03/05/2017

Cinéma : Choisir sa vie, ne pas la subir

DE TOUTES MES FORCES. Histoires d’adolescences sacrifiées dans le film de Chad Chenouga. 



Rien ne sert de culpabiliser sur les supposées erreurs du passé, il faut penser au futur, toujours aller de l’avant. Telle pourrait être, au final, le message à retenir de ce second film de Chad Chenouga parfois inégal mais d’une rare authenticité, en partie inspiré de sa propre enfance.


L’histoire toute simple d’un adolescent en mal de normalité dans une société qui ne fait pas de cadeau aux « déclassés ». Tout est résumé dans son dossier, de l’absence de père au suicide de sa mère. Comment réussir dans la vie avec un tel passif alors que d’autres ont une belle page blanche à la place ? Nassim (Khaled Alouach) est élève dans un lycée parisien. Intégré, heureux, presque amoureux d’Eva (Alexia Quesnel), jeune fille de bonne famille, il dé- cide de passer un week-end avec sa bande. Une sortie qui lui permettra de rompre avec la tristesse de son quotidien. Car chez lui, ce n’est pas la joie. Sa mère (Zineb Triki, lumineuse dans ce rôle court et difficile) est une ancienne junkie. Elle reste enfermée dans son appartement, n’attendant que le retour de son fils pour se précipiter sur les médicaments (antidépresseurs et anxiolytiques) qui lui permettent de rester sur un nuage, loin de la réalité. Quand Nassim rentre, le dimanche soir, il la retrouve morte dans la cuisine.
■ Deux mondes
Après des obsèques expédiées, Nassim refuse d’aller chez sa tante (musulmane très pratiquante) et se retrouve placé dans un foyer. Là il va découvrir un autre monde, celui des « cassos’» comme il dit, jeunes en mal de stabilité. Victimes ou bourreaux. Avec pour seul point commun de ne plus avoir de famille. Nassim est accueilli par Madame Cousin (Yolande Moreau), directrice à quelques mois de la retraite, entre maman de substitution et garde-chiourme intraitable. C’est peu de dire que le jeune garçon ne se sent pas à sa place entre ces loubards en devenir et ces filles futiles (faciles parfois). Alors il s’accroche à son groupe de potes du lycée. Quitte à faire le mur du foyer (avec le risque d’être privé de portable, d’argent et de sorties) pour passer une soirée chez les parents d’Eva. C’est cette dernière qui va découvrir la vérité. Quand elle se rend au foyer, elle est rejetée, insultée, par les autres pensionnaires à cause de ses « habits de bourge ».
Démasqué, Nassim va se couper de ce milieu éduqué et se faire accepter, à force de transgressions, par les autres adolescents du foyer. Le film peut être interprété de multiples manières. Constat que l’on ne peut pas s’en sortir quand on est issu d’un milieu défavorisé. Ou démonstration que rien n’est écrit, et qu’une seule chose importe, choisir sa voie en toute connaissance de cause. Le spectateur se fera sa propre opinion, en fonction de quelques scènes clés, comme la destruction des dossiers, la gifle de Madame Cousin, la bataille de hip-hop ou l’examen raté de Zawady, interprétée par Jisca Kalvanda, totalement métamorphosée après son rôle radicalement opposé de chef de gang dans « Divines ».
La seule certitude, c’est que Nassim quitte le foyer et prend sa vie en main. Quelle qu’elle soit. Mais n’est-ce pas la destinée de toute personne un tant soi peu consciente que la société n’est qu’un théâtre où l’on ne choisit pas son personnage mais où les dialogues sont révisables à l’envie.
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Yolande Moreau, maman à tout faire

Elle n’a rencontré la popularité que tard, quand les sketches courts des Deschiens donnaient cet air incomparable à Canal +. Poétique et frustre, sa bouille d’ahurie lunaire a marqué une génération de téléspectateurs. Et donné envie à nombre de réalisateurs d’explorer un peu plus le monde de cette comédienne sortant clairement des sentiers battus. Résultat elle a tourné dans plus d’une soixantaine de films, souvent des petits rôles, parfois en vedette (« Séraphine », césar de la meilleure actrice en 2009). Conséquence, dans sa fiche de Allociné, elle cumule pas moins de 49 millions d’entrées au cinéma durant sa carrière
. Dans le film de Chad Chenouga elle endosse le costume de la directrice d’un foyer pour mineurs isolés. Madame Cousin, cheveux en pétard, bagues en toc et sourire vrai, a la difficile mission de remplacer la présence maternelle auprès de ces jeunes en perdition, mais sans s’attacher, et encore moins d’être permissive. Car ce qui compte pour elle, comme pour eux, c’est le respect du règlement du foyer. Un apprentissage des règles de la vie, simple et essentiel. Avec Nassim, une relation différente se noue. Elle sait d’où il vient, ce qu’il a vécu, contrairement aux autres pensionnaires. Et qu’il est intelligent, brillant dans ses études. Bref, une pépite dans son foyer plus habituée aux faits divers qu’aux lauriers.
Elle tente de le protéger, mais sans trop le montrer. Comme cet aveu, dans son bureau, quand elle lui dit « Si t’étais moins jeune et moins con, je t’épouserais ». Massive, sans cesse à l’affût, Madame Cousin est un rôle en or pour Yolande Moreau. Elle lui permet d’asseoir son autorité tout en conservant une once de fantaisie. Bref une femme normale, avec de bons et de mauvais côtés. Toute une palette d’émotions et de ressentis compliqués à équilibrer. Un jeu d’enfant pour l’ancienne comédienne de la troupe de Jérôme Deschamps et de Macha Makeieff.

03/09/2015

Cinéma : Dans la famille divine, la fille...

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Dieu habite Bruxelles et il a une fille. À dix ans, elle ne supporte plus la méchanceté de son père. Elle va rédiger 'Le tout nouveau testament' avec six apôtres.

Le surréalisme est belge. Ceux qui en doutent changeront d'avis en regardant le formidable film de Jaco van Dormael Le tout nouveau testament. Ce conte, entre loufoquerie et profonde réflexion sur la religion part d'un constat tout simple : "Dieu existe. Il habite Bruxelles". Pour corser le tout, Dieu (Benoît Poelvoorde) vit dans un trois pièces avec sa femme Déesse (Yolande Moreau) et sa fille Ea (Pili Groyne). Cette dernière a dix ans, des tendances gothiques et un sérieux problème relationnel avec son père. Il est vrai que ce dernier est le dernier des salauds. Il tyrannise sa femme, frappe sa fille et ne prend du plaisir qu'en inventant des lois contrariantes pour les humains. Un peu éméché, il décide par exemple que la tartine de confiture tombe toujours du côté confiture ou que la file d'attente d'à côté va toujours plus vite que celle où on est. La meilleure : "une contrariété en entraîne toujours une autre...»

Le bug des décès

Le début du film est un feu d'artifices de trouvailles et de gags. Benoît Poelvoorde fait un festival, campant un être imbuvable, foncièrement méchant, imbu de sa personne et tyrannique. Pourtant il n'a pas de pouvoir spécial. Il est simplement l'utilisateur du grand ordinateur qui crée et gère l'Humanité. Ea, la fameuse fille de Dieu dont personne n'a jamais entendu parler, décide de reprendre les choses en main. Elle va pirater l'ordinateur de son père et, histoire de bien l'énerver, rendre publique la date de décès de chaque humain. Ensuite elle bloque le système informatique et rejoint le monde réel (à travers un tunnel entre deux machines à laver...) pour recruter six apôtres chargés de rédiger le tout nouveau testament. Sur Terre, la connaissance du nombre d'années, de mois ou de jours qu'il reste à vivre à chacun va bousculer la société. Certains attendront comme si de rien n'était, d'autres vont vivre à 100 à l'heure. Dieu est fou de rage : il n'a plus son arme ultime pour faire marcher droit ses disciples.

La suite du récit se partage entre les rencontres entre Ea et ses apôtres, un assassin (François Damiens), une bourgeoise (Catherine Deneuve) ou un obsédé (Serge Larivière) et la découverte de la dure réalité du monde par un Dieu toujours aussi colérique mais sans le moindre pouvoir car privé de son précieux ordinateur. On plonge parfois dans des scènes d'une grande beauté, très poétiques, comme la danse de la main coupée ou les arabesques d'une nuée d'étourneaux.

Pour ce qui est de la morale de l'histoire (il y en a forcément une puisque le sujet est la religion), elle pourra en étonner certains. Mais elle peut se résumer par cet extrait du tout nouveau testament : "La vie c'est comme sur une patinoire, il y a beaucoup de gens qui tombent." Après avoir vu le film de Jaco Van Dormael, on se relève plus facilement.

 

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 Benoît Poelvoorde, bête et divin

poelvoorde, moreau, damiens, van dormael, bruxelles, dieu, testament, pacteLe personnage lui va comme un gant. Benoît Poelvoorde dans la peau de Dieu est une évidence. Du moins, celui du récit de Jaco Van Dormael, un Dieu bête et méchant. Dans son appartement misérable, il mène la vie dure à sa femme et sa fille. Elles n'ont pas le droit de sortir, doivent ne regarder que des compétitions sportives à la télévision et obéir au doigt et à l'œil. Le prototype du beauf intégral. Avec les pouvoirs de Dieu... Avant de martyriser les milliards d'hommes et de femmes, il a tenté quelques expériences comme remplir les rues de Bruxelles de girafes ou les salles de cinéma de poules. Mais rien ne vaut une contrariété pour énerver ses disciples. Clope au bec, bière sous la main, en peignoir et chaussons, Dieu ricane tout seul quand il décide, en tapant simplement sur son clavier, que les emmerdements vont toujours par paire... Benoît Poolvoerde dans sa démesure habituelle permet à tout en chacun de détester ce créateur abject, dénué d'empathie et hostile à tout changement.

Heureusement, sa fille...

09/07/2008

Souvenirs normands

bf3460ff61fdeb9443967aac5c1496e2.jpgLes éditions Vents d'Ouest lancent une nouvelle collection intitulée « Terres d'origines ». L'éditeur d'expliquer, « Après la littérature, c'est au tour des dessinateurs de rendre hommage aux terroirs qu'ils aiment en les mettant en scène, à travers des récits intimistes, nostalgiques ou contemporains, sensibles ou parfois graves... » Les deux premiers titres viennent de sortir. Le premier sur la région lyonnaise, le second, « Les yeux d'Edith », se déroulant à Cambremer, dans le Calvados en Normandie. Jean-Blaise Djian signe une histoire d'adolescents durant les années 50. Nicolas Ryser la met en images, les couleurs (très belles) étant signées Catherine Moreau. Gérard et Fernand sont jumeaux. Leurs parents exploitent une ferme. Gérard est timide et bègue. Fernand roublard et déluré. Quand une nouvelle famille vient s'installer au village, les deux frères ne peuvent que remarquer Edith. Elle a leur âge et est dans leur classe. Edith mystérieuse et secrète. Edith aux yeux limpides. Un récit en deux tomes explorant les mœurs provinciales de l'époque, de la politique à l'éducation des enfants.
« Les yeux d'Edith » (tome 1), Vents d'Ouest, 13 €


06:00 Publié dans BD | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Djian, Ryser, Moreau, Vents d'Ouest