06/12/2017

Cinéma : "Les Gardiennes", femmes et piliers de la civilisation

 

 


LES GARDIENNES. Xavier Beauvois raconte la guerre 14-18 des femmes restées à l’arrière.


En pleine célébration du centenaire de la guerre 14-18, les films sur cette immense boucherie se multiplient. Après « Au revoir là- haut » de Dupontel, place aux « Gardiennes » de Xavier Beauvois. Point commun entre les deux films, il s’agit d’adaptations de romans et ce ne sont pas les combats qui sont au centre de l’histoire, mais leurs conséquences.


Quand des millions de Français ont rejoint le front, la fleur au fusil, à l’arrière seules les femmes et les anciens sont restés pour faire tourner les fermes et entreprises. Persuadés d’une victoire rapide, cette situation s’est compliquée quand les poilus se sont enlisés dans les tranchées. Le film raconte comment des femmes ont dû se retrousser les manches et faire le travail des absents. Dans cette grosse exploitation agricole avec culture de céréales et élevage de vaches laitières, il ne reste plus que deux femmes pour tout faire. Hortense (Nathalie Baye) et sa fille Solange (Laura Smet) labourent, sèment et récoltent. Un travail harassant qui est normalement effectué par le fils d’Hortense et le mari de Solange. Mais ils sont tous les deux mobilisés.
Alors la patronne se résout à embaucher. Mais plus un seul homme valide n’est disponible. Elle prend donc la jeune et serviable Francine (Iris Bry). Elle deviendra essentielle à la bonne conduite de la ferme. Orpheline, elle a l’impression de se découvrir une famille. D’autant que quand le fils revient pour une permission, ils tombent amoureux. Mais la guerre n’est pas terminée et les trois femmes vont encore rester longtemps seules à gérer la ferme.

■ Trois femmes, trois parcours
Trois femmes sont au centre de ce film réalisé par un homme, mais coécrit avec sa femme, Marie-Julie Maille, également monteuse et actrice. La plus vieille, gardienne des traditions, n’a qu’un but : que tout redevienne comme avant. Sa fille, dont le mari est prisonnier, incarne ces femmes qui, face à l’adversité, s’affirment et prennent de l’assurance. C’est elle qui va moderniser l’exploitation, abandonnant les bœufs pour des tracteurs. Une moderne qui s’ignore. La troisième, Iris, est celle qui va le plus s’affirmer. Naïve, confiante, elle devra pourtant assumer ses choix, se moquant du « qu’en dira-t-on » pour s’épanouir. Le film est ancré dans cette terre de France, parfois féconde, trop souvent boueuse. Réalisation classique, naturaliste, exceptées deux scènes remarquables : le rêve d’un Poilu lors de sa permission, tuant des ennemis sans visages et le ballet de deux mains amoureuses sur les pierres millénaires d’un dolmen. Le tout sur la musique de Michel Legrand.
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Xavier Beauvois dans le texte

Sur la différence entre comédien et acteur : « Le comédien c’est celui qui a fait des études qui a pris des cours de théâtre et qui va se branler la tête à la cantine pour savoir comment il va jouer son personnage. Tandis que l’acteur c’est quelqu’un qui va être le personnage. Moi quand j’ai affaire à un comédien il dégage, je ne veux que des acteurs. Un mec comme Depardieu il va toucher les couilles du photographe de plateau mais dès qu’on dit « Moteur », il va être son personnage. C’est pour ça que je ne vais jamais au théâtre. »
Sur l’adaptation des romans au cinéma. « Si j’ai lu un livre, je ne vais pas voir l’adaptation. Chacun de nous devient metteur en scène en lisant un roman. On va imaginer une fille qui n’aura rien à voir avec celle proposée par le cinéaste. Forcément quand vous allez voir le film vous êtes confronté avec quelqu’un qui a un autre fantasme qui ne va pas forcément vous plaire. En général, on est déçu. »
Le roman qu’il aimerait adapter : « Les mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. L’intelligence des Romains c’est que quand ils envahissaient un pays, un type du pays pouvait devenir empereur. Hadrien était Espagnol. Ils amenaient du progrès les Romains, ils étaient beaucoup plus malins que ces crétins de Français en Algérie. »
Sur la lenteur de ses films : « Faut pas compter sur moi pour mettre la caméra à l’épaule et faire semblant de la branler pour faire jeune. Ça non, ça va pas le faire. Je ne supporte pas. Le pire pour moi c’est Jason Bourne. Le mec il est à Berlin, on cligne des yeux il est à Rome puis Istambul. Insupportable. »
Tourner avec sa fille de 5 ans : « Elle me disait ‘Oui chef, oui patron’, elle se foutait clairement de ma gueule. »
 ➤ « Les Gardiennes », drame, de Xavier Beauvois (France, 2 h 14) avec Nathalie Baye, Laura Smet, Iris Bry

27/11/2014

Cinéma : Trois femmes et une poupée dans "Tiens-toi droite"

Film choral au féminin, “Tiens-toi droite” de Katia Lewkowicz décortique l'image des femmes. Toutes les femmes.

 

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Une réalisatrice, Katia Lewkowicz, qui écrit le scénario, trois actrices pour trois rôles de femmes radicalement différentes : “Tiens-toi droite” est le film au féminin par excellence. Féministe ? Un peu aussi, mais ce n’est pas réellement le propos.

Cette comédie douce-amère porte un regard tendre sur la difficile condition féminine. Toutes les spectatrices se reconnaîtront un peu dans ces portraits, tous les spectateurs mâles hésiteront entre compassion, interrogation et incompréhension.

Première à entrer en scène : Lili (Laura Smet). Elle voue une véritable dévotion à son père, mineur de fond. Mais elle doit s’exiler en Nouvelle-Calédonie. Elle devient une jeune fille d’une grande beauté. Remporte même le titre de Miss locale et revient dans le Nord de la France pour tenter de décrocher le titre de Miss Pays francophones.

 

 

 

Pour Sam (Noémie Lvovsky), le temps des miss est loin. En fait elle n’a jamais été très belle. Mais elle a de la personnalité et a rencontré le mari parfait. Résultat elle lui a donné trois filles et tombe une quatrième fois enceinte. Il est content, ce sera un garçon...

 

 

Enfin Louise (Marina Foïs) a un rapport assez compliqué avec sa mère. Cette ouvrière dans un grand pressing a, comme ses collègues, subi les assauts sexuels de son patron. Résultat Louise a plusieurs demi-sœurs, toutes héritières du pressing du père qui n’a reconnu ses multiples paternités que devant les juges. Louise est une executive-women accomplie. Elle gère le pressing et décroche un poste de cadre dans une entreprise de jouets. Son nouveau challenge : larguer son amant et créer la nouvelle poupée qui fera rêver toutes les petites filles.

 

 

 

Le film est déconcertant au début car il suit ces trois destins qui n’ont aucun lien entre eux. Mais petit à petit les trois mondes vont se rapprocher pour se retrouver totalement imbriqués et dépendants les uns des autres.

Cela passe d’abord par Lola, la fille de Sam. Elle tient un blog vidéo. Elle y raconte comment sa maman, au lieu d’accoucher d’un garçon tant désiré, met au monde... des jumelles. A cinq filles, le papa craque.

Lola, un peu enrobée, est en admiration devant Lili, la femme parfaite à ses yeux. Une Lili à la cote de popularité exponentielle (surtout depuis qu’elle sort avec un riche industriel) embauchée par Louise pour faire la promotion de la nouvelle poupée et lui prêter ses formes idéales. Lola deviendra une sorte de spin-doctor influente et Sam sera embauchée dans l’usine de jouets. Trois femmes, une poupée, des enjeux colossaux.

Pour son second film, Katia Lewkowicz a façonné trois femmes fatales dans trois registres différents.

Lili fait craquer par sa spontanéité et un brin de naïveté.

Sam émeut quand elle décide de reprendre sa vie en main et de se passer de cet homme entouré de femmes et incapable de les aimer pour ce qu’elles sont véritablement.

Enfin Louise, la plus torturée, est au bord de la dépression quand elle prend conscience de l’ampleur de sa tache et surtout de l’hostilité de tous les hommes qui ne supportent pas qu’une femme puisse donner des ordres et prendre des décisions.