22/08/2017

Rentrée littéraire : Une famille française face à l’Histoire dans "Taba-Taba" de Patrick Deville

 


Voyage dans l’Histoire de France. Le nouveau roman de Patrick Deville, écrivain-voyageur, est une vaste photographie de la vie politique du pays de la fin du XIXe siècle à nos jours. Mais pour parler de l’universel, il a fait le choix de ne le faire que par l’entremise de sa propre famille. Des colonies aux tranchées de 14-18, de l’éducation pour tous aux attentats de 2015 en passant par la Résistance, les Deville étaient toujours présents, acteurs ou spectateurs, mais à la vie façonnée, modifiée ou bouleversée par ces événements.
Il y a l’arbre généalogique synthétique, impersonnel et le roman, chaleureux et édifiant. Le choix est vite fait pour Patrick Deville. Il débute son récit dans un ancien lazaret devenu hôpital psychiatrique. Un gamin, boiteux, y côtoie un ancien marin répétant sans cesse «Taba, Taba ». Ce gamin c’est l’auteur qui va y revoir l’arrivée de son arrière-grand-mère, en provenance d’Égypte, plus d’un siècle auparavant. Elle rencontre un homme qui deviendra instituteur, de ceux qui recrutés par Jules Ferry formeront la fameuse armée pacifique des « hussards noirs ».
■ De Bram à Sorèze
L’auteur, au volant de sa voiture, entreprend un long voyage pèlerinage sur les différents lieux de vie de ses ancêtres. Une voiture qui joue un rôle dans le roman, « j’observais en bas dans la cour la Passat - le Passé en catalan mais l’Alizé en allemand - comme un animal gris métallisé dont ma vie dépendait. » Son récit familial l’entraîne dans la banlieue parisienne, les champs de bataille de Verdun.
Et puis, en 1941, cap au sud. Les Allemands déferlent sur la France. La famille Deville fuit. « On leur avait dit qu’ils devaient descendre à Brame. Ils avaient entendu Brame. Ils avaient découvert dans la gare minuscule l’absence du e final. Ils sont à Bram, dans le département de l’Aude. » La ville de l’époque est décrite par le père de l’auteur. Lui y retourne de nos jours et en dresse un portrait contrasté. C’est le sud, mais la cité est à l’agonie. Uniquement tourné vers le passé, le rugby des Spanghero et des Rancoule. Ensuite ce sera le maquis dans le Lot. Un tour de France qui s’achève à Saint-Nazaire, dans ce lazaret devenu asile, après une longue parenthèse à Sorèze dans la Montagne noire.
Le roman offre le triple intérêt de raconter la vie d’une famille, de la replacer dans le contexte historique et surtout de découvrir ce que sont devenus ces lieux aujourd’hui. Une vision souvent teintée de nostalgie par un auteur qui a la capacité de voir au-delà des apparences et de découvrir des histoires derrière une lettre, un objet ou une simple façade décrépie. 
➤ « Taba-Taba » de Patrick Deville, Seuil, 20 €


05/09/2011

Au fil du Mékong, Patrick Deville raconte le Kampuchéa

Mékong, Angkor, Kampuchéa... Si ces noms vous font rêver, plongez dans ce roman de Patrick Deville, entre voyage initiatique et rêverie historique.

Patrick Deville, Kampuchéa, Seuil, Cambodge, Khmers rougesL'auteur se rend au Cambodge en 2010. A l'occasion du procès de Douch, le bourreau khmer rouge du camp S-21. Des dizaines de milliers de morts, juste pour l'exemple puis presque par habitude. La première partie du roman retrace avec une rigueur scientifique la prise du pouvoir par ces révolutionnaires, soutenus à l'époque par la CIA, simplement pour déstabiliser le Vietnam.

 

De toutes les révolutions ayant triomphé, « celle de Phnom Penh fut un sommet, explique Patrick Deville, la plus belle et la plus intransigeante, l'absolue table rase. Trois ans, huit mois et vingt jours. Une révolution aussi parfaite qu'une expérience de laboratoire. » « L'idée même de ville doit disparaître. Le retour au village et à la pureté khmère. Tous porteront le pyjama noir des paysans khmers. C'est la rigueur morale du Peuple ancien contre la débauche des citadins. » Une véritable terreur s'abat sur le pays. Les camps se multiplient et les cadavres s'accumulent. L'Angkar, le manifeste des révolutionnaires interdit l'argent, les livres, l'école...

Aujourd'hui le Cambodge est redevenu un pays libre. Patrick Deville constate pourtant que le procès Douch, loin de passionner les foules, semble se dérouler dans une relative indifférence. Seuls quelques descendants de victimes tentent d'obtenir réparation. Mais la peine de mort étant abolie, les tortionnaires ne risquent, au pire, que de finir leurs jours dans des prisons mille fois plus luxueuses et confortables que les cachots dans lesquels ont agonisé leurs victimes.

Dans ce récit, Patrick Deville se met également en scène, se dévoile, laisse deviner sa fascination pour ce pays, cette région. « Je partirai demain à mon tour, puisque le procès de Douch est déjà suspendu. J'irai revoir l'étoile du soir se lever sur les ruines d'Angkor, et le vol des milliers de chauve-souris sur le ciel cendreux. » Il va remonter le Mékong, refaire le parcours des grands explorateurs français comme Henri Moulot, ce chasseur de papillons découvreur du temple d'Angkor. Aussi les deux militaires français, Lagrée et Garnier. Des Français au Cambodge et des Cambodgiens en France. La remontée du fleuve sera aussi l'occasion pour l'auteur de revenir sur les séjours parisiens des cerveaux khmers rouges, notamment Pol Pot. Ce roman, comme le Kampuchéa, est parfois lent et majestueux, avant d'entrer dans des zones de turbulences où les excès confinent à la folie.

« Kampuchéa » de Patrick Deville, Seuil, 20 € (Photo Bertini)