31/05/2017

Cinéma : "Lou Andreas-Salomé", une femme libre vers les sommets

LOU ANDREAS-SALOMÉ. Biopic de la psychanalyste qui a connu Nietzsche, Rilke et Freud.


Certaines vies sont plus passionnantes que des scénarios recherchés et originaux mais qui manquent de ce petit plus qu’est la réalité. Lou Andreas-Salomé était une femme en avance sur son temps. Une intellectuelle qui durant toute sa vie a tenté de mettre en accord ses convictions philosophiques avec sa vie quotidienne. Mais s’il n’existe quasiment plus d’interdit pour les femmes de nos jours dans nos civilisations occidentales, ce n’était pas du tout le cas il y a encore un siècle.



Ce sont ces obstacles à une vie choisie qui sont racontés dans le film de Cordula Kablitz-Post. Née à Saint-Pétersbourg en 1861 dans une famille bourgeoise et aisée, seule fille au milieu de plusieurs garçons, elle a rapidement voulu être l’égal de ses frères. Premier symbole avec l’ascension d’un cerisier couvert de fruits. Ses petites ballerines et sa robe ample l’empêchent de cueillir les fruits défendus. Elle tombe alors qu’elle veut atteindre le sommet de l’arbre. Mal préparée et peu équipée dans ce monde d’hommes, elle prend conscience de la difficulté de sa tâche. Adolescente, son père meurt. Elle renie sa foi et se lance dans des études philosophiques. Obligée de s’exiler en Suisse, seul pays qui autorise les femmes à mener des études universitaires, elle prolonge son périple vers l’Italie.

■ Nietzsche amoureux
C’est là qu’elle rencontrePaul Rée, étudiant en philosophie comme elle, et surtout un certain Nietzsche. Fascinée par ce grand esprit, elle va le persuader d’étudier et de vivre avec lui. Mais en toute amitié. Car Lou a décidé,très tôt, qu’elle ne se marierait pas, n’aurait pas d’enfant et resterait chaste pour ne pas distraire son esprit. Une situation qui rendra à moitié fou Nietzsche, amoureux de la femme dont il a toujours rêvé, alliant beauté et intelligence.
L’essentiel du film se déroule quand Lou est adulte.Elle est interprétée par Katharina Lorenz, actrice qui a compris toute la fougue de cette femme. La pression de la société devenant trop forte, elle accepte d’épouser un homme de 15 ans son aîné,Friedrich Carl Andreas. Un mariage blanc qui ne sera jamais consommé.
Devenue reconnue et célèbre, elle découvre les poèmes d’un jeune auteur: Rainer Maria Rilke. Pour la première fois, à 35 ans révolus, elle tombe amoureuse et cède aux plaisirs physiques dans les bras du poète. Son seul amour, suivi de plusieurs rencontres, uniquement sexuelles.Quand elle tombe enceinte, c’est à nouveau vers un arbre qu’elle se tourne. Elle grimpe à son sommet et saute. Un tournant dans sa vie qui correspond à sa rencontre avec le Dr Freud. De philosophe, elle va devenir psychanalyste jusque dans les années 30.
Sans doute la partie la plus troublante du film. Lou, âgée de 72 ans et interprétée par Nicole Heester, raconte son incroyable vie à un biographe. Et décide de brûler une bonne partie de ses manuscrits et journaux intimes avant les Nazis. Nous sommes en 1933 et les autodafés se multiplient, notamment contre la psychanalyse considérée comme une « science juive ». Ce film, basé sur ses écrits, extrapole aussi certains passages définitivement perdus dans les flammes de la folie du XXe siècle.

09/09/2016

Cinéma : "Frantz" ou la quête d'un pardon impossible

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Un an après la fin de la grande guerre, un soldat français tente de se faire pardonner. "Frantz", film très esthétique et en noir et blanc de François Ozon sur la résilience.

Tourné en grande partie en noir et blanc dans une petite bourgade allemande, "Frantz" de François Ozon fait partie de ces films au fort pouvoir de rémanence. Pris par l'histoire, on n'est pas sensible immédiatement à la beauté des images. Puis, une fois sorti de la salle, des flashs picturaux nous reviennent en mémoire. Les gros plans sur le visage lumineux de l'actrice principale, ces branches d'arbres qui bruissent dans le vent, les ambiances des cafés en Allemagne comme en France, avec en toile de fond une fierté nationale qui appelle à de nouveaux combats, le cimetière, calme et reposant. Une époque reconstituée, sans beaucoup de moyens, mais avec toute son âme.

Mensonge pieu

D'âme, il en est beaucoup question dans ce film sur le pardon. Adrien Rivoire (Pierre Niney), jeune soldat français fraîchement retourné dans le civil après l'Armistice, se rend dans cette petite ville allemande qui accueille la tombe de Frantz. Lui aussi soldat. Dans l'autre camp. Et moins chanceux puisqu'il est mort au combat. Il croise dans le cimetière Anna (Paula Beer), la fiancée inconsolable de Frantz. Entre ces deux jeunes que tout oppose, une complicité, une amitié, voire plus, va se nouer. Malgré l'ambiance générale qui pousse la majorité des Allemands à cracher au passage d'Adrien. Adrien prétend avoir connu Frantz avant la guerre, quand ils étaient étudiants à Paris. Il raconte à Anna et aux parents du jeune Allemand disparu leurs visites au Louvre, les soirées dans les cafés animés, leur passion pour la musique, le violon en particulier. Le père (Ernst Stötzner), après avoir rejeté violemment Adrien, accepte de l'écouter et va éprouver beaucoup de plaisir à retrouver une partie de la vie de son fils. Mais tout n'est que mensonge. La relation entre Adrien et Frantz est tout autre.

Longtemps durant la première partie du film on suspecte une relation homosexuelle. Il n'en est rien, François Ozon a respecté le scénario original du film de Lubitsch. Adrien est simplement le meurtrier de Frantz, croisé dans une tranchée sous la mitraille des deux camps. Il veut se faire pardonner, tout dire aux parents. Anna l'en dissuade, veut se raccrocher désespérément à ce bel inconnu si charmeur qui lui rappelle tant son amour. Frantz, omniprésent au début du film, va peu à peu s'effacer des mémoires et Adrien comme Anna vont enfin accepter de tourner la page.

François Ozon, sans la moindre ostentation, raconte comment un mensonge peut parfois être plus constructif que la cruelle vérité. Même si vivre avec ce secret est une souffrance de tous les jours pour les initiés.

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Radieuse Paula Beer

Frantz__2.jpgUn amateur éclairé du cinéma de François Ozon souligne combien le réalisateur sait mettre en valeur les actrices qu'il choisit. Après Ludivine Sagnier ou Marine Vatch, il braque son objectif sur la belle Paula Beer. Jeune actrice allemande pleine d'avenir, elle endosse le rôle d'Anna avec une grâce touchante. Belle, elle se dissimule derrière des habits de veuve, elle qui pourtant n'était que fiancée. Elle refuse les avances d'un notable persuadé qu'il saura lui faire oublier son malheur. Par contre elle se trouve toute tourneboulée quand Adrien évoque ces poèmes français que Frantz aimait plus que tout. Sa tristesse initiale va lentement s'estomper pour laisser place à une joie de vivre qui lui manquait tant.

Remarquable en veuve éplorée, Laura Beer l'est encore plus quand elle enfile une robe vaporeuse pour aller au bal au bras du "Français", malgré les regards désapprobateurs de ses amis allemands, torturés, déjà, par l'envie de revanche. Certes elle est belle, bonne actrice, tant en allemand qu'en français, mais cette joliesse, ce mignon minois, doit aussi beaucoup à la délicatesse de François Ozon. Il filme ce visage avec une rare intensité, comme si Paula Beer portait en elle toute la finalité du film : le malheur, la résilience, l'espoir d'une vie meilleure, la décision de vivre, malgré la peine. Seule une grande actrice peut relever un tel défi.

15/04/2016

Cinéma : Fritz Bauer, chasseur de nazis

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S'il est présenté comme un "héros allemand" dans le film de Lars Kraume, Fritz Bauer était bien seul quand il tentait de juger, en Allemagne, les nazis en fuite.

Un homme en colère et impuissant. Tel est Fritz Bauer (Burghart Klaubner), procureur chargé des enquêtes spéciales à la fin des années 50 en Allemagne de l'Ouest. D'origine juive, il a connu la prison durant les années 30 quand il était membre de la social-démocratie. Libéré, il trouve refuge au Danemark puis en Suède. On ne le sait pas toujours, mais des hommes ont tenté de s'opposer à la montée du nazisme. A la fin de la guerre, il fait partie des rares juifs à avoir choisi de revenir dans son pays. Pour le servir. Ce juriste d'exception n'a qu'une envie : que les criminels de guerre en fuite soient jugés dans leur pays. Une obligation si la nouvelle Allemagne veut tirer un trait sur ce passé d'abominations. Sa colère vient des oppositions rencontrées dans son travail. Beaucoup de fonctionnaires de la démocratie chrétienne sont en réalité des nazis blanchis qui continuent à protéger les responsables de la solution finale. "Nos enquêtes n'avancent pas" hurlent-ils à ses adjoints dont le jeune Karl Angermann (Ronald Zehrfeld).

Sur la piste d'Eichmann

Il tente de mettre en place le procès des gardiens d'Auschwitz (lire ci-contre) mais surtout espère capturer des officiers qui ont trouvé refuge en Argentine. La lettre d'un ancien déporté, lui-même exilé près de Buenos Aires lui redonne espoir. Adolf Eichmann, le grand organisateur de la déportation de millions de Juifs, vivrait tranquillement sous une nouvelle identité. Problème, si Bauer dit à la police allemande qu'il a repéré la cache de ce criminel, des taupes risquent de prévenir immédiatement le tueur nazi. Le film de Lars Kraume tourne autour de ce cas de conscience. Il existe une solution pour qu'Eichmann soit capturé : le Mossad israélien. Mais donner ses informations aux services secrets de Tel Aviv pourrait le conduire en prison. Il choisit finalement cette solution, se justifiant auprès d'Angermann "Si l'on veut sauver notre pays, il faut savoir le trahir". Eichmann sera capturé, jugé en Israël et pendu. Fritz Bauer poursuivra son combat. Jusqu'à sa mort en 1968. Plus qu'un biopic, ce film est une œuvre de salubrité publique pour les générations actuelles.

Fritz Bauer était effectivement seul contre tous à l'époque. Mais son opiniâtreté l'a transformé en héros allemand. Quant aux procès Auschwitz, ils ont duré de longues années. Un des derniers devait s'ouvrir aujourd'hui, mais Ernst Tremmel, qui avait 19 ans à l'époque des faits, est mort la semaine dernière, à 93 ans.

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 Un second film sur le même sujet sensible

Comme s'il fallait plusieurs générations pour comprendre, les jeunes cinéastes allemands actuels s'intéressent à cette période compliquée de l'après-guerre. La partition du pays entre Ouest et Est occupait tous les esprits. Le nazisme semblait une période à oublier. Place à la reconstruction. Mais dans les administrations, certains procureurs particulièrement attachés à la justice, se sont battus pour que les responsables et tous leurs auxiliaires soient jugés pour les millions de morts de la Shoah. "Le labyrinthe du silence" de Giulio Ricciarelli, sorti récemment en DVD (Blaq out), revient sur le même sujet que "Fritz Bauer, un héros allemand". Il raconte l'histoire d'un jeune procureur à peine sorti de l'école, cantonné aux infractions routières. Il découvre avec stupéfaction l'existence des camps d'extermination. Et les horreurs qui y ont été commises par l'armée allemande. D'une rigueur absolue, il considère que tout meurtrier doit être poursuivi. Même s'il a commis ses crimes en tant que soldat "obligé" d'obéir aux ordres de ses supérieurs. Il va tenter de retrouver le maximum de ces tortionnaires en recueillant le témoignage des rescapés. Mais le chemin est long, semé d'embûches, tel un véritable labyrinthe où il est vite fait de se perdre. Il croise à un moment le chemin de Fritz Bauer (interprété dans ce premier film par Gert Voss) qui ne pourra que lui conseiller de persévérer.

 

05/11/2015

DE CHOSES ET D'AUTRES : #NippelstattHetze

Le titre de cette chronique sous forme de mot-dièse en allemand interpelle forcément les lecteurs qui possèdent quelques notions de la langue de Goethe. Pour les autres, sachez que l'on peut traduire ce #NippelstattHetze par "mamelons plutôt que dénigrement". Un mouvement de plus en plus populaire sur Facebook car au cœur de l'actualité de ce pays européen devenu le refuge de centaines de milliers de migrants en quête d'une vie meilleure, mais aussi, parfois, en butte aux attitudes racistes d'une partie de la population. Tout est parti d'une photo publiée sur la plateforme par le photographe Olli Waldhauer. Une jeune femme, debout derrière un homme assis dans un fauteuil. Ce dernier tient dans ses mains un panneau sur lequel est inscrit un slogan ouvertement raciste.




Manu militari, la photo est retirée par les régulateurs de Facebook. Mais pas à cause du message tendancieux. Non, ça, le géant du net à plus d'un milliard de membres le tolère sans trop de difficulté malgré une charte assez claire. Si cette photo a été censurée dès les premières heures de sa publication, c'est simplement parce que la jeune femme a les seins nus. 
D'où le mot d'ordre "des mamelons plutôt que du dénigrement raciste". Expérience réussie pour le photographe qui demande aux membres de partager son cliché. Et précise en toute légitimité que s'il doit être effacé par Facebook, ce n'est pas à cause de la nudité du modèle mais du contenu raciste du message. Un combat loin d'être gagné tant la pudibonderie du réseau social devient sa marque de fabrique.

12/09/2015

DE CHOSES ET D'AUTRES : Remède radical

Les médecines alternatives séduisent de plus en plus. Certaines sont vieilles comme le monde et souvent efficaces. D'autres plus expérimentales affichent des résultats moins convaincants. En Allemagne, le week-end dernier, quelques dizaines de personnes participent à un congrès sur ces nouvelles techniques de soin. Normalement, l'homéopathie figure au programme. Mais il semble que les congressistes aient forcé sur les doses pas vraiment issues de plantes.

Des voisins alertent les pompiers car il se passe quelque chose de bizarre dans le parc de la résidence où se déroule le congrès. Arrivés sur place les secours tombent sur 29 personnes "titubantes, se roulant dans l'herbe, racontant n'importe quoi et souffrant de crampes sévères" selon le reportage d'une radio locale. Pas moins de 150 secouristes sont mobilisés pour venir en aide aux malades. Après avoir suspecté une intoxication alimentaire, puis l'ingestion de champignons hallucinogènes, les premiers à recouvrer leurs esprits expliquent qu'ils ont simplement testé une nouvelle drogue aux effets comparables à ceux de l'ecstasy et du LSD...

On sait que le cannabis est parfois utilisé à des fins thérapeutiques comme antalgique. La morphine aussi (dérivé d'opium, donc du pavot) est d'une rare efficacité. Par contre le LSD et autres produits chimiques n'ont jamais démontré leurs bienfaits sur la santé. Ils provoquent plutôt des effets secondaires dévastateurs pour les cellules grises. Mais parfois les médecines alternatives ont bon dos. Visiblement elles ont servi de couverture à ces Allemands qui semblent véritablement avoir besoin d'être soignés. Dans un centre de désintoxication.

07/08/2015

DE CHOSES ET D'AUTRES : Parking trop étroit

Évidemment, à force de me moquer, ça me pendait au bout du nez. Un retour de bâton carabiné qui fait réfléchir. Hier matin, je découvre une information qui me réjouit. Outre qu'elle me fait sourire, elle me donne un sujet de chronique rêvé. L'aéroport de Francfort suscite la polémique outre-Rhin après avoir installé dans son parking des places plus larges destinées aux conductrices. Dans le genre cliché misogyne, difficile de faire pire. De plus, ces places sont signalées par un rose vif, comme pour renforcer la caricature. Et de me remémorer toutes ces maximes négatives, « Femme au volant... » Je me mets à ruminer sur ce thème, à collecter des vidéos de conductrices maladroites qui, en se garant emboutissent une dizaine de voitures ou cette autre qui défonce une barrière de parking souterrain après avoir mis son ticket dans la borne. Mais avant de me lancer dans la rédaction d'un texte drôle et incisif, je me rappelle que je dois faire une course urgente. Je prends donc la voiture, file au supermarché (à 700 mètres de la maison, mon empreinte carbone est abominable), conduit distraitement, obnubilé par l'invention de jeux de mot autour des femmes au volant. Pas assez concentré, arrivé sur le parking quasi vide, j'évalue mal la distance avec l'arête d'une bordure. Boum ! Le pneu avant droit explose. En plein cagnard je change la roue et me maudis. Comme si toutes les femmes (dont la mienne qui effectue des créneaux impeccables) s'étaient vengées par anticipation de mes intentions moqueuses. Et de songer que si la place avait été plus large, mon pneu n'aurait pas fini en lambeaux. 

06/11/2014

Cinéma : Réfugiée dans son propre pays

Avant la chute du Mur, des Allemands de l'Est parvenaient à passer à l'Ouest. Récit de ce parcours éprouvant dans « De l'autre côté du mur ».

Un quart de siècle déjà que le symbole le plus fort de la partition du monde entre Est et Ouest est tombé. Il y a 25 ans, le mur de Berlin était abattu sous les coups de boutoir de la population de la RDA. 25 ans que l'Allemagne est redevenue une seule nation, reléguant aux oubliettes cette séparation idéologique obsolète.

Le film de Christian Schwochow ne raconte pas ce fait historique mais les à côtés de la guerre froide, en 197510. Quand la RFA servait de refuge à quelques rares dissidents suffisamment déterminés pour risquer leur vie. Nelly (Jördis Triebel), jeune mère d'Alexei, un garçon de dix ans, chercheuse en chimie, ne supporte plus la paranoïa de la RDA et les interrogatoires incessants de la Stasi. Elle décide de rejoindre la RFA et ses espoirs de liberté, de démocratie, de renaissance.

 

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La jeune femme n'est pas spécialement une dissidente. Son départ est plus personnel. Le père d'Alexei, un scientifique russe, a disparu du jour au lendemain. Nelly apprend qu'il aurait trouvé la mort dans un accident de la circulation à Moscou. Mais alors pourquoi la police politique ne cesse de l'interroger à son sujet. Et pourquoi a-t-elle perdu son emploi ?

Après un passage humiliant de la frontière (fouille au corps entièrement nue), Nelly est hébergée dans un centre provisoire. Là, dans cet ensemble qui a tout l'air d'une prison, des centaines de réfugiés de l'Est tentent d'obtenir le droit de librement circuler à l'Ouest. Ils doivent obtenir un sauf-conduit décerné par les services secrets des Alliés. Nelly quitte un cauchemar pour un mauvais rêve qui y ressemble furieusement. Là aussi elle a droit à une fouille au corps sans ménagement et à de longs interrogatoires par un agent américain, interprété par Jacky Ido, l'acteur français originaire du Burkina Faso. Les questions tournent essentiellement autour du père d'Alexei, Nelly est-elle venu le rejoindre ?

 

Ce film, à l'ambiance lourde et paranoïaque, montre comment la guerre froide, la suspicion permanente et la crainte des agents infiltrés a parfois dégoûté des hommes et des femmes de cette liberté promise à l'Ouest mais jamais accordée. Une page noire de l'histoire de la RFA méconnue et parfaitement expliquée dans un film sobre mais pas aussi pessimiste qu'il ne semble.

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04/08/2014

Livre : Justice à retardement

Un industriel allemand est assassiné dans sa chambre d'hôtel. Le tueur, Fabrizio Collini reconnaît le meurtre mais refuse de s'expliquer. Son avocat va enquêter dans le passé.

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La société allemande, tout en triomphant mondialement au niveau sportif ou économique, n'en finit pas de solder son passé. Il y a moins de 70 ans, la terreur nazie s'abattait sur la totalité de l'Europe. La défaite a permis de juger certains responsables, mais d'autres sont passés à travers les mailles du filet. De simples exécutants, loyaux à leur supérieurs et leur pays, ou des hommes et femmes, en état de juger et donc complices actifs de crimes de guerre et de génocide ?

Cette interrogation, sorte de devoir d'inventaire jamais véritablement achevé, est au centre du terrible roman de Ferdinand von Schirach, « L'affaire Collini ». L'auteur, par ailleurs avocat au barreau de Berlin depuis 1994, est un fin connaisseur de la justice de son pays. Une partie du roman porte d'ailleurs sur les droits des accusés, la façon dont les affaires criminelles sont instruites et la méthode de désignation des avocats commis d'office.

Tout débute en 2001. Dans une chambre d'hôtel à Berlin, un homme se faisant passer pour un journaliste, prend rendez-vous avec Hans Meyer, industriel allemand. Une fois en tête à tête, Fabrizio Collini, le faux journaliste et véritable force de la nature, sort un révolver de son manteau, fait agenouiller Meyer et l'abat de plusieurs balles dans la tête. Puis, « de sa chaussure, il retourna le corps. Soudain, il asséna un coup de talon dans la face du cadavre, le regarda, puis lui donna un autre coup. Il ne pouvait plus s'arrêter, il tapait et tapait encore, sang et substance blanche giclaient sur son pantalon, sur le tapis, sur le bois du lit. » Un meurtre horrible, un émoi considérable.

 

Meurtre inexplicable

Collini s'étant constitué prisonnier dans le hall de l'hôtel, l'instruction peut débuter immédiatement. Il faut cependant lui trouver un avocat. Le jeune Leinen, installé à son compte depuis quelques semaines, est de permanence. Malgré sa totale inexpérience des procès d'assises il accepte de prendre la défense du géant muet. Cet homme, d'origine italienne, est venu travailler en Allemagne durant les années 50, fuyant la misère de son pays. Sans casier judiciaire, discret, il est à la retraite depuis peu.

Rien ne semble pouvoir expliquer de coup de folie. Même à son avocat il ne dit rien de son mobile. Leinen, qui a accepté de défendre Collini sans connaître l'identité du mort, a un gros coup au moral en découvrant qu'il s'agit d'Hans Meyer. Il a côtoyé cet homme durant sa jeunesse. C'était le grand-père de son meilleur ami. De Johanna aussi, son amour de jeunesse inachevé, qui se concrétise finalement à la faveur des événements tragiques. Pris entre son amitié avec la famille de la victime et sa détermination d'avocat, Leinen va aller jusqu'au bout. En creusant dans le passé de Hans Meyer, il risque de perdre Johanna, mais aussi y trouver le mobile, l'explication qui pourrait inverser les rôles, Collini devenant la victime de ce drame.

Écriture puissante, passion tourmentée, professionnalisme à toute épreuve : ce roman ne manque pas d'intérêt. Reste avant tout de cette « Affaire Collini » une leçon d'Histoire et l'exhumation de pratiques peu glorieuses dans une Allemagne qui, des années après la fin de la guerre, a bien caché son double jeu.

Michel LITOUT

 

« L'affaire Collini », Ferdinand von Schirach (traduction Pierre Malherbet), Gallimard, 16,90 €

 

08/05/2014

Cinéma : "D'une vie à l'autre", fausse histoire familiale de Georg Maas

 

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Mensonge, fausse identité, agent dormant : l'ancienne RDA a longtemps brillé par ses services secrets. « D'une vie à l'autre » de Georg Maas revient sur ces pratiques.

 

Tout le poids de l'histoire européenne, sombre et meurtrière, du siècle dernier, repose sur ce film tantôt thriller, chronique familiale ou espionnage. Entre la Norvège et l'Allemagne, les relations ont souvent été compliquées. Durant la seconde guerre mondiale, les Nazis ont trouvé dans le pays des femmes susceptibles de garantir la « pureté de la race aryenne ». Des Lebensborn, sortes d'usine à reproduction ont vu le jour. Les soldats allemands, sélectionnés, avaient pour mission de procréer avec des femmes jugées « pures ». Les bébés, arrachés aux mères, étaient placés dans des orphelinats en Allemagne pour assurer la relève de la « suprématie blanche ». Ase Avensen (Liv Ullmann) a donné naissance à une petite fille. Depuis la Libération, elle n'avait plus de nouvelles de son enfant. Le rideau de fer empêchait toute recherche. Mais 20 ans plus tard, Katrine (Juliane Köhler) parvient à rejoindre les rives de la Norvège. Elle affirme être la fille d'Ase. La mère retrouve sa fille qui refait sa vie en Norvège, pays libre. Tout est bien qui finit bien...

Jeu de la vérité

Georg Maas, dont c'est le second long-métrage, aborde une double thématique. Les enfants des Lebensborn et les agissements de la Stasi. Car Katrine se révèle être un agent de l'ancienne Allemagne de l'Est. Le film se déroule en 1990, quelques mois après la chute du Mur de Berlin. L'Allemagne, en pleine réunification, n'a pas encore le temps de s'intéresser aux crimes d'État de la partie orientale. Par contre des organismes européens luttent pour que les mères et les enfants des Lebensborn soient indemnisés. Un jeune avocat (Ken Duken) va remuer le passé d'Ase et de Katrine. Au risque de faire éclater une vérité que Katrine refoule depuis des années.

Tout le film est centré sur Katrine. La première scène la montre se déguisant (perruque noire, lunettes sombres) pour rechercher des archives en Allemagne. De retour chez elle, elle reprend son aspect de mère attentionnée. Sa fille, adulte, a un bébé. Son mari, militaire dans la marine, est commandant d'un sous-marin. Sa mère continue toujours d'exploiter la ferme familiale. Elle-même travaille et a des responsabilités dans une entreprise de pointe. Cette image de bonheur familial ne serait qu'une façade. Katrine joue un rôle, toujours au service d'une Stasi qui tente de sauver (ou de se débarrasser) de ses derniers agents dormants.

Sans jamais juger, « D'une vie à l'autre » nous entraîne dans les états d'âmes d'une femme qui a presque cru à la mise en scène de sa vie. On assiste à ses doutes, ses renoncements et derniers sursauts pour tenter de rétablir la vérité. Déchirée, elle sait qu'elle risque de faire voler en éclat plusieurs vies. La sienne bien entendu, mais aussi et surtout celles de ses proches.

 

 

 

Merveilleuse Liv Ullmann

 

Ce film allemand permet de revoir à l'écran l'actrice norvégienne Liv Ullmann. Elle joue le rôle d'une femme vieillie et marquée par les épreuves de la vie. Un personnage fort, qui donne tout son sens à l'histoire. Liv Ullmann reste la muse et l'interprète préférée d'Ingmar Bergman. La merveilleuse blonde a tourné dans plusieurs films du génie suédois. Il l'engage pour la première fois pour le film « Persona ». Il est frappé par sa ressemblance avec son autre artiste fétiche, Bibi Anderson. Rapidement le metteur en scène tombe amoureux de la jeune comédienne et partage sa vie de longues années. Elle sera l'inoubliable Marianne de « Scènes de la vie conjugale ». Des rôles sur mesure, dans lesquels Bergman met beaucoup d'émotion.

C'est aussi le cas dans « Sonate d'automne ». Liv Ullmann y interprète le rôle d'une fille qui a beaucoup à reprocher à sa mère. La longue scène où elle avoue à sa mère qu'elle la hait depuis son plus jeune âge fait partie des moments d'anthologie du cinéma mondial. Pour vous en rendre compte par vous-même, ne manquez pas les projections de « Sonate d'Automne » au Castillet à Perpignan ou procurez-vous le DVD ou blu-ray (en version restaurée chez Studiocanal) de ce chef-d'œuvre.

 

 

17/02/2014

BD : Délicat retour à Berlin pour Miriam Katin

 

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Découverte en 2008 avec « Seules contre tous » le récit de son enfance, Miriam Katin revient à la BD dans « Lâcher prise », album dans lequel elle se raconte, sa vie aux USA et son très temporaire mais difficile retour en Allemagne. Cette graphiste très recherchée dans les studios d'animation des majors américaines, a changé de registre. Après le succès de son premier album, elle se cherche. Difficile d'être un espoir de la BD internationale à 71 ans. Elle revient sur ce succès, les expositions qui ont suivi. Fière d'être Juive et Américaine, elle s'étonne quand son fils lui demande d'entamer des démarches pour obtenir la nationalité Hongroise. Cela lui permettra de s'installer plus facilement à Berlin. Cette annonce est un choc pour Miriam. Elle n'a pas encore pardonné à ce pays qui a massacré les siens. Malgré ses appréhensions elle ira à Berlin, rendre visite à son fils et sa compagne. Un séjour où elle se rend sur quelques lieux de pèlerinage et comprend que plus rien n'est comme avant. Elle retournera dans la capitale allemande pour une expo au Musée juif. La BD, loin d'être trop sérieuse, montre toutes les coulisses de ces deux voyages : les ennuis de santé, les doutes et errances. Le tout dessiné aux pastels de couleur.

 

« Lâcher prise », Futuropolis, 22 €