22/12/2016

Roman : Quand l’art danse au « Bal mécanique »

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Pour son second roman, après le très remarqué « La déesse des petites victoire », Yannick Grannec persiste dans sa veine artistico-psychologique en signant un roman sur le phénomène du Bauhaus dans l’Allemagne des années 30 et le pire de la téléréalité. La romancière, à la culture indéniable, parvient à mettre en perspective manipulation des foules présente et passée.

Les lecteurs les plus savants se délecteront des passages historiques sur cette école d’un art nouveau, rapidement détesté par les nazis aux portes du pouvoir. Mais le roman offre aussi une parfaite traduction des méthodes beaucoup plus élaborées qu’on n’y croit pour confectionner une émission de téléréalité. Cette partie du roman est particulièrement édifiante.

Josh Shors, bellâtre imbu de sa personne, dé- barque chez des candidats volontaires pour refaire leur intérieur en une semaine. Chaque semaine une nouvelle famille espère être choisie. Le début du show débute comme un ouragan. Au petit matin, Josh sonne chez les chanceux et se met immédiatement à l’ouvrage. Devant les caméras et les voisins envieux, il détruit méthodiquement le mobilier existant. Comme pour bien faire comprendre aux occupants qu’il y a un avant et un après.

Un début d’une rare violence symptomatique de la télévision d’aujourd’hui où rien ne se fait dans le consensus. Un romancier moins exigeant se serait contenter de cette histoire pour vendre des milliers d’exemplaires en profitant, honteusement de cette mode. Yannick Grannec met la barre beaucoup plus haut. C’est tout à son honneur.

➤ « Le bal mécanique », Yannick Grannec, Anne Carrière, 22 €

 

18/11/2016

Roman : "Soleil Amer" de Jacques Verdier ou les dramatiques conséquences des libertés issues de Mai 68

SOLEIL AMER. Jacques Verdier raconte les amours compliquées voire impossibles entre deux jeunes provinciaux des années 70 que tout oppose.

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Amateurs de rugby passez votre chemin. Jacques Verdier, directeur du Midi Olympique, « bible » des amateurs de XV, grand spécialiste des groupés pénétrants et autres « up and under », abandonne le temps de ce roman son domaine de prédilection. Preuve que le sport mène à tout, à condition d’en sortir... Par contre Jacques Verdier fait partie de ces hommes qui n’oublient jamais leurs racines, l’action du roman se dé- roulant à Saint-Gaudens, cité pyrénéenne où il a lui même usé ses fonds de culottes dans sa jeunesse. Il admet d’ailleurs avoir instillé un peu de son adolescence dans le personnage de Pierre, piochant dans ses souvenirs pour apporter quelques touches de vérité.

L’authenticité est d’ailleurs l’impression générale qui ressort de la lecture de ce texte entre chronique rurale, roman d’apprentissage et portrait d’une France provinciale défunte. Le roman est construit comme un dialogue à deux voix. Pierre et Juliette, chacun de leur côté, sans encore se connaître, partagent leur quotidien avec le lecteur

. Pierre est le fils d’un couple aimant. Mais quand le père meurt subitement, le monde de cet adolescent solitaire, passionné de dessin, se fissure, « J’essayais, mais en me cachant, déchirant les pages aussitôt dessinées, de tracer les contours du visage de mon père sur son lit de mort, sa rigidité mortuaire. Ce n’était pas vraiment un portrait. Je ne voulais pas restituer son visage tel qu’il me revenait dans mon souvenir, mais ses angles, ses creux, son vide, la couleur de la mort. »

■ Léo Ferré, le point commun

L’image du père de Juliette, l’autre protagoniste du roman, est radicalement différente. Ce chirurgien, abreuvé des discours révolutionnaires et libertaires de Mai 68, est un notable aux mœurs plutôt dissolues. Sa femme, adepte de l’amour libre, participe à ses jeux sexuels. Juliette, encore enfant, les surprend un jour lors de vacances en Espagne. Depuis elle est partagée entre dégoût et envie.

Adolescente, sans doute par provocation, elle devient une de ces « filles faciles » qui rencontrent tant de succès auprès des jeunes hommes. Des plus âgés aussi. « Rico me fait signe de le suivre. Je suis sa proie, sa chose. Ça ne me plaît pas. Ça ne me déplaît pas non plus. Ce n’est pas moi, cette fille à moitié saoule qui suit ce mec de trente ans. »

Autant la partie Pierre est sage, nostalgique, parfois presque digne d’un roman de terroir, autant les passages avec Juliette sont chauds et osés. Deux mondes qui se côtoient sans se croiser dans ces années 70 si particulières.

Pour les rapprocher, Jacques Verdier trouve le vecteur parfait : Léo Ferré. Pierre adore ce poète d’un nouveau genre, Juliette adhère à ses idées anarchistes, voire nihilistes. Ferré incarnation d’une époque capable d’être corsetée dans une rigidité extrême tout en vénérant ces personnalités si scandaleuses et provocatrices. Une fracture irrémédiable. Qu’illustre la difficulté pour Pierre et Juliette de trouver une façon de s’aimer. Car « Soleil amer » est aussi (et surtout) un roman d’amour. Un amour fou et absolu, de ceux qui ne durent pas et laissent des cicatrices à vie.

L’écriture fluide et imagée de Jacques Verdier emporte le lecteur loin dans cette histoire passionnée. On vibre avec Pierre quand il boxe ou au côté de Juliette lors de ses promenades à cheval sur les bords de Garonne. Deux personnages lumineux, que l’on quitte à regret. A moins que l’auteur ne se dé- cide d’imaginer une suite à leur relation. Dans les années 80 ?

➤ « Soleil amer » de Jacques Verdier, éditions Anne-Carrière, 19,50 € 

(Chronique parue le dimanche 13 novembre dans la page livres de l'Indépendant)

 

09/08/2016

Livre : Les jours areuh

 

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A plus de 50 ans, François d'Epenoux se retrouve de nouveau papa. Le romancier semble avoir fait de la vie de famille son fond de commerce après le succès des « Papas du dimanche ». Cette fois il parle son bébé, encore larve chaude à peine sortie du ventre de la mère nourricière. Cela se veut poétique, c'est trop souvent « gnan-gnan » pour reprendre une expression enfantine. Est-il bien nécessaire d'écrire des pages et des pages sur la meilleure façon de donner le biberon ? Si l'enfant apprécie le repas, le lecteur se lasse rapidement et aurait tendance à s'endormir sans la moindre berceuse...

« Le jours areuh » de François d'Epenoux, Anne Carrière, 15 euros

 

31/05/2016

Roman : Robert Gollrick se souvient

Ecrivain américain au succès indéniable en France, Robert Goolrick offre un joli cadeau à ses lecteurs hexagonaux. « L'enjoliveur » est une grosse nouvelle spécialement écrite pour les éditions Anne-Carrière. Ce texte nous plonge dans l'enfance de l'écrivain de « Féroces » et « Arrive un vagabond ». Le petit Robert, comme ses copains de la ville de province où il tente de survivre entre deux parents alcooliques, est fasciné par les enjoliveurs des voitures. Des jouets qui peuvent aussi se transformer en dangereux objets s'ils sont lancés avec force ou servent de réceptacle à des embrasement d'huile. L'occasion aussi de parler de sa grand-mère, qui a failli le tuer un « matin givré de février » et de sa mère qu'il « avait toujours vue saccager systématiquement sa propre existence avant de s'attaquer à celles de ses proches » et qui pourtant, « avait jadis connu l'amour ».

« L'enjoliveur » de Robert Goolrick, Anne Carrière, 12 euros

 

26/04/2016

Livre : Roland, le voisin mort et si encombrant

Roland, voisin discret, meurt la tête dans la gamelle de son chien. Début des soucis pour le narrateur.

Nicolas Robin joue sur le comique de répétition pour plonger le lecteur dans ce roman aux airs farfelus et légers mais d'une étonnante profondeur humaine. Chaque chapitre (il y en a 27) débute par la phrase "Roland est mort". Roland c'est le voisin du narrateur, un trentenaire, chômeur, se remettant mal d'une histoire d'amour foireuse. Tout ce qu'il souhaite, lui, c'est qu'on le laisse tranquille, à siroter son Campari tout en matant du porno. Mais les pompiers font du raffut en cassant la porte du voisin pour constater sa mort, depuis une semaine. Ils emportent le corps et confient au voisin de palier le caniche du mort. Une vieille femelle, qui répond au doux nom de Mireille. Comme Mireille Mathieu, Roland adorait les tubes de la chanteuse française à la coupe au bol, seuls sons que le narrateur entendait en provenance de l'appartement mitoyen. Que faire de ce chien ?

Le début du roman raconte les différentes tentatives de se débarrasser de l'animal puant. Mais les ennuis s'aggravent quand un croque-mort remet au voisin une urne contenant les cendres de Roland. Sans famille ni ami, cet employé au tri postal était un solitaire. "Quand la solitude prend racine, elle est plus tenace que le chiendent", constate le narrateur, en prenant conscience qu'il ressemble de plus en plus au mort.

Le roman de Nicolas Robin alterne scènes cocasses (un anniversaire de vieux copains ou un mariage en péril) avec de vrais moments d'émotion comme le retour chez les parents ou la rencontre avec Chantal, la seule 'amie' de Roland.

"Roland est mort" de Nicolas Robin. Anne Carrière. 17 euros.

 

17/08/2015

Livre : Cascade au Mont Aigoual

Solitude et reconstruction pour une jeune femme dans le rude climat des Cévennes au menu de ce roman de Catherine Velle.

 

aigoual, nuages, un pas, velle, anne carrièreMelting pot de genres dans ce roman signé Catherine Velle. « Un pas dans les nuages » a des airs de terroir avec ses longues odes à la beauté des Cévennes, un embryon de thriller avec un mystérieux « méchant » qui en veut la belle héroïne et enfin un petit côté fleur bleue avec la romance entre la solitaire et le météorologue taciturne. Cette hésitation dans l'orientation principale du texte est la seule réservé à émettre. On est forcément un peu déçu car ces 350 pages sont un peu courtes pour bien développer l'intrique policière, donner réellement l'envie d'aller crapahuter sur les pentes du mont Aigoual et vibrer à cette histoire de coup de foudre un peu téléphonée, météo oblige. Reste un roman idéal pour se distraire en vacances, dépaysant et sans prise de tête.

Alex, le personnage principal, découvre sa nouvelle vie dans les premières pages. Elle a accepté un poste d'animatrice d'une petite radio locale diffusant dans les Cévennes, sur une dizaine de communes isolées. Musique classique, nouvelles et météo composent l'essentiel des quelques heures de programmation quotidienne. Cette radio, lancée par un misanthrope incapable de se remettre de la perte de sa femme dans un accident de voiture, émet depuis un studio installé dans le grenier de la grande maison perchée sur les contreforts du Mont Aigoual. Il y fait très froid l'hiver, humide au printemps et à l'automne, paradisiaque en été, excepté lors des violents orages.

 

Seule avec sa chienne

Isolée, Alex s'installe en compagnie de sa chienne Pharaonne. La jeune femme cherche à oublier son passé. Il y a encore un an, elle était cascadeuse au cinéma. C'est elle qui doublait sa sœur jumelle, jeune actrice plein d'avenir. Mais cette dernière meurt dans un chute de cheval après avoir usurpé l'identité d'Alex. La presse à scandales a monté l'affaire et Alex est accusée d'être une jalouse ayant tué sa sœur. Après une hospitalisation, elle se remet lentement de la perte de sa « moitié » et tente de repartir à zéro perdue dans la montagne.

Sous une nouvelle identité, elle relance la radio et parvient, à force de gentillesse et de simplicité, à se faire accepter par les locaux, pourtant aussi rugueux que le climat. Du maire au patron du bar ou de l'épicière en passant par la jeune fille (limite cagole...) en mal de strass et de mer, Catherine Velle dresse le portrait d'hommes et de femmes qu'elle semble parfaitement connaître. Il est vrai qu'elle s'est installée dans sa région d'origine après avoir longtemps travaillé à Paris dans la communication d'un grand groupe de presse féminine.

Elle signe là son cinquième roman, suivant ainsi les pas de sa mère, Frédérique Hébrard la créatrice de « La Demoiselle d'Avignon » et de son grand-père, André Chamson, de l'Académie française, lui aussi grand défenseur des Cévennes. Par contre, les scènes très vivantes se déroulant dans le milieu du cinéma semblent inspirées par la carrière de son père Louis Velle. Un des personnages semble d'ailleurs un portrait craché de cet acteur distingué amateur de jolies femmes et fier de son parcours éclectique.

« Un pas dans les nuages » de Catherine Velle, Éditions Anne Carrière, 19,50 €

 

 

10/05/2015

Livre : L'entité meurtrière d'un certain Jérôme Fansten

Jérôme Fansten est deux. Le romancier raconte comment il cherche à tuer ses pères avec son frère fantôme, issu comme lui d'un viol collectif.

 

fansten, meurtre, jumeaux, polar, anne carrièreRoman inclassable avec de véritables moments de réalité vraie, le « Manuel de dramaturgie à l'usage des assassins » est un tour de force dans le petit monde de la littérature française, tendance autofiction. Jérôme Fansten est scénariste de cinéma. Cela fait mieux qu'écrivain dans les soirées bobos. Même si les scénaristes sont les moins importants des créateurs dans le long et couteux processus de fabrication d'un long-métrage.

Il profite à plusieurs titres de cette soirée organisée par une grosse société de production française. Premièrement il boit et mange à l'œil. Mais ça, c'est l'apanage de 90 % des participants. Ensuite il trouve des clients pour fourguer de la cocaïne, sa principale source de revenus. Écrire des scénarios cela ne nourrit pas son homme. Encore moins des romans... Dernier intérêt de sa présence voyante dans ce cocktail mortellement ennuyeux : il se forge un alibi du tonnerre. Qu'il compte renforcer en séduisant une jolie blonde (ou brune, ou rousse, ou chauve... aucune importance) et passer le reste de la nuit dans son lit.

Jérôme Fansten a besoin d'un alibi car au même moment il est en train de saboter l'installation électrique de la villa d'un certain Pelletier, homme politique d'extrême-droite. Quand Pelletier entendra du bruit dans le hall et allumera la lumière, cela provoquera une superbe explosion qui le projettera à plusieurs dizaines de mètres de son habitation. Un meurtre parfait maquillé en bête accident. Et comme Jérôme Fansten était au même moment en train de roucouler avec une certaine L., il ne peut pas être inquiété.

 

Le vrai du faux

Le romancier, en empruntant les codes de l'autofiction, interpelle le lecteur. Pas de doute, il a réellement couché avec L. De même, ses dialogues sur la situation du cinéma avec des collègues ou ses considérations de romancier incompris avec son éditeur, Stéphen Carrière, semblent vrais à 100 %. Mais alors pourquoi s'accuse-t-il d'un meurtre ? Et comment le croire quand il explique qu'en fait, Jérôme Fansten est deux ?

L'idée géniale du roman est là. Sa mère, tombée enceinte après un viol collectif (Fansten aime le glauque), a accouché de jumeaux chez elle, seule. Elle a décidé de ne déclarer à l'état-civil qu'il seul enfant. Depuis 30 ans, Jérôme Fansten est une entité composée de deux frères qui vivent au grand jour à tour de rôle. Cela permet à l'entité de tomber amoureux de L. tout en tuant Pelletier, un des participants au viol collectif et potentiel père de l'entité...

 

« Atrophie du sens moral »

Cela semble compliqué mais le roman est limpide. Notamment car l'auteur est d'une grande clairvoyance sur les ressorts de la dramaturgie des histoires inventées. Comme il le fait remarquer, alors que la police criminelle enquête sur la mort de Pelletier, « Le crime le plus débile devient parfait s'il n'a pas de suites. Le crime le plus élaboré est une barbarie merdeuse si l'assassin se fait choper. » Jérôme Fansten cherche donc ses pères. Pour les éliminer. Comme une vengeance posthume pour les souffrances endurées par la mère et l'entité. On en déduit que ce romancier est un beau salaud. Erreur : « De nos jours, l'atrophie du sens moral est plus ou moins compensée par un profond conformisme, associé à une grande capacité de dissimulation. J'ai l'intuition que ces traits de caractère, quoi qu'on en dise, expliquent la société. Toutes les sociétés. » Et s'il y avait plus d'entités Jérôme Fansten que l'on croit dans notre entourage ?

« Manuel de dramaturgie à l'usage des assassins » de Jérôme Fansten, Anne Carrière, 21 euros

 

 

 

08/03/2015

Livre : L'agonie de Nauru

Une île perdue dans le Pacifique. Sa richesse : le phosphate. Sa malédiction : le gisement n'est pas éternel. Aymeric Patricot raconte la vertigineuse chute d'un empire de papier.

 

Nauru, patricot, phosphates, anne carrièreUne petite île, perdue dans l'immensité du Pacifique. Nauru est loin de tout. Elle ressemble à l'île de Robinson Crusoé. Mais elle n'est pas déserte. Quelques milliers d'autochtones y vivent depuis des siècles. Pêche, élevage, farniente au bord des plages protégées par la barrière de corail ont longtemps suffi aux Nauruans. Et puis les colonisateurs sont arrivés. Les Allemands, puis les Australiens avec une brève occupation japonaise durant la seconde guerre mondiale. Au début du 20e siècle, les Australiens découvrent dans son sol une richesse inestimable : du phosphate. L'extraction de la matière, concentrée sur le plateau central, débute intensivement. Une mine d'or pour la compagnie minière, la NPC comme Nauru Phosphate Corporation.

Aymeric Patricot raconte dans ce roman comment cette manne du ciel se transforme en malédiction. Une descente aux enfers que l'on suit par l'entreprise de Willie, le narrateur et héros du livre. Ce jeune Philippin est arrivé à l'âge de huit ans sur l'île, peu de temps après la mort de son père. Il est adopté, devient bon élève et naturellement est embauché par la NPC comme les 2/3 des habitants de Nauru. Il gravit lentement les échelons, se marie, a des enfants. La parfaite intégration, une réussite qui lui ouvre les yeux, aiguise son ambition. Il apprend beaucoup au côté d'Erland, un Scandinave à la tête des services financiers de la compagnie. « Erland semblait avoir de l'affection pour moi. Il y avait certes de la condescendance dans son attitude – il m'appelait son petit indigène – mais c'était sur le même ton de sarcasme qu'il parlait de toute chose ». Willie, sorte de Vendredi de ce blond Robinson, s'émancipe et s'impose en haut de la hiérarchie. Du moins, dans le petit cadre des places réservées aux autochtones.

 

Une montagne d'argent

Au début des années 60, Nauru est toujours une simple dépendance de l'Australie. Les immenses richesses de son sous-sol ne lui reviennent pas directement. La décolonisation parvient quand même sur les plages de sable blanc et en 1968, l'île devient officiellement la plus petite république de la planète. Une des plus riches aussi. Willie devient directeur de la NPC puis président. Il sera un des premiers à s'inquiéter de l'épuisement des richesses. L'argent est pour beaucoup reversé aux habitants, mais des millions sont toujours disponibles. Il va lancer, sur les conseils d'Erland, un vaste plan de diversification des investissements. Immobilier, exploitations agricoles, placements financiers : il a entre ses mains l'avenir de tout son peuple. Le petit indigène s'est sans doute cru trop intelligent, le monde de la finance est impitoyable et quand les mines ne produisent plus, les placements extérieurs ne parviennent pas à maintenir le niveau de vie du pays qui fait inexorablement faillite. A cela s'ajoute la catastrophe écologique : « Il me fallait aussi écouter les récriminations des agriculteurs protestant contre la destruction des sols. Ces derniers ne donnaient plus rien. Quant aux territoires centraux, qu'on avait envisagé de récupérer, ils s'étaient révélés appauvris par des décennies d'extraction du phosphate. » Voilà pourquoi le personnage principal constate, amer, qu'il a entraîné son peuple dans cette aventure.

Un roman sur la faiblesse humaine, les illusions de la richesse et du pouvoir. L'auteur prévient cependant que ce récit « n'a pas de prétention documentaire. Le destin de cette île concentre celui de dizaines d'autres dans le Pacifique. » Et l'on ne peut que faire le rapprochement avec un autre caillou du Pacifique, la Nouvelle-Calédonie, premier producteur de nickel au monde. Mais jusqu'à quand ?

« J'ai entraîné mon peuple dans cette aventure », Aymeric Patricot, Anne Carrière, 18 €

 

 

12/05/2014

Livre : L'amour plus fort que la maladie grâce au roman "Dieu me déteste" d'Hollis Seamon

Richard, bientôt 18 ans, veut mordre la vie à pleine dent. Mais c'est la mort qui est au bout du couloir. Cancer en phase terminale. Roman fort et poignant signé Hollis Seamon.

 

dieu me déteste, phase terminale, cancer, hollis seamon, hôpital, anne carrièreÉcrire sur la maladie peut parfois devenir encore plus pénible que la maladie elle-même. Trop de morale ou de compassion détourne le lecteur du but premier. Car si l'on écrit sur la maladie, le cancer en particulier, c'est avant tout pour faire prendre conscience que cette menace devrait nous faire agir différemment. Il ne faut pas reporter au lendemain ces rêves un peu fou. C'est ici et maintenant.

Il suffit de se mettre dans la peau de Richard Casey, le jeune narrateur de « Dieu me déteste », roman d'Hollis Seamon. Cette enseignante a voulu dans ce premier roman rendre hommage aux jeunes malades qu'elle a croisé dans les couloirs des hôpitaux quand elle allait rendre visite à son propre fils. Richard est donc un « mix » de ces gamins pressés de profiter de la vie qui leur échappe chaque jour un peu plus.

Richard a presque 18 ans. Il a bon espoir de fêter son anniversaire. Par contre, il a déjà dit adieu à ses 19 ans. Il vient d'être transférer dans le service des soins palliatifs. Il sait parfaitement ce que cela veut dire : espérance de vie inférieure à un mois... Il est vrai qu'il n'est pas gaillard. Maigre, sous perfusion, bourré de morphine, il a toutes les peines du monde à se déplacer. Il arpente donc les couloirs de l'hôpital en chaise roulante. Mais au moins il peut bouger et n'est pas plongé dans un coma irréversible comme certains de ses voisins. Dans le service il y a essentiellement des personnes âgées. Sauf la chambre occupée par Sylvie. Le belle et rebelle Sylvie, elle aussi très affaiblie par la maladie. Comment l'amour peut-il s'inviter dans ce lieu de mort ? Tout simplement par l'envie de gamins taraudés par l'envie de connaître les joies de la vie, toutes les joies !

 

Papa jaloux

La force de ce texte réside dans les situations cocasses et crues. Richard reste un gamin comme les autres. Le soir d'Halloween, il n'a qu'une envie : c'est de quitter le service pour faire la fête avec les gens normaux. Par chance son oncle passe par là et l'emmène dans une virée mémorable. Première sortie en toute liberté (le terme de fugue est plus appropriée) pour un maximum de sensations nouvelles et inédites. Certes, il lui faudra deux jours pour se remettre, mais cela valait le coup. Car Richard est un grand philosophe. Il trouve toujours le bon côté des choses. « Une fois, j'ai fait la liste de tous les trucs dont je n'aurai pas à m'inquiéter – trouver un boulot, élever des enfants ingrats, divorcer, me faire opérer des dents de sagesse, surveiller mon cholestérol-, et maintenant je sais que je peux y ajouter avoir du bide et rabattre une longue mèche sur le crâne pour planquer les trous. Ça a beau être bizarre, ça me fait du bien. » Il oublie les mauvais côtés pour n'en garder que les bons.

Mais cela ne marche pas auprès de tout le monde. Quand le père de Sylvie apprend que Richard lui tourne autour, malade ou pas, le papa file une rouste au malotru. Mais ça aussi c'est gai pour Richard. Avoir l'impression d'être un garçon comme les autres. D'autant que Sylvie est de moins en moins indifférente à son charme si particulier.

Plus qu'une simple histoire d'amour entre deux corps souffreteux, « Dieu me déteste » est une formidable leçon de vie, sur la famille, le personnel soignant. La fatalité aussi...

Michel LITOUT

 

« Dieu me déteste », Hollis Seamon, Anne Carrière, 19 €

 

28/04/2014

DE CHOSES ET D'AUTRES : Phase terminale

 

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Même le cancer, la "pire des saloperies de maladie" qui puisse exister sur terre peut se transformer en formidable message d'espoir. Stephen Sutton a 19 ans. Ce jeune Britannique est en phase terminale d'un cancer de l'intestin. Il y a un an, il a ouvert un compte Facebook où il a listé les 46 actions qu'il rêvait de réaliser avant de partir. En haut de la liste, recueillir 10 000 livres pour une association d'aide aux enfants cancéreux. Hier midi, il en avait collecté près de 3 millions... Et sur les 46 vœux, il en a concrétisé près de 40 comme sauter en parachute, assister à un match de foot à Wembley ou jouer de la batterie devant une foule immense. Son histoire, racontée dans un livre (un autre de ses souhaits) émeut toute l'Angleterre et est en train de se répandre partout dans le monde. Il lui reste peu de temps. Souhaitons-lui de tenir bon jusqu'à l'année prochaine puisqu'il a très envie d'assister au carnaval de Rio.

Cette histoire vraie a de nombreux points communs avec "Dieu me déteste"  un roman extraordinaire récemment paru chez Anne Carrière dans la collection "La belle colère". Hollis Seamon raconte dix jours de l'existence de Richard Casey. Hospitalisé aux soins palliatifs, ce gamin de 17 ans sait qu'il n'en a plus que pour un mois. C'est la règle dans ce service. Lui, son rêve, c'est de tomber amoureux. Par chance il a le coup de foudre pour Sylvie. Problème, elle est dans la chambre en face de la sienne et n'est pas plus vaillante que lui. Le roman prend aux tripes et quand on le referme, comme Stephen, on a envie de profiter de la vie et d'accomplir le plus vite possible tout ce que l'on reporte depuis trop longtemps.