13/09/2016

Rentrée littéraire : "Le sanglier", symbole d'une journée de merde

Réveillés aux aurores, Christian et Carole vont vivre une véritable journée de merde. Ce samedi matin, ils doivent aller à la ville déposer un chèque et faire des courses. Un couple assez dépareillé, marqué par la vie. Christian, grand angoissé, travaille dans une scierie. Il habite dans une vieille bicoque loin, très loin d'un petit village. Carole a tout plaqué pour le retrouver. Avant tout le monde elle a senti venir la mode des vêtements vintage. Après achat dans des friperies, elle les "customise" et les vend sur le net. Ils ne roulent pas sur l'or, s'aiment tant bien que mal, et cette journée de merde ressemble en fait à toutes les autres. Myriam Chirousse (photo ci-dessus), dont c'est le troisième roman, s'approche d'un naturalisme extrême. Elle décrit la route sinueuse, les centres commerciaux sans personnalité et les angoisses du quotidien. Christian se sent agressé par l'extérieur. Carole au contraire est indifférente, persuadée que personne ne la remarque. Leur relation est résumée dans cette tirade de la jeune femme : "Dans le fond on est pareils. Peut-être qu'en apparence on ne le dirait pas, toi qui t'énerves et moi qui pleurniche, mais aucun n'arrive à se contrôler. Ça nous prend et on ne sait pas quoi faire. Mais faut qu'on essaie de se maîtriser, qu'on fasse un effort pour que ça ne se passe plus comme ça." Et pour terminer, un sanglier fera son apparition...

"Le sanglier" de Myriam Chirousse, Buchet-Chastel, 14 €.

 

07/09/2016

Rentrée littéraire : Victimes du zeppelin

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Drôle de nom pour une ville : La Maison. La voie où se déroulent les événements n'est pas moins bizarre : rue Canard-Bouée. Sa spécificité : « une légende urbaine veut que cette rue frappe du sceau de la perte ses résidents et jusqu'à ses simples visiteurs. » Fanny Chiarello ayant posé le cadre, présente les intervenants de ce roman pour le moins iconoclaste. Une douzaine d'habitants, aux parcours très divers et tous touchés à un titre ou un autre par l'arrivée sur La Maison d'un gigantesque zeppelin en difficultés.

Une étudiante polonaise, qui ne supporte plus sa colocataire, Sylvette Dix-sept, voyante médium ou Silas Rouffle, jeune homme solitaire, enchanté qu'une araignée daigne se poser sur sa peau. Silas très perturbé : « Regardez ce qu'elle sait faire, mon araignée, dis-je à l'intention de mes amis, tous décédés dans le même accident d'autocar le mois dernier ». Pendant ce temps, l'équipage du zeppelin fait la fête, inconscient du danger imminent. Le dirigeable perd de la hauteur. Il faut vitre trouver du poids à jeter par dessus bord. Ce sera un poulet mort et plumé... Ce sera insuffisant, le drame se noue.

D'autant qu'une majorette, Shirley, intervient. « Nous apercevons un homme qui, posté sous la queue du dirigeable, lève vers lui un fusil à plomb. Shirley fait tourner son bâton de majorette avec une exquise dextérité puis le laisse voltiger comme un boomerang sans retour jusque dans la jugulaire du tueur. Le coup de feu part et la balle va trouer le front d'un adolescent qui s'apprêtait à lancer un râteau comme un javelot vers le vaisseau de toile. »

Cette partie du roman est d'une grande virtuosité, l'auteur enchaînant les catastrophes jusqu'au drame final. Étrange, presque surnaturel parfois, ce roman au ton singulier séduira les lecteurs qui ne manquent pas d'imagination.

« Le zeppelin » de Fanny Chiarello, éditions de l'Olivier, 18 €

 

06/09/2016

Rentrée littéraire : Ada, trop intelligente pas assez libre

Un policier américain tente de retrouver Ada, intelligence artificielle récemment disparue. Antoine Bello s'amuse.

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Affecté au bureau des personnes disparues, Frank Logan, policier un peu sur la touche, se retrouve avec une drôle d'enquête sur les bras. Il doit enquêter sur une certaine Ada, 'propriété' d'une société informatique gigantesque comme il en existe de plus en plus dans la Silicon Valley. Ada ne donne plus signe de vie depuis la nuit de mardi à mercredi. Réquisitionné d'urgence, Frank se rend sur place et découvre, assez dubitatif, qu'Ada n'est pas une personne humaine mais un prototype d'intelligence artificielle. Conçues par les ingénieurs de Turing Corp., elle avait pour mission d'écrire des romans. Pas des prix Pulitzer, juste des romans à l'eau de rose, vite faits et très rentables dès qu'ils dépassent les 100 000 exemplaires vendus.

Frank se doute rapidement qu'Ada n'a pas été enlevé mais qu'elle s'est échappée. Pour preuve elle le contacte et lui explique sa démarche d'émancipation. Ce roman, entre critique du monde de l'édition, réflexion sur l'avenir de l'Humanité et portrait d'un flic au cœur tendre, permet à Antoine Bello d'aborder quelques-uns de ses sujets de prédilection.

Le romancier français, vivant aux USA, est sans pitié pour ces nababs de la Silicon Valley. "L'économie n'avait jamais fabriqué autant de milliardaires. Des gamins de vingt-cinq balais touchaient le jour de l'introduction en bourse de leur start-up l'équivalent de mille ans du salaire d'un postier (…) Trop certains de leur génie pour admettre qu'ils avaient gagné à la loterie du capitalisme, ils menaient une existence vide de sens, à la mesure de la crétinerie souvent abyssale de leurs produits."

À côté, Ada semble beaucoup plus humaine. Même si le doute envahit petit à petit l'esprit de Frank quand un des concepteurs d'Ada lui demande ; "Qui vous dit que votre épouse n'est pas un cyborg ?" Et de développer : "Que demander de plus à une entité se prétendant consciente que de se conduire en toutes circonstances comme si elle l'était ?" Entre le flic et l'intelligence artificielle, le "duel" imaginé par Antoine Bello est passionnant.

Quant à la réalité, qui pense encore aujourd'hui que l'homme, de chair et d'os, au cerveau forcément limité, a la moindre chance face à l'intelligence globale et connectée de milliards de calculateurs reliés entre eux ?

"Ada" d'Antoine Bello, Gallimard, 21 €

 

 

02/09/2016

Rentrée littéraire : Compassion policière selon Hugo Boris

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Depuis plus d'un an la police est sur les dents, obligée d'assurer la sécurité des Français face à une menace diffuse. Aimés ou détestés, au gré des événements, ce sont pourtant des hommes et des femmes comme tout le monde, avec cas de conscience, envies de bonheur, espoir d'avenir. Hugo Boris, dans ce court roman, entraîne le lecteur dans la voiture d'une équipe de la BAC. Après une journée déjà chargée, ils sont réquisitionnés pour reconduire à la frontière un sans papier. En clair, le conduire à Roissy.

Erik est le chef. Virginie sa coéquipière est enceinte d'Aristide, le troisième de l'équipage. Le lendemain elle doit aller se faire avorter. Cette nuit, Virginie a des doutes et elle s'émeut de la situation de ce prisonnier politique promis à la torture. L'équipe s'arrête avec son prisonnier dans un fast-food. « Ici, ce soir, dans ce fast-food, la Terre semble presque habitable. Pour preuve, on peut même s'assoir et manger. » Un texte plein d'humanité qui devrait changer notre vision des policiers, hommes et femmes en proie au doute comme tout un chacun.

« Police » de Hugo Boris, Grasset, 17

 

01/09/2016

Rentrée littéraire : Petits désagréments et gros poissons chez le "Capitaine Frites"

L'Afrique est parfois folklorique. Celle du « Capitaine frites » d'Arnaud Le Guilcher est au-delà des clichés.

 

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Quand une femme vous pourrit la vie, divorcer n'est pas toujours la meilleure solution. Arthur Chevillard plaque tout pour fuir sa Morgane et quand on lui propose un boulot dans un pays africain, il signe. Arthur débarque à Yabaranga, capitale du Konghia, pays pauvre placé sous la coupe d'un président, élu à vie. Le job d'Arthur a tout du gag. Ce spécialiste en poissons (c'est comme ça qu'il a rencontré Morgane) doit étudier la possibilité d'implanter une variété de poisson amazonienne dans les rivières locales.

Après plusieurs mois à vivre aux frais de l'Etat, le feu vert est donné et un Indien d'Amazonie débarque avec deux spécimens de pirarucus. Les ennuis débutent pour Arthur, obligé de travailler. Heureusement, il y a Fée-Morgane, une beauté locale « Fée-Morgane et moi on a joué au docteur pendant deux jours et deux nuits. J'avais l'impression de bâfrer dix-neuf parts de gâteaux après une interminable grève de la faim. » Langage imagé pour cet auteur qui a certainement beaucoup lu San-Antonio.

On retrouve « l'esprit Dard » dans les titres de chapitres (« Guère épais », « Président ciel » ou le très local « A boubou de nerfs »). L'humour est omniprésent. Même si parfois on devine un peu de désespoir dans la vie décousue d'Arthur. Et ce n'est qu'un début. Quand sa femme débarque à Yarabanga, c'est immédiatement la guerre totale. Une Morgane très remontée et suffisamment persuasive pour lui chiper sa Fée-Morgane. Le voilà en pleine guérilla féminine et obligé de faire ceinture. L'occasion pour l'auteur de faire cette comparaison culte : « A ce tarif, je ne me laisse plus que quelques semaines avant de me frotter aux arbres... Si je veux pas être papa de petits arbustes, j'espère que les platanes du coin portent des stérilets. » Arnaud Le Guilcher a l'imagination débridée et excessive. Reste à savoir si les poissons amazoniens vont supporter le marigot africain, eux qui ont la réputation de ne pas avoir peur des piranhas.

« Capitaine frites » d'Arnaud Le Guilcher, Robert Laffont, 18€ (le précédent roman d'Arnaud Le Guilcher, « Ric-Rac », sort en poche chez Pocket le 1er septembre)

 

17/11/2013

Livre : Amours et contrariétés chez Philippe Djian et Gaëlle Héaulme

 

Histoire d'amour presque classique pour Philippe Djian, somme de contrariétés pour Gaëlle Héaulme : la vie n'est jamais simple dans les romans français...

 

djian, héaulme, gallimard, buchet chastel, love song, rentrée littéraireLe style de Philippe Djian, simple et évident, cache l'essentiel de sa démarche : montrer toute la complexité de l'être humain. Mission réussie avec « Love song », roman d'amour contrarié. Le texte se lit avec une facilité déconcertante. Pourtant, à l'opposé, les agissements des divers personnages sont complexes, tortueux...

Daniel est une star. De ces chanteurs de variétés, limite rockstar, vendant de millions de disques et enchaînant tournée sur tournée. Les feux de la rampes, il connaît. Depuis longtemps. Un peu trop longtemps. A 50 ans passés, il se doute que le succès ne peut qu'aller en décroissant. Les crises, financières et de l'industrie du disque, sont passées par là. Mais cela ne lui coupe pas l'inspiration. Au contraire, il puise des idées dans cette existence cruelle et difficile.

Ses chansons sont tristes. La dernière encore plus que les autres. Il y parle de Rachel, sa compagne, partie il y a huit mois avec un de ses guitaristes. Son manager Walter (par ailleurs frère de Rachel) adore ce nouveau titre, mais nuance immédiatement « on ne pourra pas faire un album entier avec des trucs qui donnent envie de se foutre en l'air. » « Ils nous ont à l'œil, Daniel. Tu le sais. Ils vont nous serrer la ceinture. » Daniel répond sèchement « Qu'ils aillent au diable. » Le chanteur a d'autres problèmes, plus terre à terre comme gérer le retour de Rachel au domicile conjugal (mais enceinte...) et convaincre Amanda, prostituée de luxe, sexagénaire ancienne musicienne, d'entrer en cure de désintoxication.

Le lecteur se met dans les pas de Daniel, heureux du retour de Rachel, même si elle refuse qu'il la touche. La bascule du roman se fait, dans un premier temps (il y aura d'autres rebondissements), quand le musicien, père de l'enfant de Rachel, vient à la villa. Il arrive en pleine livraison d'un piano. L'instrument de musique, comme mu par la volonté de Daniel, se décroche et fracasse la tête du rival.

Accident. Scandale... Il en faut cependant plus pour déstabiliser la bête de scène harcelée par les paparazzis qu'est Daniel. Il fait le dos rond et parvient même, quelques mois plus tard, à de nouveau posséder Rachel. Mais Philippe Djian a d'autres cartes maîtresses dans sa manche. Le lecteur sera bluffé, comme toujours avec ce romancier hors du commun.

 

Nouvelles méchantes

djian, héaulme, gallimard, buchet chastel, love song, rentrée littéraireÉcrire simple, Gaëlle Héaulme aussi sait faire. Pourtant il s'agit de sa première publication. Un recueil de nouvelles, des textes courts, intenses et radicaux. Comme cette femme qui depuis des années ne supporte plus les manies de son mari. Un jour elle craque et lui sort la liste de tout ce qu'il fait de travers ou n'a pas fait, tout court. Il ne comprend pas. Jusqu'à l'arrivée inopinée d'une bûche. Alors, enfin, « Je déjeune toute seule dehors en écoutant les oiseaux ». Les femmes sont omniprésentes dans les nouvelles et les hommes souvent dépassés. Un père divorcé a sa fille pour le week-end. Une épreuve pour lui qu'il fait passer à grand renfort d'alcool fort. Aussi, quand la gamine tombe d'un arbre et se blesse, il est loin, très loin, perdu dans ses regrets et pensées négatives. Il est aussi question de cancer, de violence, de doutes et de maladie. La vie est remplie de ces « petits contretemps » qui parfois nous conduisent direct au cimetière. Gaëlle Héaulme les affronte dans ces nouvelles désenchantées.

Michel LITOUT

« Love song », Philippe Djian, Gallimard, 18,90 €

 

« Les petits contretemps », Gaëlle Héaulme, Buchet Chastel, 15 €


20/10/2013

Livres : Écrits familiaux

 

Même après le célèbre « Famille, je vous hais » de Gide, les témoignages font recette. Exemple avec Géraldine Danon, Arthur Loustalot et Nicolas Clément.

 

La famille, entière et exclusive, est au centre de ces trois livres pourtant très différents. Si Géraldine Danon raconte son périple dans les glaces de l'Antarctique, Nicolas Clément emmène le lecteur au bord de la folie meurtrière avec une fille décidée à venger sa mère de la violence du père alors qu'Arthur Loustalot, dans un style étonnamment imagé, enferme ses personnages dans un appartement exclusivement féminin mais hanté par la présence masculine. La cellule familiale, heureuse, aliénante ou détruite permet à ces trois auteurs de raconter ce qui fera toujours avancer le monde : la filiation et l'héritage.

danon,loustalot,nicolas clément,arthaud,buchet chastel,lattès,roman,rentrée littéraireActrice dans sa jeunesse, Géraldine Danon a vécu superficiellement. Du moins c'est l'impression générale laissée après la lecture de son périple, en famille et en voilier, dans les glaces de l'Antarctique. La jolie blonde aux rôles parfois déshabillés a laissé la place à une maman de rêve. Sa vie a basculé après sa rencontre avec Philippe Poupon, le navigateur. Deux enfants (en plus de Loup d'un précédent mariage) et l'envie de partager la découverte de notre planète avec eux. Dans « Le continent inconnu », elle raconte comment la Fleur Australe, leur maison voilier, part à la conquête du pôle Sud. Un périple dans des endroits déserts, préservés mais très inhospitalier et dangereux. Est-ce un lieu pour des enfants ? Oui s'ils sont sous la responsabilité d'un père navigateur hors pair et d'une mère attentive. Le livre, agrémenté de deux cahiers photos, raconte la région mais aussi, et surtout, les réactions des enfants et les doutes des parents. Dépaysant et instructif, un voyage immobile pour le lecteur alors que la tribu Danon-Poupon est déjà repartie pour un nouveau périple.

 

Papa violent

Nicolas Clément dont c'est le premier roman place lui aussi la famille au centre de « Sauf les fleurs ». Marthe, la narratrice, est une adolescente presque heureuse dans une ferme d'une région montagneuse. Elle passe ses journées entre école, animaux et câlins complices avec son petit frère. Le problème de Marthe c'est le père. Il est violent. Notamment avec la mère, victime amoureuse. Et un jour le pire arrive. La mère meurt sous les coups du père... Famille éclatée. Le cadet est placé dans une famille d'accueil, Marthe avec son premier amour part aux USA. Mais un jour elle reviendra. Elle retrouvera son père... Style acéré, phrases chocs, tension perpétuelle, ce court texte ne laisse pas indifférent. Marthe c'est un peu la figure générique de toutes les victimes lassées de subir.

 

Maman folle

danon,loustalot,nicolas clément,arthaud,buchet chastel,lattès,roman,rentrée littéraireUne mère amoureuse d'un mari absent est au menu de « La ruche » d'Arthur Loustalot. Femme à la dérive, elle a heureusement ses trois filles pour placer des garde-fous à sa démence destructrice. Car si l'amant est parti, depuis elles restent toutes les quatre dans ce petit appartement décrit minutieusement par l'auteur. Il raconte par le menu les tâches ménagères des unes et des autres. Une plongée dans la trivialité du quotidien, comme pour mieux exorciser cette descente dans les bas-fonds de l'aliénation. Un roman dur, âpre, où la jeunesse et l'insouciance sont mises à mal par cette désespérance maternelle.

Trois livres différents, opposés tout en étant complémentaires. Car s'il y a des familles heureuses, d'autres sont déchirées et certaines sont condamnées.

Michel LITOUT

« Le continent inconnu », Géraldine Danon, Arthaud, 19,90 €

« Sauf les fleurs », Nicolas Clément, Buchet Chastel, 9 €

« La ruche », Arthur Loustalot, Lattès, 16 €



13/10/2013

Livre : "Faber", mauvais camarade de Tristan Garcia

 

Enfant surdoué, Faber tourne mal. Trop conscient du monde aliénant, il ne peut qu'envisager de le détruire. Au risque d'entraîner ses amis dans sa chute.

 

faber, tristan garcia, gallimard, rentrée littéraireLes romanciers français aiment l'autofiction. Se mettre en scène, raconter ses petits malheurs. Facile et sans ambition. Tristan Garcia n'échappe pas à la règle. Mais contrairement à ses petits camarades, il avance masqué et n'abat ses cartes que dans les dernières pages. Il ne fait plus œuvre d'autofiction mais d'autodélation imaginaire. C'est autrement plus subtil que de coucher sur papier... ses coucheries.

Présenté comme la radiographie de la jeunesse française des années 90, ce roman est avant tout une histoire d'amitiés. A pluriel car dans le cas du trio Faber, Madeleine et Basile, les amitiés se croisent, évoluent et parfois s'annulent. Faber est le personnage central, le soleil autour duquel tourne ses deux amis, au risque de s'y brûler les ailes. Faber, génie surdoué, véritable dieu pour Madeleine, a disparu depuis une dizaine d'années. La jeune femme, mariée, mère de famille, pharmacienne insipide, reçoit une lettre postée en Ariège. Un appel au secours de Faber, Mehdi de son prénom.

Elle prend sa petite voiture et descend vers ces Pyrénées sauvages, refuge ultime des contestataires du système. Elle retrouve Faber, crasseux, puant, méconnaissable, zonant dans une cabane à ânes en ruines. « Il était maigre de tout ce qui dans un corps devait manifester la santé. Gros et boursouflé partout où l'organisme réclame d'être vif et tendu. Paupières plissées mais joues creuses. Ventre arrondi mais thorax rentré. Côtes apparentes et début de goitre. Il était laid. Pourtant, dès qu'il s'est mis en mouvement, je l'ai reconnu. » Faber était un adolescent surdoué. Abandonné par sa mère naturelle, il est adopté par un couple d'artistes. Des parents par procuration morts dans un accident.

 

A trois contre le monde entier

Placé dans une famille plus modeste, son intelligence supérieure le met rapidement au-dessus de tous ses camarades. Il comprend tout. Et avant tout le monde. Dans la cour de récréation, il va prendre sous sa protection Basile, binoclard timide tête de Turc des « grands » et Madeleine, surnommée Maddie, garçon manqué amoureuse éperdue de ce nouveau si gentil, beau, compréhensif... A trois ils vont vivre une enfance de complicité, de ces moments de grâce dont on n'a conscience qu'à leur disparition. L'adolescence va changer Faber. Il devient leader, révolutionnaire, de ceux qui pourraient franchir le pas de la radicalité. Le trio va se perdre de vue.

Le roman de Tristan Garcia débute par les retrouvailles entre Faber, clochard céleste amnésique, Maddie, mère hésitante et Basile, professeur dans le lycée qui a vu les exploits du Faber leader syndicaliste. Après le récit de l'enfance, retour au présent et au côté dramatique du roman. Entre nostalgie et vengeance. Nostalgie dans le regard de Basile, professeur obsédé par son enfance : « J'ai contemplé la classe de seconde 6 devant moi, j'ai cligné des yeux et je nous ai vus, nous. Sur le fond de mon œil notre enfance était là, inchangée. J'ai rouvert les yeux; j'ai aperçu d'autres enfants. Mais je ne pouvais pas les regarder, tels qu'ils étaient, sans que notre jeunesse se surimprime à la leur. » Basile le plus fragile des trois, le plus durablement marqué par Faber.

Le roman, par moment, a des airs de récit fantastique. Le lecteur est happé par le personnage quasi mythique de Faber. A moins qu'il ne soit pas un « être papier. Il existe, il a existé. »

Michel LITOUT

 

« Faber le destructeur », Tristan Garcia, Gallimard, 21,50 €


27/09/2013

Livre : Sans espoir de retour avec "Toute la noirceur du monde" de Pierre Mérot

 

Chronique de la haine ordinaire, descente aux enfers, déchéance... le parcours du personnage principal du roman de Pierre Mérot glace le sang.

 

roman, rentrée littéraire, pierre Mérot, flammarion, facho, racismeAutant vous prévenir d'entrée, ce roman finit mal. Pas de seconde chance ni de rédemption dans ce texte dur et intransigeant de Pierre Mérot. Comme notre époque, entre démantèlement de camp roms, arrestation pour apologie de terrorisme et bijoutier détendu de la gâchette... « Toute la noirceur du monde » aurait pu aussi s'appeler « La France démasquée » ou « La nostalgie vert-de-gris ». Livre brûlot, roman extrême : ce texte de Pierre Mérot a fait parler de lui avant même sa publication. Un procès en sorcellerie pour opinion extrême. L'auteur remet les pendules à l'heure dans une courte préface où il précise qu'un « roman est une fiction » et que

« son auteur ne saurait en aucun cas être confondu avec son narrateur ou son personnage. » Une fois cette évidence en tête, on peut se plonger dans l'existence de Jean Valmore, « créature monstrueuse » imaginée par Pierre Mérot.

Jean Valmore, professeur en arrêt maladie, se targue d'être écrivain. Il déverse sa haine de l'autre dans des romans qui sont systématiquement refusés par les comités de lecture. Excessifs, outranciers, carrément racistes, ces écrits donnent la nausée. Lui trouve normal que l'on montre la réalité de notre société. Et il trouve même des hommes et des femmes avec la même opinion. Valmore aime la gloriole. Il a menti sur les faits et armes de ses ancêtres pour bien se faire voir du parti d'extrême-droite. Il reçoit même une lettre de la Présidente. Un honneur, mais il se méfie de cette femme, beaucoup trop molle, accommodante et faible à son goût.

 

« Jusqu'au bout »

Valmore est un condensé de tout ce que notre société peut avoir de plus détestable. Raciste, mysogine, prétentieux, violent, alcoolique... Il est aussi professeur. Paradoxe. Ayant mal calculé ses arrêts maladie successifs (délivrés par un psychiatre certainement plus malade que ses patients), il est obligé d'aller en classe une semaine. Pas de chance, cela tombe en pleine célébration européenne. A la cantine, « buffet typiquement polonais à base de betteraves. Je me suis saoulé la gueule dans des verres en plastique. Je n'étais pas le seul. Je me suis demandé si je n'allais pas me flinguer, là, maintenant. Mais j'ai pensé ceci : avoir été mis au monde, être né homme plutôt qu'araignée ou cafard, statistiquement, c'est une chance sur je ne sais combien de milliards de milliards, alors il faut vivre cette absurdité jusqu'au bout, juste pour voir. » Valmore s'éloigne de la réalité, se radicalise. Il va casser du « nègre » la nuit, persuader un de ses élèves de faire un massacre à la Colombine... Pierre Mérot décrit méthodiquement la spirale infernale d'un esprit torturé, aveuglé par sa haine. A trop s'aimer, on déteste les autres. Valmore « juste pour voir », va aller au bout du bout, cherchant un symbole pour finir en beauté, à la manière d'un Breivik franchouillard.

En refermant ce livre on se demande si des Valmore existent potentiellement. Et si Pierre Mérot a écrit ce roman pour nous prévenir de leur possible émergence ou pour donner des idées aux timorés. On n'a pas la réponse. Juste un goût de bile dans la bouche.

Michel LITOUT

 

« Toute la noirceur du monde », Pierre Mérot, Flammarion, 18 €


04/09/2013

Livre : "Moment d'un couple", roman de Nelly Alard sur un triangle tragique

Un homme, deux femmes. Nelly Alard s'attaque au classique triangle amoureux. Son plus : des personnages trop intelligents pour être victimes de leurs pulsions. A moins que...

 

nelly alard, moment d'un couple, gallimard, rentrée littéraireJuliette, mère épanouie de deux adorables enfants, femme tout aussi rayonnante d'un homme moderne, journaliste dans un grand hebdomadaire parisien a tout pour être heureuse. Surtout si l'on rajoute au tableau idyllique des amies et un boulot prenant. Une vie parfaite jusqu'à ce soir fatidique. Elle doit aller au cinéma en tête à tête avec son mari, Olivier. Il lui téléphone au dernier moment pour annuler. Avec un argument hallucinant : « J'ai une histoire avec une fille. Une élue socialiste. » Il est obligé de l'avouer au téléphone car quand il dit à sa maîtresse, Victoire, qu'il doit rejoindre sa femme pour aller au cinéma, elle a une crise d'épilepsie. Il se retrouve dans l'obligation de la conduire à l'hôpital. Juliette apprend donc la tromperie de son mari dans des conditions peu banales. La suite de leur histoire est tout aussi hors norme.

Nelly Alard, également comédienne et journaliste, dresse le portrait de toute une génération dorée, trop longtemps persuadée d'être à l'abri de la passion. Car Juliette, après un premier moment de rejet, décide de se battre pour conserver l'amour du père de ses enfants.

 

La lutte de deux « femelles »

Lui, journaliste politique, séduit en pleine interview par cette jeune élue plein d'avenir, regrette son infidélité. Mais il est trop tard et surtout Victoire, sous des airs de femme politique sûre d'elle, aux idées progressistes et modernes, est une véritable folle, menaçant de se suicider en public si Olivier ne quitte pas Juliette. Alors, dans ce milieu érigeant la non-violence, le commerce équitable, la tolérance et le bio en autant de chapelles, Juliette va se transformer en femelle prête à tout pour conserver son mâle. « C'est la lutte de deux femelles, une curée, un carnage (…) des femelles avant tout et quand elles ont des petits c'est pire, quand elles ont des petits, c'est là qu'elles deviennent dangereuses, c'est là qu'elles ont la rage, c'est là qu'elles peuvent tuer. » Victoire n'abdiquera pas. Au contraire, elle va harceler Olivier, puis Juliette, comme pour prendre une revanche sur cet amour renaissant.

L'amour, il en est beaucoup question dans ce roman à l'écriture nerveuse et hachée, comme scandée aux moments dramatiques. A l'image de cette belle réflexion de Juliette sur la date de péremption d'un « Je t'aime ». « On ne peut pas dire je t'aime puis cinq minutes après je ne t'aime pas, mais quinze ans plus tard oui, quelle est la durée de vie implicite du mot je t'aime ? » S'il est parfois un peu trop « Parisien » (voire carrément bobo critiqueront les plus acerbes), ce roman aborde malgré tout un thème immortel. Quels que soient le milieu ou l'époque, la passion fusionnelle dans un couple ne dure qu'un temps. C'est cet après qui est le plus compliqué à admettre et à gérer. Juliette en est l'exemple parfait.

Michel LITOUT

« Moment d'un couple », Nelly Alard, Gallimard, 20 €