19/04/2017

DVD et blu-ray : Papa veuf et filles agitées


Cigarettes et chocolat chaud. Émouvant premier film de Sophie Reine.


Dans la famille Patar, je veux le père. Les filles aussi. « Cigarettes et chocolat chaud » de Sophie Reine raconte les déboires de ce trio fusionnel, sorte de famille clown perdue dans un monde trop pragmatique. Comme toujours chez les clowns, il y a celui qui est triste. C’est Denis, le père (Gustave Kervern). Il y a trois ans, sa femme, la mère de ses deux filles, est morte. Depuis il tente de survivre et de donner le meilleur à ses enfants, une adolescente, Janine (Héloïse Dugas) et Mercredi (Fanie Zanini). Dans la maison, joyeux bordel mal rangé mais au charme indéniable, il est un papa très cool. Le samedi c’est pique-nique au supermarché, en semaine, si les filles ont encore envie de dormir, pas de problème, il les laisse se reposer et quand la petite montre trop d’agressivité, il l’inscrit à des cours de... catch. Lui cumule deux boulots pour rembourser les dettes, notamment l’enterrement de son amour de toujours.


■ Kervern et Cottin, opposés qui s’attirent
En journée il est caissier dans une grande jardinerie, la nuit, officiellement pour ses filles il est vétérinaire de garde, en réalité caissier dans un sex-shop. Consé- quence il n’est pas toujours là pour récupérer les enfants à la sortie de l’école. Malgré la gentillesse des policiers, habitués aux retards de Denis et charmés par l’espiègle Mercredi, ils sont obligés de faire un signalement. Et là, c’est le drame !
De comédie déjantée, le premier film de Sophie Reine, inspiré de sa propre famille, bascule dans le drame. Mais pas trop. Une assistante sociale se rend chez les Patar. Séverine (Camille Cottin), guindée, rigide, à cheval sur les principes, cache son horreur face à un tel délire. Denis est mis à l’amende. Il devra suivre un stage pour lui inculquer les bon principes qui font les bons parents. C’est bien un drame pour la famille car les deux filles risquent d’être confiées à une famille d’accueil. Et si ça se trouve même pas la même fait remarquer Robert (Thomas Guy), meilleur ami de Janine et par ailleurs un peu amoureux d’elle. Le challenge est rude pour Denis, un « insoumis » de la première heure, qui a rencontré sa future épouse dans les années 80, en manifestant contre la réforme Devaquet.


Mais Séverine, derrière ses airs de vieille fille coincée se laisse séduire. D’abord par les filles. Puis par Denis. Un « feel good movie », selon l’expression à la vogue, a cependant ce petit plus qui en fait surtout une ode à la différence, avec beaucoup de tendresse, de réels moments d’émotion et de la poésie trop rare dans nos vies formatées.
Gustave Kervern, en gros maladroit dépassé, est génial. Il sait faire rire mais aussi toucher la corde sensible des parents. Camille Cottin, à mille lieues de son rôle de « Conasse », se révèle excellente actrice, jouant avec subtilité la modification de sa vision première de cette famille hors normes.
Dans les bonus, un making of permet de mieux comprendre la démarche et le parcours de la réalisatrice, monteuse qui a franchi le pas et a tenté de mettre son univers si personnel sur pellicule. On a même droit à son premier court-métrage, les prémices des aventures de la famille Patar.
 « Cigarettes et chocolat chaud », Diaphana, 17,99 € le blu-ray, 14,99 € le DVD

04/03/2016

Cinéma : La route de l'amour passe par le vin

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Deux agriculteurs, le père et le fils, traversent la France en taxi à la découverte du vignoble français. 'Saint-Amour', désopilant et poétique, met en vedette Poelvoorde et Depardieu.

Un film sur le vin, avec Benoît Poelvoorde et Gérard Depardieu en vedette : il n'y a que le duo Delépine/Kervern pour oser relever le défi. Les deux acteurs ne sont pas réputés pour leur tempérance quand il s'agit de profiter de la vie. Mais comme les réalisateurs ne crachent pas non plus sur un bon millésime, l'entente a visiblement été très facile à trouver entre les différents ego.

Forcément le tournage a dû parfois en être un peu affecté, mais qu'importent les aléas puisqu'il y a l'ivresse ? Le début du film se déroule en plein salon de l'agriculture. Jean (Gérard Depardieu), éleveur presque à la retraite, vient tenter une ultime fois sa chance au concours du plus beau taureau. Il voudrait que son fils Bruno (Benoît Poelvoorde) reprenne l'exploitation. Ce dernier, grand dépressif devant l'éternel, ne veut pas finir ses jours entre des vaches. Il veut profiter de la vie, trouver une femme. Son rêve ultime : être vendeur dans un magasin de jardinage.

Avec les cochons

Pour l'heure, il considère sa venue au Salon de l'agriculture comme des vacances. Sa seule et unique semaine de vacances durant toute l'année. Il va ainsi faire la route des vins avec son oncle (Gustave Kervern), sans quitter l'enceinte du Parc des expositions parisien. Cela donne une ouverture mémorable, où les deux paysans en goguette, s'enfilent quantité de verres, au point de finir à quatre pattes en compagnie de gentils porcelets, sous l'œil atterré des visiteurs parisiens.

Jean récupère son fils dans un état lamentable et comme pour lui pardonner cette vie d'abnégation, lui accorde de faire véritablement la route des vins. Les voilà partis en taxi, avec Vincent Lacoste au volant. Un trio, trois générations, la France, du vin : les ingrédients permettent de multiplier les situations cocasses et délirantes.

Au bout du chemin, ils rencontrent Vénus (Céline Sallette), une jeune femme idéaliste qui vit dans des cabanes perchées sur des arbres. Elle comprendra ces trois hommes au parcours si différent et les aimera, chacun à sa façon. Le film, de road-movie excentrique, bascule dans la poésie la plus complète, avec quasiment un brin de référence divine (la sainte trinité, la vierge et l'enfant). Mais quoi de plus normal : le vin n'est-il pas le sang du Christ ?

Forcément inégal, ce long-métrage de Delépine et Kervern est cependant plus abouti que le précédent, entièrement centré sur la dérive d'un employé modèle interprété par le génial Michel Houellebecq (lire ci-dessous).

On retrouve l'écrivain dans ce film. Il n'a pas beaucoup de scène avec Depardieu. Dommage. On imagine la confrontation entre le frêle intellectuel, aux sentiments intériorisés et le massif acteur, au verbe haut et tonitruant. Cela devrait faire de sacrées étincelles. Pour un prochain film peut-être...

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Brillantes apparitions

Road movie déjanté, 'Saint-Amour' offre son lot de rencontres improbables. Les deux réalisateurs ont particulièrement soigné le casting de ces seconds rôles savoureux. A tout seigneur tout honneur, Michel Houellebecq, fidèle du duo, interprète un incroyable propriétaire de chambres d'hôtes. Lent et atone, il est irrésistible au cours de ces quelques minutes hors du temps. Bruno, potentiel candidat à 'L'amour est dans le pré', cherche l'âme sœur. Mais ne crache pas sur un coup en passant. Il croise la route d'une agent immobilière très professionnelle. Ovidie, ancienne star du porno, lui offre un peu de rêve. Juste par vengeance. Mais cela reste toujours du bon temps agréable à prendre.

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On notera également la présence au stand des vins d'Alsace de Blutch, par ailleurs dessinateur de BD et habitué des apparitions chez les copains ('Jacky' de Riad Sattouf). Andréa Ferréol est de l'étape carcassonnaise du trio. Elle petit-déjeune avec Depardieu puis prolonge la rencontre dans sa chambre. Le vieux paysan bougon a beaucoup de chance avec les femmes.

C'est lui aussi qui raccompagne une jeune serveuse interprétée par Solène Rigot, terrorisée à l'idée de la dette à rembourser. Sans oublier Ana Girardot (en jumelles) ou Izia Higelin (en paraplégique). Comme des sketches de Groland, mais avec des acteurs professionnels et connus.

12/09/2014

Cinéma : La vie doit être enivrante pour Michel Houellebecq dans "Near death experience"

Michel Houellebecq interprète un employé en plein burn-out, crapahutant dans la montagne à la recherche d'un bon endroit pour en finir.

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Benoît Delépine et Gustave Kervern, deux des piliers de Groland (tous les samedis soir en clair sur Canal+), n'ont pas peur de la difficulté. Joyeux drilles parfois, ils savent également décrire toute la noirceur de notre société de consommation. « Near death experience » (expérience de mort imminente) en est l'exemple parfait. Paul (Michel Houellebecq), employé sur une plateforme téléphonique, n'en peut plus. Métier idiot, famille insignifiante, alcoolique et en mauvaise santé il prend conscience de toute l'inanité de son existence un vendredi 13. Sa femme rentre des courses avec leurs deux enfants, des ados qui se disputent. Il enfile sa tenue de coureur cycliste et explique qu'il va sortir une petite demi-heure. Sa décision est prise. Basta !

 

 

Tourné dans la région de Marseille, la route monte rapidement. Paul se met en danseuse pour atteindre le sommet, une inaccessible étoile comme le dit le grand Jacques. Il abandonne le vélo dans un fossé et continue à pied, dans les sentiers pour atteindre un point de vue. Idéal pour prendre son envol. Le dernier. Mais comme souvent, il y a le petit grain de sable qui empêche le passage à l'acte.

 

Au son de Black Sabbath

Dérangé, Paul cherche un autre endroit et va errer dans cette garrigue sauvage sous un soleil de plomb qui va rapidement lui taper sur le ciboulot, au point de se retrouver dans cet état de « mort imminente » en pleine conscience. Il va parler aux insectes, à des pierres, à un vagabond aussi givré que lui. Dans cette nature sauvage Michel Houellebecq va se révéler un grand acteur, aux saillies définitives et mémorables. Dans une sorte de confession de psychanalyse de bazar, il va expliquer à sa femme pourquoi il vaut mieux qu'il disparaisse. Et de constater stoïque, « Quel intérêt à retarder un destin qui n'a aucun intérêt. » A ses enfants, après s'être décrit comme un infect déchet, il conclue « Un père mort, cela vaut bien mieux qu'un père sans vie. ». Il parle. De plus en plus. Mais n'agit toujours pas. Et là aussi il retourne la situation par cette phrase qui symbolise parfaitement ce film : « Paul, décidément, tu parles trop et tu ne te suicide pas assez... »

Dans le titre de ce film il y a « expérience ». Pour pleinement profiter de ces 90 minutes hors du temps et de la vie, il faut effectivement se mettre en condition de vivre une expérience unique. Au premier degré, le film est ce que j'ai vu de plus déprimant depuis le visionnage par inadvertance d'un JT complet de Jean-Pierre Pernaut. Mais l'œuvre est aussi là pour nous secouer. Des Paul, il y en a des milliers autour de nous. Si on y regarde bien, on lui ressemble même. Alors on se dit que finalement dans toutes les sentences déprimantes de Paul il n'y en a qu'une à prendre au pied de la lettre : « La vie doit être enivrante ! ». Et comme lui, on va se mettre un morceau de Black Sabbath et pogoter frénétiquement avant de consulter son horoscope.