18/09/2015

Livres : Noblesse belge en perdition

Amélie Nothomb dans « Le crime du comte Neville » dresse un portrait étonnant de la noblesse belge actuelle, entre tradition et décrépitude.

 

amélie nothomb, noblesse, neville, albin michelLes temps sont durs pour les nobliaux du plat pays. Prenez les Neville. Le comte, Henri, n'arrive plus à joindre les deux bouts. Malgré son travail bien rémunéré, ses finances sont un gouffre sans fin. La faute au domaine du Pluvier, dans la famille depuis des siècles mais beaucoup trop cher à entretenir. La retraite approchant, le pauvre comte doit se résoudre à faire l'impensable : vendre.

Comme chaque fin août, depuis une vingtaine d'années, Amélie Nothomb nous gratifie d'un nouveau roman assuré de ventes conséquentes. Une tradition devenue immuable, comme la chute des feuilles en automne ou l'achat d'un nouveau cartable pour le petit dernier. Chaque année on se laisse avoir par ce petit livre (à peine 130 pages) qui ne nous prend que deux heures de notre précieux temps mais qui parvient quand même à nous en mettre plein la vue. La faute à ce style simple et efficace, entre rédaction de 3e et brillantes envolées lyriques bourrées de références.

 

Sérieuse et Cléophas

Ce roman nous touche également par ses personnages aux prénoms improbables. La fille du comte, 17 ans, vient de faire une fugue. Elle s'appelle Sérieuse... Une voyante, partie la nuit cueillir des herbes spéciales, lui vient en aide. Le lendemain, elle contacte le comte pour qu'il récupère sa progéniture. La voyante fait alors une révélation au père : il tuera un invité lors de sa prochaine réception au château. Comment va-t-il réagir ? « Si l'un de ses amis s'était vu adresser une prophétie semblable et l'avait raconté à Henri, celui-ci aurait éclaté de rire et lui aurait dit avec la dernière conviction de ne pas croire à ces histoires de bonne femme. Malheureusement, il était presque comme tout le monde : il ne croyait les prédictions que si elles le concernaient. Même le sceptique le plus cartésien croit son horoscope. » Cette annonce perturbe au plus haut point le comte car la prochaine réception, où il compte dépenser ses dernières économies, devait être somptueuse, flamboyante. Pour une bonne raison : il n'y en aurait plus d'autres.

Toute la subtilité du roman consiste à raconter l'étonnant cheminement de l'esprit du comte et de sa fille Sérieuse. Tuer un invité lui est égal. D'autant que certains méritent amplement la mort comme ce Cléophas de Tuynen, odieux parmi les odieux. Par contre que l'infamie retombe sur ses proches lui est insupportable. Devenu meurtrier, il ira en prison mais surtout sa femme et ses enfants seront exclus du petit milieu de la noblesse belge. Sérieuse a alors une idée pour tirer son père de l'embarras.

La suite du roman se résume à ce tête-à-tête entre le père et sa fille. Des dialogues d'une extraordinaire force, au déroulé implacable et à la fin prévisible. A moins qu'Amélie ne nous sorte de son chapeau une astuce, un revirement, un rebondissement digne des romans d'Agatha Christie. En inversé puisque l'on sait qui est le meurtrier mais que l'identité de la victime est incertaine jusqu'à la dernière page. Et voilà comment, une fois de plus, Amélie Nothomb, par sa voix singulière, parvient à charmer anciens et nouveaux lecteurs.

 

« Le crime du comte Neville », Amélie Nothomb, Albin Michel, 15 €

 

06/03/2015

Cinéma : Les petits fiancés du Japon

 

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Une Belge de 20 ans rêve de devenir écrivain… et Japonaise. "Tokyo fiancée", film de Stefan Liberski, est adapté du roman « Ni d’Eve ni d’Adam » de sa compatriote Amélie Nothomb.

 

 

Une Belge amoureuse du Japon. Un Japonais amoureux de la France. Dans Tokyo, ville gigantesque, ils vont pourtant se trouver, se comprendre, s’aimer. Cette histoire d’amour peu banale est la trame du film Tokyo fiancée réalisé par Stefan Liberski. Ce cinéaste belge, également écrivain, scénariste de BD et trublion à la radio et télévision belge, abandonne pour une fois sa folie douce pour une adaptation fidèle du roman de sa compatriote Amélie Nothomb. La Jeune Belge, c’est elle. Née au Japon, elle retourne dans l’archipel quand elle a 20 ans. Elle a deux ambitions dans la vie : être écrivain et devenir Japonaise. Exactement, elle espère devenir comme ces vieux écrivains japonais, « J’ai toujours eu le lyrisme mégalomane », confie-t-elle en voix off.

 

Amoureuse... du Mont Fuji

La pétillante Pauline Etienne (vue récemment dans Eden) se glisse dans le personnage d’Amélie. Elle vit dans un minuscule appartement, prend des cours de japonais et pour subvenir à ses besoins, dépose des annonces pour donner des cours particuliers de français.

Son premier élève, Rinri (Taichi Inoue), sera le seul. Ce grand adolescent, fils d’un riche joaillier, va rapidement fasciner la jeune Occidentale. Timide, gentil, respectueux, il ne fait pas le premier pas. C’est Amélie qui ose enfin un premier baiser.

Toute en retenue, cette première partie du film est une longue balade poétique dans les rues et parcs de Tokyo avec des intermèdes dans des soirées entre copains, tous passionnés par le français.

Par la suite, c’est plus compliqué. Rinri la présente à ses parents qui n’espèrent qu’une chose : faire un beau mariage. Mais Amélie ne se sent pas encore prête. Alors elle a l’idée géniale de lui proposer de passer par l’étape fiançailles. Des fiançailles éternelles...

 

 

 

Le film de Stefan Liberski est aussi frais et délicieux qu’un roman d’Amélie Nothomb. L’interprétation de Pauline Etienne, entre tracas intérieur et joie exubérante, crédibilise le personnage complexe de la petite Belge amoureuse du Japon, du mont Fuji et du gentil Rinri. Ils sont si mignons ces petits fiancés nippons...

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Un roman japonais d’Amélie Nothomb

 

 

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Le film de Stefan Liberski est adapté du roman Ni d’Eve ni d’Adam paru en 2007 chez Albin Michel et lauréat du Prix de Flore.

La romancière belge, née au Japon car son père, diplomate, se trouvait en poste à Tokyo, n’a jamais caché sa fascination pour ce pays complexe et fantasque. Régulièrement, elle s’inspire de sa jeunesse pour distiller des scènes clairement autobiographiques dans ses romans. Si Stupeur et tremblements (adapté au cinéma par Alain Corneau avec Sylvie Testud dans le rôle d’Amélie) portait essentiellement sur le monde du travail, avec Ni d’Eve ni d’Adam, c’est le pan amoureux de la vie de la jeune Amélie que Nothomb raconte. Elle décrypte sa romance avec son élève japonais et son rapport si particulier avec le Mont Fuji.

Amélie Nothomb retournera au Japon bien des années plus tard pour le tournage d’un documentaire. Une nouvelle fois elle nourrira sa plume de cette expérience pour en faire un compte rendu entre réalité et fantasme. La nostalgie heureuse semblait être la fin de la belle histoire d’amour entre la jeune Belge et le pays du Soleil Levant.

 

10/09/2014

DE CHOSES ET D'AUTRES : Pétillante Pétronille

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Amélie Nothomb imagine dans « Pétronille » l'histoire d'une lectrice fan, grande buveuse de champagne et écrivain en devenir. Un roman miroir ?

 

"Chère Amélie Nothomb, je me permets de vous écrire comme le font régulièrement des centaines de vos lecteurs. Vous puisez, dites-vous, des idées dans cette correspondance. Votre dernier roman, « Pétronille » chez Albin Michel, emprunte une nouvelle fois ce chemin. Vous repérez Pétronille, le personnage principal, un soir dans une librairie, à la fin d'une séance de dédicaces. Elle pourrait endosser le rôle de bonne compagne, ou plus exactement « convigne », de beuverie, songez-vous.

Garçon manqué issue du peuple, la pétillante Pétronille entre dans la danse avec plaisir. Vous la traînez dans les bars et soirées où le champagne coule à flot.

Autofiction oblige, je me demande cependant si votre penchant pour cette boisson est véritable ou fantasmé. Les quantités ingurgitées semblent astronomiques. Pour tout vous dire, j'avais parfois l'impression en lisant ce roman, très plaisant au demeurant, de parcourir une plaquette publicitaire pour Veuve Clicquot, Dom, Krug et autres Taittinger. Vous êtes la championne du placement produit. Si chaque marque citée vous envoie une caisse en dédommagement, vous aurez de quoi faire la fête pour les six prochains mois.

La rebelle Pétronille, de lectrice, devient elle aussi romancière. Une concurrente, donc. Cela ne vous effraie pas. Il est vrai que personne (à part cette année une certaine Valérie T) ne peut rivaliser avec vos tirages monstrueux. J'aimerais tant que, tel Georges Perec, vous donniez corps à cette Pétronille.

 

Vinaigre de miel

Dans votre roman, vous résumez en quelques phrases les œuvres de l'auteur imaginaire. « Vinaigre de miel » reprend l'argument des « Jeunes filles » de Montherlant : un écrivain à succès reçoit des lettres de lectrices énamourées. « Le Costals de Montherlant sortait vainqueur de la confrontation, le Schwerin de Pétronille terminait phagocyté par les donzelles ». Selon vous, le second titre est tout aussi alléchant : « Il y était question de l'adolescence contemporaine. Le héros, Léon, sorte d'Oblomov de quinze ans, entraînait sa famille entière dans son vertige nihiliste. Le livre me fascina plus encore que le premier. Il avait une manière subtile et drôle de prêcher le désespoir. » En découvrant ces lignes, chère Amélie Nothomb, on a la bizarre impression que vous parlez autant de vous que de Pétronille, que vous dévoilez au lecteur forcément frustré, des idées de romans que vous n'avez malheureusement jamais menés à leur terme. Mais il se pourrait aussi que je me trompe et que Pétronille n'est qu'une pure invention, la compagne de beuverie parfaite que vous cherchez toujours dans les files d'attente de vos séances de dédicace.

Sachez, Amélie, que si Pétronille vous pose un lapin, c'est avec joie que je la remplacerai au pied levé. Du moins si vous acceptez de vous mettre au coca. Je ne supporte pas le champagne..."

Michel LITOUT

 

« Pétronille », Amélie Nothomb, Albin Michel, 16,50 €

 

29/08/2011

De "Tuer le père" à "La petite" : filiations compliquées pour Amélie Nothomb et Michèle Halberstadt

 Entre « Tuer le père » d'Amélie Nothomb et « La petite » de Michèle Halberstadt, un point commun, la difficulté d'accepter ses parents.

 

Amélie Nothomb, Tuer le père, Michèle Halberstadt, la petite, Albin MichelD'un côté un garçon abandonné par sa mère, de l'autre une fillette se sentant incomprise. Les personnages principaux de « Tuer le père » d'Amélie Nothomb et de « La petite » de Michèle Halberstadt ont des bleus à l'âme. Cela donne deux romans à fleur de peau, explorant l'inconscient des enfants, de la famille et de la formation au dur métier d'adulte.

Ne dérogeant pas à la règle établie depuis quelques années, Amélie Nothomb se met en scène dans son roman de rentrée. Mais ce n'est qu'une petite introduction, quand elle rencontre dans un club deux magiciens de renommée internationale. Joe Whip et Norman Terence, l'élève et le maître. Joe est littéralement chassé du foyer familial par sa mère. Entre l'enfant et son nouvel amant, elle préfère celui qui lui donne le plus de plaisir. Joe est un enfant taciturne, passant son temps à faire des tours de cartes. Un homme le remarque et lui conseille d'aller voir Norman Terence, le meilleur magicien de Reno. Joe, du jour au lendemain, trouve un foyer, un père, une famille. Norman va lui apprendre ses secrets. Joe est d'autant plus heureux que Christina, la jeune compagne de Norman, tout en endossant le rôle de mère, va également hanter ses nuits de jeune adulte. « Christina était extrêmement mince de visage et de corps. Sans que son squelette apparaisse jamais. Ses cheveux, sa peau et ses yeux avaient la couleur du caramel. » Le classique trio va déboucher sur un coup de foudre pour Joe, « car sitôt qu'il vit sa beauté, il l'aima, de la toute-puissance du premier amour. » Mais comment passer à l'acte sans trahir la confiance de son mentor ?

Le roman va ensuite se poursuivre avec la description de cette vie de bohème, une partie se passant au cours du festival de Burning Man, immense regroupement hippie au centre du désert. Christina va y présenter son spectacle de fire dancers. Et c'est dans ces passages que l'on retrouve la magie de l'auteur de « Stupeurs et tremblements », quand elle raconte les excès, la folie de ce lieu unique. Ou quand elle s'attarde sur l'art de Christina : « Regarder de grands danseurs provoque le même émoi que regarder une bûche enflammée : le feu danse, le danseur brûle. C'est le même mouvement, aussi hirsute qu'harmonieux. »

 

« Petite fille quelconque »

Amélie Nothomb, Tuer le père, Michèle Halberstadt, la petite, Albin MichelCette intensité du feu, on la retrouve dans « La petite », ce court et dense roman de Michèle Halberstadt. Cela débute par cette phrase coup de poing qui reste longtemps en mémoire : « J'ai 12 ans et ce soir je serai morte ». La narratrice va détailler cette vie, entre mère exigeante, père absent et copines d'école inexistantes. Cela va la conduire à faire ce geste suicidaire à priori impossible pour une enfant de 12 ans. Pourquoi en est-elle arrivée là ? Que se passe-t-il dans la tête d'une petite fille ? Comme une longue confession, le roman donne les clés de ce drame.

Introvertie, se sentant laide et repoussante, la petite tient un journal intime. Elle converse avec une amie imaginaire, Laure. « Laure était celle que j'aurais voulu être. Un elfe gracile, doux et mutin, un modèle pour une petite fille désespérément quelconque. » Problème à l'école et manque total de communication en famille : « De toute façon comment aurais-je pu dire à mon père que je me sentais étrangère à tous, même à lui ? Ma tanière s'était transformée presque à mon insu en une cellule dans laquelle je m'enfermais davantage chaque jour et dont j'aurais été incapable de produire la clé. » Paradoxalement, ce roman au thème grave se révèle d'un optimisme étonnant. Ce n'est pas le classique happy end, mais quand on le referme, on se sent rasséréné, la phrase du début s'estompe, Michèle Halberstadt a bouclé la boucle.

« Tuer le père » de Amélie Nothomb, Albin Michel, 16 €

« La petite » de Michèle Halberstadt, Albin Michel, 12,90 €

 

05/10/2010

Soldats, bouffons !

Amélie Nothomb parvient encore à nous surprendre avec son sujet de prédilection : les problèmes de compulsions alimentaires.

 

Une forme de vie.jpgA chaque rentrée littéraire, Amélie Nothomb sort une nouveauté et se retrouve en tête des ventes. Même si cette année elle doit partager les premières places avec Michel Houellebecq et Virginie Despentes, l'excentrique romancière a toujours son lot de fidèles. Et les habitués ne seront pas dépaysés puisqu'elle centre une nouvelle fois son histoire sur les rapports de l'homme avec la nourriture. Elle s'essaye également à l'autofiction puisqu'elle se met directement en scène.

Amélie Nothomb met un point d'honneur à répondre à toutes les lettres qu'elle reçoit. Et ce matin-là, dans son courrier, elle est interpellée par un pli en provenance d'Irak. C'est un soldat américain, Melvin Mapple, basé à Bagdad, qui « souffre comme un chien » et a « besoin d'un peu de compréhension. » Intriguée, Amélie lui répond et une véritable correspondance va se mettre en place entre la romancière et le militaire.

 

La graisse contre les armes

Ce dernier lui explique qu'il s'est mis à grossir pour ne plus aller au combat. Pesant 180 kilos, il est quasi immobile, devenu inutile dans cette armée d'occupation. Dans des lettres de plus en plus longues, il explique ses motivations à la romancière qui se passionne de plus en plus pour ce cas extraordinaire. Melvin prétend que « de toutes les drogues, la bouffe est la plus nocive et la plus addictive. Il faut manger pour vivre paraît-il. Nous, nous mangeons pour mourir. C'est le seul suicide à notre disposition. Nous semblons à peine humains tant nous sommes énormes, pourtant ce sont les plus humains d'entre nous qui ont sombré dans la boulimie. » Melvin va tout raconter à Amélie. Allant jusqu'à lui envoyer une photo de lui, nu.

Les lettres mettant du temps pour franchir la distance entre Bagdad et Paris, Amélie Nothomb « meuble » en détaillant sa vie d'auteur de best-sellers. Relatant sa rencontre avec « une jeune romancière de talent », elle constate qu'elle « était tellement chargée en Xanax que la communication fut brouillée ». Et de revenir sur sa passion épistolaire : « Malgré la sympathie qu'elle m'inspirait, je me rendais compte que j'aurais préféré une lettre d'elle à sa présence. Est-ce une pathologie due à l'hégémonie du courrier dans ma vie ? Rares sont les êtres dont la compagnie m'est plus agréable que ne le serait une missive d'eux – à supposer, bien sûr, qu'ils possèdent un minimum de talent épistolaire. »

Ce roman, aérien malgré la lourdeur du personnage principal, va cependant changer totalement de direction dans le dernier tiers. Une pirouette comme seule Amélie Nothomb sait les fabriquer, rendant crédibles l'ultime rebondissement et la chute finale.

« Une forme de vie », Amélie Nothomb, Albin Michel, 15,90 €

25/08/2009

Amélie Nothomb décolle

Court, incisif, étonnant : le nouveau roman d'Amélie Nothomb devrait contenter ses admirateurs.

 

Voyage d'hiver.jpgA chaque rentrée littéraire, Amélie Nothomb propose une nouvelle pierre de son oeuvre littéraire. Inclassable à ses débuts, aujourd'hui c'est du Nothomb, tout simplement. « Le voyage d'hiver » est la rencontre de trois personnages. Le narrateur, Zoïle, employé d'EDF, une romancière à succès, Aliénor et sa préceptrice, Astrolabe.

Premier choc, les prénoms des personnages. Rien n'est banal dans les histoires d'Amélie Nothomb. Les situations sont aussi déjantées que les patronymes du trio. Zoïle est sur le point de détourner un avion avec la ferme intention de provoquer un second 11 septembre, sur Paris cette fois. Comment en est-il arrivé là ? Il raconte sa première rencontre avec Aliénor et Astrolabe. Chargé de vérifier la conformité des isolations de certains appartements, il découvre, sous les toits du quartier Montorgueil, un logement qui aurait pu aisément servir de chambre froide. Les locataires en sont deux femmes. « L'une était une anormale légère », « l'autre charmante et vive. » « Les deux filles portaient une quinzaine de pulls de laine recouverts d'autant de manteaux, écharpes et bonnets. L'anormale avait l'air d'une version demeurée du yéti. La jolie conservait dans cette tenue une allure gracieuse. » Zoïle va rapidement tomber amoureux de la jolie, Astrolabe. Mais cette dernière ne peut lui consacrer la moindre minute. Elle est entièrement au service d'Aliénor, la débile. Incapable d'écrire, elle se contente de dicter des textes que la belle transforme en romans forts et prenants. Zoïle, pour être exact, dans un premier temps, s'extasie devant les textes d'Aliénor avant de succomber à la beauté d'Astrolabe.

 

Macarons et champignons

Il va donc faire une cour assidue aux deux femmes, constatant que l'une ne peut se passer de l'autre. Amélie Nothomb semble prendre un malin plaisir à décrire son double romancière. Ainsi, quand Zoïle apporte des macarons à Aliénor, cette dernière les dévore : « après avoir grogné d'extase à plusieurs reprises, elle se mit à enfourner les macarons les uns après les autres. J'avais choisi un assortiment d'une vingtaine de pièces de saveurs différentes : à chaque goût nouveau, Aliénor barrissait, attrapait le bras d'Astrolabe pour attirer son attention et ouvrait grand la bouche afin de lui montrer la couleur du gâteau responsable d'une telle transe. » Le roman prend une tournure encore plus délirante après un repas à base de champignons hallucinogènes. Le trip, décrit avec minutie, va changer la vie des deux femmes et le destin du narrateur, sur le point d'embarquer dans un avion de ligne...

« Le voyage d'hiver », Albin Michel, 15 €