23/05/2017

Roman : La fin des Ferrailleurs

 


Il existe des livres qui sont un peu plus qu’un assemblage de feuilles de papier remplies de mots. En les ouvrant, on a immédiatement l’impression non pas de pénétrer dans une histoire mais de plonger dans un monde. La saga des « Ferrailleurs » d’Edward Carey interpelle. Gros, il alterne chapitres courts, dialogues inventifs et dessins en noir et blanc. « La ville », troisième et dernier titre de la série, raconte comment les Ferrailleurs, lignée maudite, parviennent à étendre l’obscurité sur la ville de Londres. La capitale anglaise vit dans la peur. Des gens disparaissent, des objets se modifient : rien n’est plus comme avant.
Cela intrigue la jeune Eleanor, d’autant qu’elle voudrait savoir qui sont les nouveaux voisins. Elle va oser frapper chez les Ferrailleurs et croiser la route de Clod. Dernier de la lignée, il sera peut-être le sauveur de la ville. Du moins s’il parvient à échapper à la surveillance de son cousin Rippit. « Rippit le coasseur, le croasseur, l’éructeur, le brailleur qui s’égosillait sous mon nez, avec sa voix perçante, sa voix de porte qui grince, Rippit qui me crie dans les oreilles, s’infiltre dans mes pensées, dans mon esprit affligé, ses yeux jaunes fixés sur moi. Mon fidèle compagnon, mon cousin, mon crapaud de cousin. »
Un roman fantastique, dans tous les sens du terme.
➤ « La ville » (troisième et dernière partie de la saga des Ferrailleurs), d’Edward Carey, Grasset, 23 €

10/04/2017

Roman : Mais qui a trucidé la jolie starlette dans le roman "VIP" de Laurent Chalumeau ?

 


Forcément, en refermant ce roman jubilatoire de Laurent Chalumeau, on se demande ce qui retourne du vrai et ce qui n’est que fiction pure et dure. Puis on se souvient qu’avant la première page du récit, il y a un avertissement vite parcouru et qui prend, une fois le livre refermé, toute sa signification. « Alors, personne ne le croira, mais tant pis : toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé serait fortuite et involontaire. Surtout, franchement, elle serait assez déprimante. » Mais pourquoi ce serait si déprimant vous demandez-vous ? Impossible de vous donner le fin mot de l’histoire, il est des précisions qu’il v
aut mieux ne jamais savoir avant de lire un roman. Dans la vraie vie non plus d’ailleurs... L’entame de « VIP » (comme Very important people) a tout du polar. Dans un appartement luxueux du Paris bourgeois, deux cambrioleurs fouillent les tiroirs à la recherche des objets de valeur. Une jeune femme, quasi nue, sort de la salle de bain. Panique. Des deux côtés. Maîtrisée, elle n’a pas le temps de donner l’alerte et de prévenir son amant qui doit la rejoindre dans quelques minutes.
Jeune actrice, primée d’un césar du meilleur espoir, Anaïs Carvin est une habituée des pages people. Pourtant les deux malfrats mettent du temps à la reconnaître. Sans maquillage elle a une tout autre apparence. Mais reste très belle. Beaucoup plus que le plus haut de gamme de leur banlieue minable. Encore plus quand ils enlèvent la serviette de bain.
■ Scandale étouffé
La starlette se croit seule et abandonnée mais un témoin ne rate rien de la scène. Patrice Corso est paparazzi. Il a eu l’info que la jolie mais très volage Anaïs serait rejointe par son nouvel amant. Un autre people, du croustillant. Patrice, qui a déjà perdu nombre de procès contre la comédienne, y voit l’occasion de se venger. Et de vendre cher ces clichés exclusifs pris depuis l’appartement en travaux en face de celui d’Anaïs. Même quand ça dérape, il continue à photographier et filmer. Juste avant que le viol ne débute, une quatrième personne arrive dans la pièce.
Et là, Patrice n’en croit pas ses yeux. Il voulait du scoop, mais à ce point... Du très haut niveau. Mais comment exploiter l’événement quand la scène se transforme en carnage ? Faisons confiance à Patrice qui sait que « Dans la presse caniveau, mon petit pote, t’es dégourdi ou tu dures pas. »
15 minutes plus tard pourtant, Patrice s’enfuit, terrorisé, laissant quatre morts dans l’appartement, dont sa starlette. La suite du roman décrit comment ce scandale sera méticuleusement étouffé, malgré la perspicacité de policiers et l’opiniâtreté d’une juge d’instruction.
Une description minutieuse du travail d’enquête par un Laurent Chalumeau particulièrement au fait. Et quand de grands intérêts entrent en jeu, dictature africaine et ambitions politiques, les quatre morts de la scène première sont rejoints par quelques lampistes pour noyer le tout. Mais tout ça n’est que fiction. Du moins, on l’espère.
 ➤ «VIP» de Laurent Chalumeau, Grasset, 18,90 €


07/03/2017

Roman : Petite déambulation républicaine de nuit

LES RÉPUBLICAINS. Anciens de sciences-po, un homme et une femme se souviennent de leurs excès et ambitions



Le titre est un peu trompeur. Le roman Les Républicains de Cécile Guilbert n’a rien à voir avec l’histoire très brève du parti politique qui depuis quelques semaines semble engagé « dans une course vers l’abîme » selon l’expression de Dominique de Villepin pour fustiger l’obstination d’un François Fillon, totalement discrédité mais candidat à la présidentielle jusqu’au bout. Il est beaucoup question de politique dans ce roman, mais de ses à-côtés, de ses coulisses. Et à droite justement.
La narratrice, qui se présente comme « La fille en noir » (tenue qu’arbore toujours Cécile Guilbert, essayiste de renom), croise au sortir d’une émission de Thierry Ardisson Guillaume Fronsac, longtemps conseiller de multiples ministres, recasé dans le privé comme banquier d’affaires. Ils se connaissent depuis de longues années. Ils étaient sur les bancs de Sciences-po en 1986. Cette fameuse promo qui comptait dans ses rangs pléthore de talents devenus, trente années plus tard des noms connus du grand public. D’Anne Roumanoff à Jean-François Copé en passant par David Pujadas, Alexandre Jardin ou Frédéric Beigbeder.
La fille en noir, en plus de ses essais savants, a prêté sa plume à des ministres ou joué les nègres. Fronsac a prolongé en passant par l’ENA, devenu un proche de Balladur il a joué les hommes de l’ombre, vivant au plus près les victoires, défaites et autres coups fourrés qui jalonnent la vie politique française. À l’époque de sciences-po, la fille en noir abusait des drogues et des fêtes. Fronsac, plus sérieux, avait déjà de l’ambition. Cela ne les a pas empêchés, un soir, de s’embrasser. Depuis plus rien. Ils ont suivi leurs carrières, leurs réussites, de loin sans jamais chercher à se revoir.
■ Le règne de l’ordre
Le roman raconte leur départ du studio d’enregistrement. Ils marchent ensemble, nonchalamment, dans ce Paris bourgeois, à se remémorer leur jeunesse, se racontant, comme pour mieux s’apprivoiser. Cela donne l’occasion à la romancière d’asséner quelques vérités sur un milieu qu’elle semble bien connaître. Sur les écrivains par exemple. Du moins ceux qui font tout pour être publié : « Mais le vrai ressort résidait bien sûr dans la vanité, cette poupée mécanique qui rend idiots les plus intelligents, ridicules les plus talentueux et résume à Paris toutes les passions ». Fronsac de son côté épingle « la vie de courtisan, de conseiller en particulier… Ce cloaque de petitesses arrangées, d’empressement ignobles, saturé de pièges et de manèges où tu ne te grandis pas sans te courber, où la souplesse le dispute à la bassesse et la jalousie à l’hypocrisie. »
Leur promenade nocturne les conduit devant la statue de Jeanne d’Arc. Ils vont boire un verre au Regina. Vont-ils prendre une chambre, reprendre leur flirt ? Pas évident car leur jeunesse est loin. L’ordre règne désormais dans leur vie « L’ordre qui est le jumeau de la mort quand le plaisir le déserte. L’ordre et sa tranquillité si violente qu’elle donne parfois envie de hurler. » Mais sont-ils encore capables de hurler ?
➤ « Les Républicains » de Cécile Guilbert. Grasset. 19 €

04/01/2017

De choses et d'autres : Espèces de célébrités

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Une nouvelle espèce d’araignée découverte récemment en Inde a été nommée « Eriovixia gryffindori » en référence au mage Godric Gryffindor des romans de la saga Harry Potter. Le corps de cet insecte a la forme du fameux « choixpeau », un chapeau ensorcelé pour répartir les nouveaux élèves de Poudlard.

Ce n’est pas la première fois qu’une petite bestiole est baptisée en hommage à une célébrité. On apprend ainsi selon « Le carnet scientifique » (éditions Grasset) de Mathieu Vidard que les araignées, très nombreuses, ont déjà dans leurs rangs de nouvelles venues dont le nom très rock est tiré des patronymes de Bono, Lou Reed ou David Bowie. Plus étonnant ce scarabée, dont le nom est une référence à Arnold Schwarzenegger car « le fé- mur de ses pattes médianes, particulièrement développé, rappellerait les biceps de l’acteur ». Les guêpes ne sont pas en reste : leurs piqûres sont plus ou moins graves si elles sont de la famille de Pink Floyd, Muse, Metallica ou Elvis Presley.

Reste la plus étonnante des petites bêtes, la Norasaphus monroeae baptisée en référence à Marilyn Monroe. Sa tête a une forme de sablier qui ressemble à la silhouette de la star hollywoodienne. Dernière précision, le Norasaphus monroeae est un trilobite, soit un « arthropode marins fossile ayant vécu durant le Paléozoïque ». Franchement, beaucoup moins sexy que l’interprète de « Certains l’aiment chaud »... 

 

20/12/2016

Dessin d'humour : le regard de Plantu sur 2016

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Que restera-t-il de 2016 ? Un 14 juillet sanglant ? La mort de quelques figures importantes du siècle dernier (Elie Wiesel, Rocard, Castro) ?

Plantu, en dessinant tous les jours un dessin en première page du Monde donne sa vision de ce monde en plein bouleversement. Alors mieux qu’une rétrospective exhaustive, le traditionnel recueil de ses traits d’humour et d’humeur permet de revivre cette année 2016. Et aussi d’y réfléchir. Car Plantu ne se contente pas de nous faire sourire avec ses Marianne, souris et autres papillons tricolores. Il tente aussi de mettre en perspective décisions politiques, retour et renoncement.

Découpées en chapitres thématiques (Europe, international, présidentielle), les 200 pages débutent par une longue préface dans laquelle l’auteur précise son combat pour la liberté de la presse. La liberté tout court. 

➤ « Debout ! », Plantu, Seuil, 18 €

 

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04/12/2016

Littérature : Histoire à ne pas jeter aux orties

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Un roman sur la puissance des mots. « Alice et les orties » de Julie Bonnie porte sur ces histoires qui nous permettent d’aller mieux. La narratrice, Alice, mariée, mère de deux enfants, décide de raconter une histoire pour ensuite la brûler. La mise en pratique d’une vieille légende. Seule dans sa maison, volets fermés, elle cherche les mots. Un exercice délicat « Je n’ai pas écrit une ligne. Ce ne sera pas si facile de se débarrasser de l’histoire, finalement. (…) Je ne comprends pas. La seule phrase qui m’obsède »

Entre conte féerique et introspection, ce court roman est richement illustré des dessins de Robin Feix, par ailleurs bassiste du groupe Louise Attaque.  

➤ « Alice et les orties », Julie Bonnie, Grasset, 14,90 €

 

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12/10/2016

Rentrée littéraire : L'enfance massacrée de Gaël Faye

Gabriel, 10 ans, a tout pour être heureux : famille aimante, copains. La guerre va tout bouleverser.

Le livre dont tout le monde parle en cette rentrée littéraire, « Petit pays » de Gaël Faye est un premier roman. Il est nominé dans quasiment tous les prix et ses ventes décollent. Un engouement général rarement constaté. Presque une autobiographie, l'histoire de Gabriel, petit franco-rwandais vivant au Burundi au début des années 90, a beaucoup de points communs avec la propre enfance de l'auteur. La première partie du roman a parfois des accents pagnolesques. Gabriel, avec ses meilleurs amis, jouent dans les terrains vagues, s'inventent des aventures au volant d'un combi abandonné, chapardent des mangues qu'ils revendent ensuite aux résidents de leur quartier, relativement aisé. Cela paraît presque trop beau. Mais très touchant aussi quand il raconte le repos des petits voleurs « Nos mais étaient poisseuses, nos ongles noirs, nos rires faciles et nos cœurs sucrés. C'était le repos des cueilleurs de mangues ».

gaël Faye, burundi, rwanda, hutus, tutsis, grassetOn se croirait presque dans la Guerre des boutons, version africaine. Mais la guerre, la craie, va s'inviter dans ce paysage idyllique. D'abord au Rwanda puis au Burundi. Tueries, massacres : les jeux vont tourner à l'aigre. Et c'est dans cette bascule que Gaël Faye marque le plus de points.

En racontant les angoisses de Gabriel il explique comment la peur et la folie meurtrière deviennent le quotidien. Pour Gabriel cela se traduit par d'étranges rêves, entre sécurité et cauchemar, « J'ai rêvé que je dormais paisiblement, en suspension dans un petit nuage douillet formé par les vapeurs de soufre d'un volcan en éruption. »

La suite du roman, après ces passages bucoliques, sont d'une dureté incroyable. Quand Gabriel va à l'école il peut assister presque quotidiennement à des exécutions sommaires ou des lynchages en public. Au bord des routes, les cadavres pourrissent dans l’indifférence générale. Rwanda et Burundi, pays déchirés depuis des décennies par une rivalité entre ethnies (tutsis contre hutus) se transforme en champ de bataille. Une exilée, quand elle revient au pays constate, amère, que « le Rwanda du lait et du miel avait disparu. C'était désormais un charnier à ciel ouvert. »

Exceptionnel par sa force, le témoignage de Gaël Faye vous prendra aux tripes jusque dans les ultimes pages. Un dernier chapitre coup de poing transforme ce roman en véritable chef d'oeuvre

« Petit pays » de Gaël Faye, Grasset, 17 euros (Photo J.-F. Paga)

 

02/09/2016

Rentrée littéraire : Compassion policière selon Hugo Boris

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Depuis plus d'un an la police est sur les dents, obligée d'assurer la sécurité des Français face à une menace diffuse. Aimés ou détestés, au gré des événements, ce sont pourtant des hommes et des femmes comme tout le monde, avec cas de conscience, envies de bonheur, espoir d'avenir. Hugo Boris, dans ce court roman, entraîne le lecteur dans la voiture d'une équipe de la BAC. Après une journée déjà chargée, ils sont réquisitionnés pour reconduire à la frontière un sans papier. En clair, le conduire à Roissy.

Erik est le chef. Virginie sa coéquipière est enceinte d'Aristide, le troisième de l'équipage. Le lendemain elle doit aller se faire avorter. Cette nuit, Virginie a des doutes et elle s'émeut de la situation de ce prisonnier politique promis à la torture. L'équipe s'arrête avec son prisonnier dans un fast-food. « Ici, ce soir, dans ce fast-food, la Terre semble presque habitable. Pour preuve, on peut même s'assoir et manger. » Un texte plein d'humanité qui devrait changer notre vision des policiers, hommes et femmes en proie au doute comme tout un chacun.

« Police » de Hugo Boris, Grasset, 17

 

09/05/2016

Roman : Sous le tchador

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Dans un verbe cru, Chahdortt Djavann parle de la difficile condition des femmes en Iran. Au point que la prostitution est devenue leur principale activité professionnelle. On suit le destin de deux jeunes filles, belles mais nées au mauvais endroit. La première, violée dès la première heure de sa fugue, devient une prostituée recherchée. La seconde tombe sous le joug d'un mollah qui l'emploie comme femme de substitution comme l'autorise les textes religieux. Une prostitution qui ne dit pas son nom... Et l'auteur fait témoigner le cortège des prostitues assassinée ou pendues. L'une d'entre elles résume tout le problème : « Habiter un corps de femme dans l'immense majorité des pays musulmans, est en soi une faute. Une culpabilité. Avoir un corps de femme vous coûte très cher, et vous en payez le prix toute votre vie. » Glaçant.

« Les putes voilées n'iront jamais au Paradis ! » de Chahdortt Djavann, Grasset, 18 euros

 

 

03/11/2015

Nom : Rampling, prénom : Charlotte

Ceux qui espèrent découvrir les secrets de la vie de Charlotte Rampling peuvent passer leur chemin. L'actrice anglaise, résidant en France depuis des années, a définitivement abandonné l'idée d'écrire ses mémoires. Pourtant elle en aurait à raconter sur le cinéma mondial elle qui a tourné avec les plus grands, de Visconti à Boisset en passant par Lumet ou Woody Allen. Mais le secret est une des caractéristiques de cette actrice racée et élégante. Aussi quand l'écrivain Christophe Bataille l'approche pour parler littérature, souvenirs, confidences, il sait que ce ne sera pas de tout repos. Mais il sait écouter, et surtout comprend que s'il fait un livre avec Charlotte Rampling, ce ne sera pas sur elle, mais avec elle. Résultat "Qui je suis" s'apparente plus à un long poème, à deux voix, richement illustré de photos de famille, quand la petite fille du militaire anglais découvrait la France des années 50. Il y a pourtant quelques passages où elle se dévoile. Comme la découverte des archives de sa mère ou les débuts sur scène avec sa grande sœur, Sarah. Sarah omniprésente dans ces pages, comme si Charlotte voulait se réconcilier avec la grande absente de sa vie.
"Qui je suis", Grasset, 15 €.