07/03/2017

Roman : Petite déambulation républicaine de nuit

LES RÉPUBLICAINS. Anciens de sciences-po, un homme et une femme se souviennent de leurs excès et ambitions



Le titre est un peu trompeur. Le roman Les Républicains de Cécile Guilbert n’a rien à voir avec l’histoire très brève du parti politique qui depuis quelques semaines semble engagé « dans une course vers l’abîme » selon l’expression de Dominique de Villepin pour fustiger l’obstination d’un François Fillon, totalement discrédité mais candidat à la présidentielle jusqu’au bout. Il est beaucoup question de politique dans ce roman, mais de ses à-côtés, de ses coulisses. Et à droite justement.
La narratrice, qui se présente comme « La fille en noir » (tenue qu’arbore toujours Cécile Guilbert, essayiste de renom), croise au sortir d’une émission de Thierry Ardisson Guillaume Fronsac, longtemps conseiller de multiples ministres, recasé dans le privé comme banquier d’affaires. Ils se connaissent depuis de longues années. Ils étaient sur les bancs de Sciences-po en 1986. Cette fameuse promo qui comptait dans ses rangs pléthore de talents devenus, trente années plus tard des noms connus du grand public. D’Anne Roumanoff à Jean-François Copé en passant par David Pujadas, Alexandre Jardin ou Frédéric Beigbeder.
La fille en noir, en plus de ses essais savants, a prêté sa plume à des ministres ou joué les nègres. Fronsac a prolongé en passant par l’ENA, devenu un proche de Balladur il a joué les hommes de l’ombre, vivant au plus près les victoires, défaites et autres coups fourrés qui jalonnent la vie politique française. À l’époque de sciences-po, la fille en noir abusait des drogues et des fêtes. Fronsac, plus sérieux, avait déjà de l’ambition. Cela ne les a pas empêchés, un soir, de s’embrasser. Depuis plus rien. Ils ont suivi leurs carrières, leurs réussites, de loin sans jamais chercher à se revoir.
■ Le règne de l’ordre
Le roman raconte leur départ du studio d’enregistrement. Ils marchent ensemble, nonchalamment, dans ce Paris bourgeois, à se remémorer leur jeunesse, se racontant, comme pour mieux s’apprivoiser. Cela donne l’occasion à la romancière d’asséner quelques vérités sur un milieu qu’elle semble bien connaître. Sur les écrivains par exemple. Du moins ceux qui font tout pour être publié : « Mais le vrai ressort résidait bien sûr dans la vanité, cette poupée mécanique qui rend idiots les plus intelligents, ridicules les plus talentueux et résume à Paris toutes les passions ». Fronsac de son côté épingle « la vie de courtisan, de conseiller en particulier… Ce cloaque de petitesses arrangées, d’empressement ignobles, saturé de pièges et de manèges où tu ne te grandis pas sans te courber, où la souplesse le dispute à la bassesse et la jalousie à l’hypocrisie. »
Leur promenade nocturne les conduit devant la statue de Jeanne d’Arc. Ils vont boire un verre au Regina. Vont-ils prendre une chambre, reprendre leur flirt ? Pas évident car leur jeunesse est loin. L’ordre règne désormais dans leur vie « L’ordre qui est le jumeau de la mort quand le plaisir le déserte. L’ordre et sa tranquillité si violente qu’elle donne parfois envie de hurler. » Mais sont-ils encore capables de hurler ?
➤ « Les Républicains » de Cécile Guilbert. Grasset. 19 €

04/01/2017

De choses et d'autres : Espèces de célébrités

harry potter,araignée,carnet scientifique,vidard,grasset

Une nouvelle espèce d’araignée découverte récemment en Inde a été nommée « Eriovixia gryffindori » en référence au mage Godric Gryffindor des romans de la saga Harry Potter. Le corps de cet insecte a la forme du fameux « choixpeau », un chapeau ensorcelé pour répartir les nouveaux élèves de Poudlard.

Ce n’est pas la première fois qu’une petite bestiole est baptisée en hommage à une célébrité. On apprend ainsi selon « Le carnet scientifique » (éditions Grasset) de Mathieu Vidard que les araignées, très nombreuses, ont déjà dans leurs rangs de nouvelles venues dont le nom très rock est tiré des patronymes de Bono, Lou Reed ou David Bowie. Plus étonnant ce scarabée, dont le nom est une référence à Arnold Schwarzenegger car « le fé- mur de ses pattes médianes, particulièrement développé, rappellerait les biceps de l’acteur ». Les guêpes ne sont pas en reste : leurs piqûres sont plus ou moins graves si elles sont de la famille de Pink Floyd, Muse, Metallica ou Elvis Presley.

Reste la plus étonnante des petites bêtes, la Norasaphus monroeae baptisée en référence à Marilyn Monroe. Sa tête a une forme de sablier qui ressemble à la silhouette de la star hollywoodienne. Dernière précision, le Norasaphus monroeae est un trilobite, soit un « arthropode marins fossile ayant vécu durant le Paléozoïque ». Franchement, beaucoup moins sexy que l’interprète de « Certains l’aiment chaud »... 

 

20/12/2016

Dessin d'humour : le regard de Plantu sur 2016

plantu,dessin,humour,monde,grasset

Que restera-t-il de 2016 ? Un 14 juillet sanglant ? La mort de quelques figures importantes du siècle dernier (Elie Wiesel, Rocard, Castro) ?

Plantu, en dessinant tous les jours un dessin en première page du Monde donne sa vision de ce monde en plein bouleversement. Alors mieux qu’une rétrospective exhaustive, le traditionnel recueil de ses traits d’humour et d’humeur permet de revivre cette année 2016. Et aussi d’y réfléchir. Car Plantu ne se contente pas de nous faire sourire avec ses Marianne, souris et autres papillons tricolores. Il tente aussi de mettre en perspective décisions politiques, retour et renoncement.

Découpées en chapitres thématiques (Europe, international, présidentielle), les 200 pages débutent par une longue préface dans laquelle l’auteur précise son combat pour la liberté de la presse. La liberté tout court. 

➤ « Debout ! », Plantu, Seuil, 18 €

 

08:12 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : plantu, dessin, humour, monde, grasset

04/12/2016

Littérature : Histoire à ne pas jeter aux orties

alice,orties,bonnie,feix,grasset

 

Un roman sur la puissance des mots. « Alice et les orties » de Julie Bonnie porte sur ces histoires qui nous permettent d’aller mieux. La narratrice, Alice, mariée, mère de deux enfants, décide de raconter une histoire pour ensuite la brûler. La mise en pratique d’une vieille légende. Seule dans sa maison, volets fermés, elle cherche les mots. Un exercice délicat « Je n’ai pas écrit une ligne. Ce ne sera pas si facile de se débarrasser de l’histoire, finalement. (…) Je ne comprends pas. La seule phrase qui m’obsède »

Entre conte féerique et introspection, ce court roman est richement illustré des dessins de Robin Feix, par ailleurs bassiste du groupe Louise Attaque.  

➤ « Alice et les orties », Julie Bonnie, Grasset, 14,90 €

 

08:39 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alice, orties, bonnie, feix, grasset

12/10/2016

Rentrée littéraire : L'enfance massacrée de Gaël Faye

Gabriel, 10 ans, a tout pour être heureux : famille aimante, copains. La guerre va tout bouleverser.

Le livre dont tout le monde parle en cette rentrée littéraire, « Petit pays » de Gaël Faye est un premier roman. Il est nominé dans quasiment tous les prix et ses ventes décollent. Un engouement général rarement constaté. Presque une autobiographie, l'histoire de Gabriel, petit franco-rwandais vivant au Burundi au début des années 90, a beaucoup de points communs avec la propre enfance de l'auteur. La première partie du roman a parfois des accents pagnolesques. Gabriel, avec ses meilleurs amis, jouent dans les terrains vagues, s'inventent des aventures au volant d'un combi abandonné, chapardent des mangues qu'ils revendent ensuite aux résidents de leur quartier, relativement aisé. Cela paraît presque trop beau. Mais très touchant aussi quand il raconte le repos des petits voleurs « Nos mais étaient poisseuses, nos ongles noirs, nos rires faciles et nos cœurs sucrés. C'était le repos des cueilleurs de mangues ».

gaël Faye, burundi, rwanda, hutus, tutsis, grassetOn se croirait presque dans la Guerre des boutons, version africaine. Mais la guerre, la craie, va s'inviter dans ce paysage idyllique. D'abord au Rwanda puis au Burundi. Tueries, massacres : les jeux vont tourner à l'aigre. Et c'est dans cette bascule que Gaël Faye marque le plus de points.

En racontant les angoisses de Gabriel il explique comment la peur et la folie meurtrière deviennent le quotidien. Pour Gabriel cela se traduit par d'étranges rêves, entre sécurité et cauchemar, « J'ai rêvé que je dormais paisiblement, en suspension dans un petit nuage douillet formé par les vapeurs de soufre d'un volcan en éruption. »

La suite du roman, après ces passages bucoliques, sont d'une dureté incroyable. Quand Gabriel va à l'école il peut assister presque quotidiennement à des exécutions sommaires ou des lynchages en public. Au bord des routes, les cadavres pourrissent dans l’indifférence générale. Rwanda et Burundi, pays déchirés depuis des décennies par une rivalité entre ethnies (tutsis contre hutus) se transforme en champ de bataille. Une exilée, quand elle revient au pays constate, amère, que « le Rwanda du lait et du miel avait disparu. C'était désormais un charnier à ciel ouvert. »

Exceptionnel par sa force, le témoignage de Gaël Faye vous prendra aux tripes jusque dans les ultimes pages. Un dernier chapitre coup de poing transforme ce roman en véritable chef d'oeuvre

« Petit pays » de Gaël Faye, Grasset, 17 euros (Photo J.-F. Paga)

 

02/09/2016

Rentrée littéraire : Compassion policière selon Hugo Boris

police, grasset, hugo boris, rentrée littéraire

Depuis plus d'un an la police est sur les dents, obligée d'assurer la sécurité des Français face à une menace diffuse. Aimés ou détestés, au gré des événements, ce sont pourtant des hommes et des femmes comme tout le monde, avec cas de conscience, envies de bonheur, espoir d'avenir. Hugo Boris, dans ce court roman, entraîne le lecteur dans la voiture d'une équipe de la BAC. Après une journée déjà chargée, ils sont réquisitionnés pour reconduire à la frontière un sans papier. En clair, le conduire à Roissy.

Erik est le chef. Virginie sa coéquipière est enceinte d'Aristide, le troisième de l'équipage. Le lendemain elle doit aller se faire avorter. Cette nuit, Virginie a des doutes et elle s'émeut de la situation de ce prisonnier politique promis à la torture. L'équipe s'arrête avec son prisonnier dans un fast-food. « Ici, ce soir, dans ce fast-food, la Terre semble presque habitable. Pour preuve, on peut même s'assoir et manger. » Un texte plein d'humanité qui devrait changer notre vision des policiers, hommes et femmes en proie au doute comme tout un chacun.

« Police » de Hugo Boris, Grasset, 17

 

09/05/2016

Roman : Sous le tchador

 iran,putes voilées,paradis,chahdortt djavann,grasset

 

Dans un verbe cru, Chahdortt Djavann parle de la difficile condition des femmes en Iran. Au point que la prostitution est devenue leur principale activité professionnelle. On suit le destin de deux jeunes filles, belles mais nées au mauvais endroit. La première, violée dès la première heure de sa fugue, devient une prostituée recherchée. La seconde tombe sous le joug d'un mollah qui l'emploie comme femme de substitution comme l'autorise les textes religieux. Une prostitution qui ne dit pas son nom... Et l'auteur fait témoigner le cortège des prostitues assassinée ou pendues. L'une d'entre elles résume tout le problème : « Habiter un corps de femme dans l'immense majorité des pays musulmans, est en soi une faute. Une culpabilité. Avoir un corps de femme vous coûte très cher, et vous en payez le prix toute votre vie. » Glaçant.

« Les putes voilées n'iront jamais au Paradis ! » de Chahdortt Djavann, Grasset, 18 euros

 

 

03/11/2015

Nom : Rampling, prénom : Charlotte

Ceux qui espèrent découvrir les secrets de la vie de Charlotte Rampling peuvent passer leur chemin. L'actrice anglaise, résidant en France depuis des années, a définitivement abandonné l'idée d'écrire ses mémoires. Pourtant elle en aurait à raconter sur le cinéma mondial elle qui a tourné avec les plus grands, de Visconti à Boisset en passant par Lumet ou Woody Allen. Mais le secret est une des caractéristiques de cette actrice racée et élégante. Aussi quand l'écrivain Christophe Bataille l'approche pour parler littérature, souvenirs, confidences, il sait que ce ne sera pas de tout repos. Mais il sait écouter, et surtout comprend que s'il fait un livre avec Charlotte Rampling, ce ne sera pas sur elle, mais avec elle. Résultat "Qui je suis" s'apparente plus à un long poème, à deux voix, richement illustré de photos de famille, quand la petite fille du militaire anglais découvrait la France des années 50. Il y a pourtant quelques passages où elle se dévoile. Comme la découverte des archives de sa mère ou les débuts sur scène avec sa grande sœur, Sarah. Sarah omniprésente dans ces pages, comme si Charlotte voulait se réconcilier avec la grande absente de sa vie.
"Qui je suis", Grasset, 15 €.

02/11/2015

Livre : Deux Simenon dans l'Histoire

Georges est romancier mondialement connu. Christian un raté qui sombre dans le nazisme. L'histoire de la fratrie Simenon vue par Patrick Roegiers.
 
Loin de ne concerner que l’Allemagne et l'Italie, le fascisme puis le nazisme ont contaminé toute l'Europe. En Belgique, le plus ardent défenseur de de la suprématie aryenne était Léon Degrelle, fondateur du mouvement Rex. Catholique, Wallon, populiste et férocement opposé aux Juifs, il a plongé dans le moule du Furher. Son mouvement, avant la déclaration des hostilités, sans déplacer les foules, remportait un beau succès. En se penchant sur la destinée de « L'autre Simenon », Patrick Roegiers raconte surtout cette période trouble de la Belgique. Quand le fanatisme autorisait la violence. Au milieu des années 30, Léon Degrelle sillonne le pays. Il tient meeting sur meeting. L'entrée étant payante, il remplit les caisses de son parti politique.
Dans le public un certain Christian Simenon, frère de Georges, le déjà très célèbre romancier, créateur du commissaire Maigret. Christian est fasciné par les gesticulations de cet homme sur l'estrade. Le roman plonge le lecteur dans la frénésie de ces réunions publiques qui parfois ressemblent plus à des combats de boxe. Il décrit Degrelle : « Rien n'était spontané dans son attitude. Tout était étudié. Tel un roué comédien, il implorait paumes ouvertes, menaçait du doigt, comprimait d'une main son coeur ou tendait vers le ciel l'index de l'imprécateur. Faussement furieux, il se dressait sur ses ergots et gérait à la perfection ses effets. (…) Le public frissonnait d'aise. Les hourras s'amplifiaient. La salle tanguait sous la verbosité déferlante du pétroleur populiste et carriériste mégalomane. » Léon Degrelle est un personnage abject, mais en ces temps troublés, il parvient à s'imposer.
 
Un vrai tueur
Et dès que la Belgique est envahie par les troupes nazies, il se retrouve en première ligne pour dénoncer, déporter, emprisonner, torturer et tuer. Christian Simenon reste en Belgique, contrairement à son frère qui trouve refuge en France. Mais si le premier collabore ouvertement avec l'occupant, le second n'est pas aussi irréprochable que ce que l'Histoire retiendra. Il a fait partie de ces millions d'hommes et de femmes qui n'ont pas résisté. Sans véritablement collaborer non plus. Mais presque. Ce qui vaudra à Georges Simenon une brève interdiction de publier à la Libération.
Le destin de Christian est plus tragique. Patrick Roegiers revient avec une rare violence sur le massacre de Courcelles et la participation de Christian. De simple fonctionnaire de Rex, il devient un tueur. Consentant. « Et soudain, l'envie de tuer lui était venue comme une folie nécessaire. Il s'était désigné pour cette mission. Et il devait l'accomplir. » Dès qu'il presse sur la gâchette, il sait que c'en est fini de sa vie. Il bascule de l'autre côté, celui qui lui permet enfin de faire quelque chose que son frère, lui n'a jamais fait. Sur le papier Georges a raconté des centaines de meurtres, mais n'a jamais tué. Christian, si.
Avec des faits historiques incontestables, Patrick Roegiers a imaginé cet affrontement indirect entre deux frères rivaux. Mais ce n'est qu'un roman puisque la fin imaginée par l'auteur belge est différente de la réalité. Un récit puissant, au style riche et très imagé, qui dévoile un pan ignoré de l'histoire de l'Europe.
Michel Litout
« L'autre Simenon », Patrick Roegiers, Grasset, 19 €
 

 

 

15/09/2015

Livres : Le roman des beaux parleurs

 

Derrida, Foucault, BHL, Althusser... Belle brochette d'intellectuels dans le roman phénomène de Laurent Binet. Avec une question lancinante : qui a tué Roland Barthes ?

 

Laurent Binet, grasset, barthes, sollers, BHLLa bonne littérature a l'immense avantage de rendre plus intelligent. Du moins, de se croire plus intelligent. Démonstration parfaite avec « La septième fonction du langage » de Laurent Binet, faux roman policier et véritable ouvrage de vulgarisation de sémiologie. Le lecteur pourra lire des passages savants sur les recherches de Roland Barthes, Michel Foucault ou Philippe Sollers tout en se distrayant au cœur d'une intrigue mêlant réalité historique et pure invention romanesque. Un cocktail gagnant-gagnant qui a déjà permis à l'auteur de remporter le prix du roman FNAC 2015. Par contre il brille par son absence dans la première sélection du Goncourt. Les jurés n'ont certainement pas le besoin de se sentir intelligents...

D'abord les faits. Le 25 février 1980, Roland Barthes est renversé par une camionnette en plein Paris. Grièvement blessé, il est hospitalisé. Un mois plus tard il rend son dernier souffle dans cette chambre où tous ses amis (et ennemis) lui ont rendu visite. Pour l'Histoire officielle, il s'agit d'un bête accident. Mais le romancier préfère y voir un assassinat, motivé par une découverte explosive de Barthes : « La septième fonction du langage ».

 

L'outil du pouvoir

Au début des années 80, Mitterrand n'est que le candidat perpétuel de la gauche. Giscard est au pouvoir et règne sur la France tel un roitelet plein d'ambition. La mort de Barthes est suspecte. Il demande donc directement à un de ses policiers les plus fidèles, le commissaire Jacques Bayard, de trouver les coupables. Rien que par le portrait de ce flic « ancienne génération », le roman de Laurent Binet vaut le détour. Caricature du bourgeois réactionnaire hanté par la possible arrivée des communistes au pouvoir au sein de l'union de la gauche, il va devoir interroger pléthore d'intellectuels, tous plus incompréhensibles les uns que les autres. Bayard « réquisitionne » un jeune prof, Simon Herzog chargé de « traduire » les déclarations des Foucault, Sollers et autres intellectuels de haut vol gravitant autour de Roland Barthes.

Cet improbable duo, tels des Laurel et Hardy de la culture et de l'inculture, vont remuer ciel et terre pour retrouver la fameuse septième fonction du langage découverte par le sémiologue et mobile du crime. Car pour Laurent Binet, pas de doute, Roland Barthes a bien été assassiné. Il révèle même par qui dans le roman. L'enquête est surtout un bon prétexte pour se replonger dans cette année 1980, quand la France était sur le point de basculer à gauche. Il est justement beaucoup question de Mitterrand dans ces pages. Barthes, quelques heures avant son accident, déjeunait avec le candidat de la gauche : « Barthes se dit qu'il a en face de lui un très beau spécimen de maniaque obsessionnel : cet homme veut le pouvoir et a cristallisé dans son adversaire direct toute la rancœur qu'il pouvait éprouver envers une fortune trop longtemps contraire.(...) La défaite est décidément la plus grande école. »

Mais pourquoi tout le monde recherche cette hypothétique septième fonction ? Tout simplement car « celui qui aurait la connaissance et la maîtrise d'une telle fonction serait virtuellement le maître du monde. Sa puissance serait sans limite. » Alors entre les universitaires jaloux, les politiques en mal de popularité, les services secrets et mouvements révolutionnaires, cela complote à tire-larigot autour de la dépouille de Barthes. Bourré de références, hommages et moqueries, ce roman se dévore comme un thriller américain, avec l'intelligence en plus.

 

 

« La septième fonction du langage », Laurent Binet, Grasset, 22 €