains qui l'ont marqué, inspiré et passionné.
Un jour, au cours d'une promenade en campagne, Alain Rémond pour échapper à l'averse se réfugie sous un hangar en ruine. Il découvre des montagnes de papiers abandonnés aux quatre vents : courriers personnels, factures, bulletins de paye, relevés de compte bancaire. Toutes les traces de plusieurs vies, une histoire familiale vouée à disparaître lentement, inexorablement.
Cette relation avec l'écrit, le papier, les traces, Alain Rémond la raconte avec une grande pudeur dans ce récit. Il explique au lecteur que lui aussi, a quelques papiers précieux au fond de ses tiroirs. Des vestiges. Notamment une lettre de son père. Son père ne lui a jamais écrit. Les quelques lignes étaient destinés une des tantes du journaliste chroniqueur. Il regarde régulièrement les pattes de mouche, ultimes traces du père, mort trop tôt, sans avoir eu le temps de parler à ses enfants.
Comme pour conjurer le sort, Alain Rémond, dans son métier, a une relation quasiment charnelle avec le papier. Il explique comment il est incapable d'écrire directement sur un ordinateur. « Telle est ma vie, ainsi va ma vie, s'écrivant, se déchiffrant sur une feuille de papier. » Et il est envahi. Mais ne sait pas jeter, « faire de la place ». « Tous ces mots écrits à la main, toutes ces feuilles noircies de mon écriture, c'est comme mon propre sang. J'aurais l'impression de me mutiler. J'aurais l'impression de commettre un crime. J'aurais l'impression de commettre un sacrilège. » Alain Rémond est un homme de l'écrit. C'est sa religion. Sa prose, belle et sensible, lui attire nombre de fidèles.
L'alchimie de l'écriture
Pour Umberto Eco, la littérature est une découverte tardive. Dans ces « Confessions d'un jeune romancier », il raconte comment son chef-d'œuvre, « Le nom de la rose », a vu le jour. Simple universitaire à l'époque, un ami lui demande d'écrire une nouvelle policière. Par esprit de contradiction il refuse et fanfaronne : « si je devais écrire une histoire d'enquête criminelle, ce serait un roman d'au moins cinq cents pages qui se passerait dans un monastère médiéval ». Au delà de l'anecdote, le romancier italien dévoile quelques-uns de ses « trucs » pour bâtir une intrigue, imaginer des personnages... écrire, tout simplement. Avec une espièglerie étonnante pour un octogénaire, il se dévoile en expliquant certains de ses « doubles codages », essentiels pour lui, parfois invisibles pour le lecteur. Enfin saluons la dernière partie du livre sur les listes. Une pratique littéraire un peu tombée en désuétude mais d'une force étonnante quand elle est maîtrisée comme dans les œuvres de Rabelais ou Joyce.
Michel Litout
« Tout ce qui reste de nos vies », Alain Rémond, Seuil, 14,50 €
« Confessions d'un jeune romancier », Umberto Eco, Grasset, 17 €
09:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : alain rémond, umberto eco, seuil, grasset
08/04/2013
Livre : les Geeks, bientôt maîtres du monde !

Mine de rien, les Geeks sont devenus les maîtres du monde en quelques décennies. Du moins ils orientent de plus en plus notre présent après avoir fantasmé leur avenir. Mais comment ces boutonneux à lunettes, à la limite de l'autisme, asociaux et timides, ont-ils pu imposer leur univers à l'ensemble de la civilisation occidentale ? « Geek, la revanche », livre de Nicolas Beaujouan (éditions Robert Laffont, parution le 8 avril, 22 euros) donne quelques clés. Pour commencer, les geeks ont créé les nouvelles mythologies, de Tolkien à Star Wars en passant par Lost ou The Big Bang Theory. Leur imagination (Spielberg, Jackson) et leur inventivité (Jobs, Zuckerberg) les ont propulsés au sommet. Célébrité, richesse, réussite : de vilains petits canards ils sont devenus des exemples à suivre. Dans l'essai de Nicolas Beaujouan, vous découvrirez toutes les facettes d'un phénomène multiple en pleine expansion et la preuve que ce qui a longtemps été considéré comme une « sous-culture » est devenue dominante.
Superbement illustrées, ces 200 pages passionneront ceux qui baignent dedans et étonneront ceux qui sont toujours passés à côté.
Chronique "ça bruisse sur le net" parue samedi en dernière page de l'Indépendant.
09:24 Publié dans Livre, Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : geek, beaujouan, robert laffont
29/03/2013
Livre : Mémé Cornemuse sur les traces de Béru
Mémé Cornemuse aurait tout à fait pu être un personnage de San-Antonio. Nadine Monfils, sa créatrice, lui donne l'occasion de s'émanciper.
Adeptes du bon goût s'abstenir. Mémé Cornemuse, l'héroïne totalement déjantée imaginée par Nadine Monfils est de retour. Cette grand-mère indigne, fan de Jean-Claude Van Damme et d'Annie Cordy, imagine le casse du siècle. Une bijouterie regorgeant de breloques. Première opération, s'installer près de la place. Mémé endosse les habits de concierge. L'immeuble est stratégiquement collé aux coffres. Puis embaucher un arpette qui fera le sale boulot. Un ancien taulard va prendre ses quartiers dans la cave et creuser un tunnel.
Problème, Mémé doit répondre aux sollicitations incessantes des locataires. L'occasion pour Nadine Monfils de décrire quelques cas sociaux d'exception. Ginette Plouf par exemple, une trentenaire avachie, cocue depuis des lustres. Elle est au centre de l'intrigue principale. En rentrant du boulot, elle craque pour des chaussures jaunes. « Elles ont appartenu à Lady Di ! » lui affirme plein d'assurance le commerçant escroc. Ginette, sur ses escarpins, voit la vie différemment. Elle reprend confiance en elle.
Garniture de camembert
A l'arrêt de bus, elle croit découvrir le prince charmant. Simplement un dragueur compulsif qui, une fois sa petite affaire conclue sur le capot d'une voiture dans un parking souterrain, prend ses jambes à son cou. De retour au domicile conjugal, l'infidèle est tentée d'avouer sa faute à Marcel, son mari. Mais ce dernier est mort. Assassiné exactement. Mains coupées et sexe planté dans un camembert au frigo...
Ginette paniquée, prévient la concierge. Et comme Mémé ne veut pas que la flicaille investisse son immeuble, elle se charge de faire disparaître le corps. Une mise en bouche totalement foutraque, et ce n'est que le début. En cherchant à découvrir qui a tué Marcel, Ginette et Mémé vont croiser nombre d'hurluberlus. Genre cette locataire « qui avait un gros grain de beauté sur la joue gauche, garni d'un poil noir. Avec le double menton, on aurait dit une sorte de bonobo en jupe plissée. »
Sexe à tous les étages
Autre rebondissement improbable, l'héroïne apprend qu'elle a un fils. Elle n'a aucun souvenir des 9 mois de grossesse, si ce n'est avoir laissé, dans sa jeunesse, un paquet sanguinolent devant un couvent. Elle se met à rêver à ce gamin maintenant adulte. Un regain d'amour maternel ? Pas vraiment : « Cornemuse aurait bien aimé avoir un fils pédé. Un qui lui aurait ramené des jeunes éphèbes bien membrés et musclés, histoire de passer ses soirées à s'envoyer en l'air. »
Le sexe, en long en large et en travers, c'est un des points communs des romans de Nadine Monfils avec l'univers de San-Antonio. Le commissaire imaginé par Frédéric Dard poursuit ses aventures, sous la plume de Patrice, le fils. Les éditions Fayard viennent de publier le nouvel opus (toujours deux nouveautés par an...) intitulé « San Antonio contre X ». Une reine du cinéma X vient d’être assassinée. Puis une autre hardeuse subit le même sort, en plus sauvage encore. San-Antonio se charge de l'enquête, flanqué du phénoménal Béru, devenu pornstar pour la circonstance. Selon l'auteur, jamais en mal de superlatifs, « c'est le plus mystérieux, le plus cocasse et le plus torride de tous les San-Antonio. »
Michel Litout
« La vieille qui voulait tuer le bon dieu », Nadine Monfils, Belfond, 19 €
« San Antonio contre X », Patrice Dard, Fayard, 6,90 €
09:37 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nadine monfils, mémé cornemuse, san antonio, béru, dard, belfond, fayard
26/03/2013
Livre : Dans la glace des souvenirs
Erlendur revient. Le héros policier d'Arnaldur Indridason est de retour. Une double enquête dans les fjords glacés de l'est de l'Islande.
Une petite voiture rouge, une nécrologie dans le journal barrée du mot « ordure », une ferme en ruine. Ce sont quelques-uns des morceaux du puzzle de ce roman policier signé Arnaldur Indridason. L'écrivain islandais renoue avec son héros du début, le policier Erlendur. Il ne va pas fort. Carrément dépressif. Il a pris des vacances et quitté la moderne Reykjavic pour les villages isolés de l'est du pays. Des hameaux blottis au fond de fjords majestueux. Au-dessus, la montagne et le froid intense.
Erlendur cherche à exorciser son passé. Enfant, ses parents ont possédé une ferme dans cette région sauvage. Une vie simple, proche de la nature. Jusqu'à cette nuit d'hiver. Une sortie dans la montagne, l'arrivée soudaine d'une tempête de neige. Le père laisse ses deux enfants pour chercher du secours. Erlendur tient fermement la main de son petit frère Beggi. Et puis le froid intense lui fait lâcher prise. Les secours retrouvent Erlendur, pas Beggi. Des décennies plus tard, le flic borné et têtu, torturé par la culpabilité, cherche encore la cadavre de son cadet.
Et pour ne pas devenir complètement fou, il se renseigne aussi sur les autres disparitions mystérieuses de la région. C'est comme ça qu'il fait connaissance de Matthildur. Cette jeune femme, en pleine tempête de neige dans les années 40, s'est évanouie dans la nature. Les secours, alertés par son mari Jakob, n'ont jamais retrouvé le corps. Erlendur va mener de front les deux recherches, arpentant la lande mais aussi les archives et les maisons de retraite de la région. Il va interroger les rares survivants, parents et amis de Matthildur. Et son instinct de limier va le persuader qu'il y a bien un mystère derrière cette disparition.
Espace infini
D'un côté une enquête classique, si ce n'est qu'elle est décalée d'un demi-siècle, de l'autre une quête personnelle qu'Erlendur ne peut partager avec personne. Le tout mené dans cette région d'Islande, sauvage et préservée. Erlendur a installé son camp de base dans l'ancienne ferme de ses parents. Ce n'est plus qu'une ruine aujourd'hui. Ouverte à tous les vents, froide, glaciale. Il dort sur une paillasse, dans un sac de couchage. Une lampe tempête pour s'éclairer.
Des conditions extrêmes qu'il s'impose, comme une pénitence pour avoir abandonné son petit frère. Et régulièrement, il va dans la montagne et dort à la belle étoile sur un tapis de mousse. « Il aimait s'allonger sur le dos, la tête posée sur son sac, les yeux levés vers les étoiles en méditant sur toutes ces théories qui affirmaient que le monde et l'univers étaient encore en expansion. Il appréciait de regarder le ciel nocturne et son océan d'étoiles en pensant à ces échelles de grandeur qui dépassaient l'entendement. Cela reposait l'esprit et lui procurait un apaisement passager de pouvoir réfléchir à l'infiniment grand, au grand dessein. » C'est cela Erlendur : un flic pragmatique, torturé de culpabilité, incapable d'être heureux, de vivre simplement en oubliant les fantômes du passé. Dans ces terres de l'est il va déterrer quelques cadavres, imagés ou bien réels...
Michel LITOUT
« Etranges rivages », Arnaldur Indridason, Métailié Noir, 19,50 €
08:36 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : erlendur, arnaldur indridason, métailié, islande




