16/08/2017

Cinéma : « Une femme douce » et tenace

UNE FEMME DOUCE. La société russe passée au révélateur du cinéaste Sergei Loznitsa.

 


Pas un sourire. Quasiment pas de paroles : la femme douce personnage principal du film de Sergei Loznitsa reste une énigme pour le spectateur. Avec une lenteur que peu de créateurs peuvent se permettre (et surtout rendre intéressante, intrigante), il plante le décor et l’obsession de cette femme de prisonnier. Son mari est enfermé. Pour une histoire de droit commun. Mais dans ce pays, la justice a parfois d’étranges conceptions des crimes.
Elle lui a envoyé un colis avec des aliments en conserve, des habits, des produits de toilette. Le colis revient à destination. Sans la moindre explication. Elle tente de demander des précisions à la poste de la ville où elle réside, mais l’administration russe, si elle n’est plus soviétique, a encore conservé toutes ses incohérences. Alors, elle choisit sa plus belle robe et part en train pour la grande ville. Avec le paquet qu’elle veut donner directement à son mari.

■ Violence
On s’attend à un plaidoyer pour les droits de l’Homme, mais rapidement on constate que la Russie actuelle n’a rien à voir avec un état de droit. A la prison, dans la cohue, après des heures d’attente et le remplissage de multiples formulaires, la fonctionnaire lit le nom du prisonnier, se retourne pour vérifier dans un registre, rend le papier à la femme en lui disant simplement que cette demande n’est pas réglementaire. Point final. Pas de discussion. Guichet fermé. Perdue dans la ville, elle est « secourue » par l’épouse d’un autre prisonnier. Elle offre de l’héberger pour la nuit. Mais cela ressemble plus à un guet-apens. Dans le salon, une dizaine de personnes se saoulent à la vodka. Les femmes se dénudent. Les hommes en profitent. La femme douce observe. De loin. Mais elle est repérée par un proxénète qui lui promet de l’aider à avoir des nouvelles de son mari contre une rétribution en nature…


Le film est lent et violent à la fois. Une violence sourde, oppressante, omniprésente. Longtemps elle parvient à l’éviter, à fuir au bon moment. Mais on se doute qu’au final, il n’existe pas d’échappatoire. Même si le réalisateur, grâce à une fin entre Fellini et «Brazil » de Terry Gilliam, parvient à laisser croire que c’est possible.

➤ "Une femme douce" drame de Sergei Loznitsa (Russie, 2 h 23) avec Vasilina Makovtseva, Marina Kleshcheva.
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De la violence dans le cinéma russe

Rôle d’une rare complexité pour Vasilina Makovtseva (photo), actrice russe de théâtre venue de l’Oural, elle interprète avec brio, cette femme, douce et obstinée, perdue dans une Russie devenue incontrôlable où la violence est présente à chaque coin de rue. Du moins dans les grandes villes. Quand elle est chez elle, dans cette maison perdue dans la prairie, loin de toute route, c’est la tranquillité et le calme qui règnent. Mais jusqu’à quand. On sent que le monde russe bascule. La libéralisation du marché a littéralement désagrégé le pays. S’il a conservé sa bureaucratie pointilleuse, inflexible et incompréhensible, l’argent a transformé les hommes. Les policiers ou gardiens de prison ne sont que des corrompus en puissance. Les ambitieux deviennent les nouveaux corrupteurs, à qui rien ne peut résister. Surtout pas les femmes.
Cette thématique de la violence omniprésente dans la nouvelle société russe inspire les réalisateurs. Comme dans « Faute d’amour », nouveau film d’Andrey Zvyagintsev, en salles le 20 septembre prochain mais qui sera en avant-première au Castillet à Perpignan ce mardi 22 août à 19 h 15. Un couple se déchire, veut divorcer. Leur enfant trinque. Un film dur, bouleversant selon la critique et qui a remporté le prix du jury au dernier festival de Cannes.
Le précédent film de Zvyagintsev, « Leviathan », lui aussi primé à Cannes en 2014, explorait déjà les relations compliquées au sein de la famille d’un garagiste dans une petite ville isolée au nord du pays. 

13/03/2017

De choses et d'autres : La baleine morbide

 

Le jeu viendrait de Russie. Imaginé par un psychopathe. Et quand vous jouez sur le net ce n’est pas une personne que vous pouvez manipuler mais des dizaines, des centaines. Sous prétexte de relever des défis, de ceux qui vous donnent le frisson dans une vie quotidienne morne, le concepteur de Blue Whale (en français la baleine bleue) manipule des ados au point de les pousser au suicide.
Tout commence par des échanges sur les réseaux sociaux. Envie de participer à un nouveau challenge excitant ? Accepte de relever 50 défis, un par jour. Au début c’est simple et presque fun comme écrire sur son mur Facebook « je suis une baleine », regarder des films d’horreur durant 24 heures ou se lever en pleine nuit et écouter une chanson spécifique. Petit à petit les épreuves se compliquent. Se durcissent surtout. Scarifications, coupures aux lèvres ou prises de risques inconsidérés comme se tenir assis sur le rebord d’un pont, escalader une grue ou monter sur le toit d’un immeuble. Le cinquantième défi, aussi délirant qu’il puisse paraître consiste tout simplement à se suicider, par pendaison ou en se jetant dans le vide.
Délirant car certains jeunes, pris dans la tourmente, s’exécutent. Les autorités russes estiment à plus de cent en une année les victimes de ce « jeu » morbide. En Angleterre les premiers cas sont signalés. Alors si dans votre entourage, surtout chez les jeunes, vous entendez parler de Blue Whale ou de Baleine bleue, soyez vigilants. 

08/03/2017

Livres de poche : ouvrons-nous à d’autres horizons


Japon. Dans ce roman d’Edogawa Ranpo, Minoura tombe éperdument amoureux d’une jeune collègue de bureau au passé mystérieux, Hatsuyo, avec qui il se fiance… Peu après, Hatsuyo est brutalement assassinée, dans sa chambre apparemment close. Michio Moroto, ancien colocataire et rival, a ses propres raisons de s’intéresser à cette affaire. Leur enquête mènera le duo jusqu’à une île mystérieuse où se déroulent des expériences abominables visant à transformer l’humanité.
➤ « Le démon de l’île solitaire », 10/18, 8,10 €

Russie. 2033. Une guerre a décimé la planète. La surface, inhabitable, est désormais livrée à des monstruosités mutantes. Moscou est une ville abandonnée. Les survivants se sont réfugiés dans les profondeurs du métropolitain où le jeune Artyom entreprend une mission qui pourrait le conduire à sauver les derniers hommes d’une menace obscure… mais aussi à se découvrir luimême à travers des rencontres inattendues. Terreur et science-fiction sous la plume de Dmitry Glukhovsky.
➤ « Metro 2033 », Le Livre de Poche, 9,90 €

Belgique. Jean Villemont, brillant avocat pé- naliste bruxellois, accepte par principe de défendre le jeune auteur d’un braquage foireux dans un bureau de poste. Cette affaire, à l’origine sans envergure, va pourtant les mener à Franck Jammet, braqueur et pianiste virtuose, auteur pré- sumé du légendaire casse de l’aéroport de Zaventem dont la bande est menée par la discrète Julie Narmon. Un polar mené à la baguette par Paul Colize
➤ « Concerto pour quatre mains », Pocket, 7,80 €

07/12/2016

De choses et d'autres : célébrité, précarité

Difficile de rester en haut de l’affiche après des années de célébrité. Les exemples sont nombreux, de personnalités qui tentent en vain un comeback. La « valeur commerciale » - en particulier celle des chanteurs - se délite souvent et se transforme en succès éphémère. Les cimetières virtuels regorgent de vedettes pas encore mortes mais que les magazines dédaignent royalement. Même pas l’aumône d’une brève ne leur est accordée. Tant et si bien qu’on en oublie presque leur existence.

Avec stupeur, j’ai à nouveau entendu parler de Mireille Mathieu ce week-end. Pas à l’occasion de la sortie de son nouvel album ou de sa tournée d’adieu. Simplement, elle faisait partie de l’assistance de fidèles présents pour la consécration de la cathédrale orthodoxe russe. De fait, sa présence constituait l’élément phare de la cérémonie religieuse, Poutine se sent en effet quelque peu indésirable en France. La carrière internationale de la chanteuse d’Avignon se limite en gros à la Russie, il est donc logique qu’elle renvoie l’ascenseur à ses plus fidèles admirateurs.

Par contre, pas trace de Gérard Depardieu dans les travées. Ni de François Fillon, pourtant très porté sur les rendez-vous dominicaux religieux. Mais rassurez-vous, leur tour viendra, au moment où il ne leur restera que ce genre d’événement pour exister. La vie est ainsi faite : les stars d’aujourd’hui deviendront les oubliés de demain. 

08/11/2016

De choses et d'autres : Les nouveaux Russes

 

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Si dans un jeu télévisé l’animateur demande « Citez-moi deux acteurs russes », le candidat peut répondre avec la certitude d’empocher la cagnotte « Gérard Depardieu et Steven Seagal ! » Notre Gégé national (qui l’est donc de moins en moins) vient d’être rejoint dans le grand mercato des comédiens sur le retour par l’inénarrable Steven Seagal. Dans le cinéma d’action, tendance castagne et karaté, il y a un maître, Bruce Lee, un sous-fifre, Chuck Norris, et le pathétique Steven Seagal.

A 64 ans, il continue à tourner dans des films d’action comme s’il en avait 30. Son jeu est aussi expressif que celui de son totem en aïkido : la tortue. Comme Depardieu, ses multiples casquettes d’acteur, scénariste, producteur et réalisateur le poussent à chercher des cieux fiscaux plus cléments. Au début de l’année il est devenu citoyen serbe et la semaine dernière c’est Poutine en personne qui a signé un décret lui accordant la nationalité russe.

J’attends avec impatience le prochain film, russe cela va de soi, mettant en vedette ces deux stars mondiales. Depardieu, mangeant, buvant et gueulant en insultant la planète entière face à Steven Seagal, force de la nature, ascète, bouddhiste et si calme juste avant de démonter les 15 adversaires qui osent s’attaquer à lui. Je sens le concept à creuser, le duo d’anthologie et une idée à proposer à des réalisateurs ou producteurs en mal de ristourne sur leur feuille d’impôts. 

27/10/2016

DVD et blu-ray : Magouilles d'est en ouest

Référence absolue en matière de roman d’espionnage tendance « guerre froide », John Le Carré, à 80 ans passés, n’a pas déposé les armes. Il signe toujours des romans ancrés dans leur époque et n’hésite pas à en superviser leur adaptation sur grand écran. «Un traitre à son goût» paru en 2011, devient «Un traitre idéal» en 2016 au cinéma dans une réalisation de Susanna White.

Sa sortie en DVD permet de retrouver toute la force des intrigues imaginées par John Le Carré. Il n’est plus question cette fois d’espionnage entre états mais de magouilles financières entre les garants de la démocratie anglaise et les nouveaux maîtres du Kremlin entièrement dévoués à la mafia russe. Tout débute par des vacances au Maroc. Un couple d’Anglais Perry et Gail (Ewan McGrégor et Naomie Harris) croisent la route de Dima (Stellan Skarsgård), riche Russe exubérant. Dima se confie à Perry. Il cherche à sauver sa famille des griffes de la mafia. Il détient des documents qui pourraient compromettre certains haut responsables anglais. Il veut les vendre au contre-espionnage britannique contre l’immunité des siens. Gail va servir de messager. Un rôle difficile à tenir pour cet universitaire, plus habitué à l’analyse des textes de Shakespeare qu’aux blanchiment de l’argent sale. Sa femme, avocate, va entrer dans la danse et l’aider. Une opération internationale sous la houlette d’un agent aux méthodes peu orthodoxes : Hector interprété par Damian Lewis.

Parfois un peu lent et compliqué, ce film vaut surtout pour les numéros d’acteurs particulièrement convaincants. On placera en tête la performance de Stellan Skarsgård, acteur suédois fidèle de Lars Von Trier, apportant folie et humanisme à un Russe lassé d’une vie trop violente et en quête d’un peu de tranquillité. 

➤ « Un traitre idéal », Studiocanal, 19,99 €

 

09/10/2016

BD : Vie et mort d'Anna Politkovskaïa

Le 7 octobre 2006, Anna Politkovskaïa, journaliste dissidente russe, est abattue devant chez elle. Le jour même de l'anniversaire de Vladimir Poutine, son pire ennemi. La biographie dessinée de cette infatigable protectrice des Droits de l'Homme sort en France pour les dix ans de cette sinistre date. Écrit par Francesco Matteuzzi et dessiné par Elisabetta Benfatto, cet album en noir et blanc raconte les dernières années de la reporter, rendue célèbre après ses articles pour dénoncer les exactions de l'armée russe lors de la première guerre de Tchétchénie. Une femme pleine de doute, qui semblait savoir qu'un jour, elle rejoindrait ces témoins qui ont accepté de lui confier des informations. La BD est complétée par des témoignages et un entretien avec des journalistes italiens ayant connu personnellement Ana Politkovskaïa.

« Anna Politkovskaïa, journaliste dissidente », Steinkis, 16 €

 

 

20/09/2016

DE CHOSES ET D'AUTRES : Vote à la russe

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Élections législatives en Russie ce week-end. Les premiers sondages donnaient seulement 44 % au parti de Vladimir Poutine. Mais une fois le dépouillement terminé, Russie unie explose tous les pronostics avec plus de 54 % des votes et une majorité écrasante à la Douma.

Pour une fois, les instituts de sondage n'ont pas tout faux. Le score du parti au pouvoir est très certainement faussé par quelques petites fraudes de-ci de-là. Enfin, le qualificatif de "petites" pour désigner ces exactions paraît faible. Des activistes russes ont judicieusement placé des webcams dans certains bureaux de vote. Les vidéos diffusées depuis s'avèrent édifiantes. La fraude est massive et jamais l'expression "bourrage d'urnes" n'aura été autant justifiée. À côté, les chaussettes de Perpignan restent pets de lapins.

Plus étonnante, l'identité des fraudeurs. Des dames tout ce qu'il y a de plus sérieuses et propres sur elles, chargées de superviser le scrutin. Sur l'une des vidéos, on aperçoit la fraudeuse enfourner des dizaines de bulletins de vote, cachée des regards par trois autres employés. Sur une autre, la fraudeuse saisit une liasse de bulletins, puis la cache quand un électeur arrive. Dès qu'il a tourné le dos, elle reprend les bulletins et les glisse dans l'urne en quelques secondes, toujours à l'abri des regards grâce un complice interposé. Malgré ce déluge de preuves le résultat des élections a peu de chance d'être remis en cause. Simplement, le pouvoir russe aura intérêt à mieux "protéger" les bureaux de vote en 2018 pour la présidentielle et la réélection inéluctable de Poutine à son 4e mandat.

18/06/2016

DE CHOSES ET D'AUTRES : Les immondes du foot

Je n'ai rien contre le football en soi. Mais plus le temps passe, plus je constate que seul le ballon est exempt de reproches. Chaque jour de l'Euro apporte son lot de déconvenues. Bagarres entre supporters, gestes équivoques de joueurs : les scandales s'accumulent au contraire des beaux gestes. Ne revenons pas sur le supposé bras d'honneur de Pogba, accordons lui le bénéfice du doute même si les images exhumées par la télé belge ne laissent que peu d'équivoque sur l'intention première.

Non, la plaie du football, ce sont les supporters. Ces hordes ne respectent plus aucune limite dès lors qu'elles se rassemblent en bande. Dernier exemple en début de semaine à Lille. Des dizaines de fans de l'équipe anglaise, attablés aux terrasses des cafés, ingurgitent des bières en quantité astronomique. Arrivent trois enfants roms mendiant quelques sous. La scène, filmée par des touristes, est édifiante. Immonde aussi. Les supporters jettent des piécettes dans la rue et rient en encourageant les enfants à se battre pour les ramasser. D'autres poussent un petit Rom de 7 ans à boire une bière contre quelques euros.

Mais qui sont ces monstres qui s'amusent à humilier des gamins ? On en espérerait presque que des hooligans russes débarquent par surprise et leur inculquent un peu de gentillesse à grands coups de pied dans le fondement. Bien que ces mêmes Russes, une fois torse nu, dévoilent leur vrai visage en arborant des tatouages de croix gammées.

Non, décidément, pour l'instant, il y a quelque chose de pourri dans le royaume de l'Euro.

14/05/2016

DE CHOSES ET D'AUTRES : L'Eurovision des bizarreries

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Ce soir, c'est Eurovision (que j'adore, comme vous le savez). Chaque année, des millions de personnes regardent le concours et en France on croira à la victoire tout au long de la soirée, jusqu'au moment fatidique des votes. Selon les spécialistes (oui il existe des spécialistes de ce genre de compétition), Amir, le représentant français, a de fortes chances de l'emporter. Ou du moins de monter sur le podium. Enfin il ne pointera pas dernier... si l'on en croit les bookmakers anglais.

Histoire de ne pas terminer dans les abysses du classement, les sélectionneurs nationaux ont même accepté l'inacceptable : le refrain de la chanson est en anglais.

Bizarre quand on sait que la représentante autrichienne, Zoë Straub, âgée de 19 ans, interprétera "Loin d'ici", un titre aux accents pop et aux paroles bon enfant entièrement dans la langue de Molière.

Autre étrangeté, la favorite de la compétition, d'origine coréenne, chante pour l'Australie. L'île continent se situe pourtant aux antipodes du Vieux monde. Simplement les organisateurs ont accordé une dérogation à ce pays qui, paraît-il, adore le concours. Encore plus bizarre, le métier du candidat russe : quand il ne vocalise pas, il gère une pâtisserie en ligne pour chiens.

Par contre on n'aura pas droit au chanteur bélarus nu avec des loups. Non seulement on lui a interdit cette chorégraphie, mais en plus il a été éliminé en demi-finale. De même la chanteuse moldave et son accompagnateur robot ne seront pas invités à la finale de ce soir.

Bizarre, mais pas trop.