26/03/2013

Livre : Dans la glace des souvenirs

Erlendur revient. Le héros policier d'Arnaldur Indridason est de retour. Une double enquête dans les fjords glacés de l'est de l'Islande.

 

erlendur, arnaldur Indridason, métailié, islandeUne petite voiture rouge, une nécrologie dans le journal barrée du mot « ordure », une ferme en ruine. Ce sont quelques-uns des morceaux du puzzle de ce roman policier signé Arnaldur Indridason. L'écrivain islandais renoue avec son héros du début, le policier Erlendur. Il ne va pas fort. Carrément dépressif. Il a pris des vacances et quitté la moderne Reykjavic pour les villages isolés de l'est du pays. Des hameaux blottis au fond de fjords majestueux. Au-dessus, la montagne et le froid intense.

Erlendur cherche à exorciser son passé. Enfant, ses parents ont possédé une ferme dans cette région sauvage. Une vie simple, proche de la nature. Jusqu'à cette nuit d'hiver. Une sortie dans la montagne, l'arrivée soudaine d'une tempête de neige. Le père laisse ses deux enfants pour chercher du secours. Erlendur tient fermement la main de son petit frère Beggi. Et puis le froid intense lui fait lâcher prise. Les secours retrouvent Erlendur, pas Beggi. Des décennies plus tard, le flic borné et têtu, torturé par la culpabilité, cherche encore la cadavre de son cadet.

Et pour ne pas devenir complètement fou, il se renseigne aussi sur les autres disparitions mystérieuses de la région. C'est comme ça qu'il fait connaissance de Matthildur. Cette jeune femme, en pleine tempête de neige dans les années 40, s'est évanouie dans la nature. Les secours, alertés par son mari Jakob, n'ont jamais retrouvé le corps. Erlendur va mener de front les deux recherches, arpentant la lande mais aussi les archives et les maisons de retraite de la région. Il va interroger les rares survivants, parents et amis de Matthildur. Et son instinct de limier va le persuader qu'il y a bien un mystère derrière cette disparition.

 

Espace infini

D'un côté une enquête classique, si ce n'est qu'elle est décalée d'un demi-siècle, de l'autre une quête personnelle qu'Erlendur ne peut partager avec personne. Le tout mené dans cette région d'Islande, sauvage et préservée. Erlendur a installé son camp de base dans l'ancienne ferme de ses parents. Ce n'est plus qu'une ruine aujourd'hui. Ouverte à tous les vents, froide, glaciale. Il dort sur une paillasse, dans un sac de couchage. Une lampe tempête pour s'éclairer.

Des conditions extrêmes qu'il s'impose, comme une pénitence pour avoir abandonné son petit frère. Et régulièrement, il va dans la montagne et dort à la belle étoile sur un tapis de mousse. « Il aimait s'allonger sur le dos, la tête posée sur son sac, les yeux levés vers les étoiles en méditant sur toutes ces théories qui affirmaient que le monde et l'univers étaient encore en expansion. Il appréciait de regarder le ciel nocturne et son océan d'étoiles en pensant à ces échelles de grandeur qui dépassaient l'entendement. Cela reposait l'esprit et lui procurait un apaisement passager de pouvoir réfléchir à l'infiniment grand, au grand dessein. » C'est cela Erlendur : un flic pragmatique, torturé de culpabilité, incapable d'être heureux, de vivre simplement en oubliant les fantômes du passé. Dans ces terres de l'est il va déterrer quelques cadavres, imagés ou bien réels...

Michel LITOUT

« Etranges rivages », Arnaldur Indridason, Métailié Noir, 19,50 €


30/11/2012

livre : Betty, l'ensorcelante d'Islande

betty, arnaldur indridason, points, islandeLe narrateur est en garde à vue. La police l'accuse de meurtre. Il reste muré dans son silence. Refuse de collaborer. Et se souvient. Le texte alterne courtes scènes d'interrogatoire et longs retours en arrière pour planter le cadre de ce drame. Tout débute quand Betty fait son apparition dans une salle de conférence. Il y était question de quotas de pêches européens, la spécialité du narrateur après ses études juridiques. Betty est la femme d'un riche armateur islandais. Betty est ensorcelante. Ce roman policier de jeunesse est beaucoup plus classique que les suivants signés par Arnaldur Indridason. Une intrigue efficace, parfaitement menée, totalement dépendante du personnage de Betty. Une femme fatale qui risque d'être longtemps présente dans vos rêves, avant que ces derniers ne se transforment en cauchemars. (Points, 6,80 €)


25/06/2012

Argent sale islandais au pied de la "Muraille de lave" d'Arnaldur Indridason

Erlendur en vacances, un de ses adjoints, Sigurdur Oli, va mener une difficile enquête dans cette Islande pourrie par l'argent facile.

 

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Ecrit en 2009, ce roman d'Arnaldur Indridason était prémonitoire. Il aborde le problème des taux de crédits irréalistes qui ont plongé le pays dans la faillite. Mais contrairement à la Grèce, les Islandais ont décidé de se remettre seuls en selle, balayant devant leur portes et n'hésitant pas à emprisonner ces banquiers indélicats. C'est un peu grâce à des romans policiers de ce genre que la prise de conscience a eu lieu. A méditer dans tous les pays d'Europe.

 

Dans le concert des nouveaux auteurs de polars européens, l'Europe du Nord se taille la part du lion, les Suédois mais également les Islandais, notamment Arnaldur Indridason. Il décrit avec un pessimisme rare l'évolution de la société islandaise. Son héros récurrent, Erlendur, de plus en plus découragé, décide de prendre quelques jours de vacances. Il quitte la capitale et se réfugie dans les hauts plateaux, là où la nature règne toujours en maître. Erlendur totalement absent de l'intrigue, l'auteur décide de mettre le focus sur un de ses adjoints, Sigurdur Oli.

 

 

 

Coup de main à un ami d'enfance

 

En plein divorce, Sigurdur est tiraillé entre sa volonté de respecter scrupuleusement la loi et son dégoût des délinquants. « S'il y avait une chose qu'il n'aimait pas dans son travail, c'était de se montrer courtois avec des rebuts tels que ce Kritjan, de prendre des pincettes avec des types qu'il méprisait profondément et de s'abaisser à leur niveau. (…) Ils n'avaient rien en commun, ce ne serait jamais le cas et ils ne pouvaient simplement pas discuter d'égal à égal. L'un était un multirécidiviste, l'autre un honnête citoyen. »

 

Libéral déclaré, admirant le modèle américain au point de passer ses nuits à regarder des matches de base ball, Sigurdur doit également supporter sa mère, très autoritaire et son père, malade et trop gentil. Un environnement qui pourrait en faire craquer plus d'un. Mais le flic islandais est solide et tenace. Un peu faible aussi. Quand un de ses amis d'enfance lui demande d'intervenir discrètement dans une affaire de chantage, Sigurdur ne sait pas dire non. Il se rend au domicile d'une femme, une échangiste, bien décidée à rembourser ses dettes en faisant chanter la belle-sœur de l'ami de Sigurdur adepte de ces parties fines. Sur place, le policier découvre la femme le crâne fracassé. Visiblement, il a été précédé par quelqu'un qui a trouvé une solution plus expéditive.

 

 

 

Nature hostile, éléments déchaînés

 

L'enquête va s'écarter des milieux libertins pour se diriger vers le métier de la victime. Expert-comptable, elle était régulièrement en relation avec des banquiers. Certains de ces « nouveaux Vikings », maniant les millions avec dextérité, profitent à plein des taux d'intérêt ridiculement bas dans leur pays pour lancer des OPA sur nombre de sociétés européennes. Tout viendrait d'une promenade tragique, quelques mois auparavant sur les falaises de Svörtuloft, la muraille de lave. Un homme y a trouvé la mort. Accidentellement selon les secours. « Dès le point du jour, les recherches avaient repris et on avait passé au peigne fin le bord de la muraille de lave en surplomb de la mer. C'était un à-pic vertigineux, l'océan se déchaînait sur la paroi de basalte et le vent soufflait avec une telle violence qu'on peinait à tenir debout. » Les sauvages paysages Islandais occupent une place importante dans ce roman, comme souvent dans l'œuvre d'Arnaldur Indridason.

 

Nature hostile, hommes refermés sur eux-mêmes... Ce polar au cours sinueux et multiple débute avec la violence d'un torrent pour s'achever avec la force d'un immense fleuve emportant tout sur son passage. Notamment le secteur bancaire du pays.

 

Michel LITOUT

 

« La muraille de lave », Arnaldur Indridason, Métailié Noir, 19,50 € (« La rivière noire » vient de sortir en poche chez Points)


 

02/11/2011

Betty l'ensorceleuse, polar à la Simenon d'Arnaldur Indridason chez Métailié

Dans la froideur de l'Islande, le machiavélisme d'une femme trop belle fait plusieurs victimes. Un polar « à la Simenon » par Arnaldur Indridason.

Betty.jpgDepuis « La cité des jarres », son premier polar publié en France, Arnaldur Indridason s'est imposé comme un maître du polar nordique. Il ne vient pas de Suède mais d'Islande, un pays encore plus dur et froid. L'hiver arctique sans fin a des conséquences très néfastes sur le moral des habitants de cette vaste île volcanique perdue dans l'Atlantique Nord. Son héros récurrent, par exemple, le commissaire Erlendur Sveinsson, est l'exact opposé d'un joyeux boute-en-train. Dans « Betty », polar écrit en 2003 soit avant l'apparition d'Erlendur, Arnaldur Indridason semble vouloir rendre un hommage à Simenon, maître du roman policier sombre, aux ambiances lourdes de sous-entendus, de non-dits et de machiavélisme.

 

Betty, une apparition

Le narrateur est en garde à vue. La police l'accuse de meurtre. Il reste muré dans son silence. Refuse de collaborer. Et se souvient. Le texte alterne courtes scènes d'interrogatoire et longs retours en arrière pour planter le cadre de ce drame. Tout débute quand Betty fait son apparition dans une salle de conférence. Il y était question de quotas de pêches européens, la spécialité du narrateur après ses études juridiques. Betty est la femme d'un riche armateur islandais. Betty est ensorcelante. « Elle avait une robe moulante avec de minces bretelles qui laissaient voir ses gracieuses omoplates, son abondante chevelure brune lui retombait sur les épaules et ses yeux étaient enfoncés, bruns avec une pointe de blanc qui étincelait. Et quand elle souriait... » Le coup de foudre est immédiat, la suite de plus en plus torride, « J'essayais de feindre l'indifférence, plus exactement j'essayais de ne pas la fixer. Ses seins étaient petits et on devinait les mamelons qui pointaient sous la robe. » Betty est là pour proposer un travail, se mettre au service de son mari, pêcheur ambitieux, malheureusement limité quand il s'agit de négocier des quotas avec les instances de la communauté européenne.

Femme fatale

La femme au service du mari se révèle être aussi une femme battue. Et au bout de quelques semaines elle va tomber dans les bras de ce narrateur qui aujourd'hui semble vouloir la défendre tout en la haïssant. Que s'est-il passé exactement entre ce trio classique ? Le lecteur le découvre par petites touches, avec une prouesse de l'auteur qui parvient à placer un coup de théâtre au milieu de son texte. Une petite révélation qui renverse toutes les suppositions que l'on commençait à envisager. Betty se révèle alors véritablement machiavélique.

Ce roman policier de jeunesse est beaucoup plus classique que les suivants signés par Arnaldur Indridason. On n'y retrouve pas la rudesse du pays qui fait tout le « charme » de la série des Erlendur. Mais cela reste une intrigue efficace, parfaitement menée, totalement dépendante du personnage de Betty. Une femme fatale qui risque d'être longtemps présente dans vos rêves, avant que ces derniers ne se transforment en cauchemars.

« Betty » de Arnaldur Indridason, Métailié Noir, 18 €