03/07/2017

Polar : Âme prisonnière d’un amas de chair

 


Ne pas devenir folle. Continuer à y croire. Survivre. Sarah s’accroche. Mais comme le laisse entendre le plan du roman noir d’Elsa Marpeau, son histoire passe par trois phases : le paradis, le purgatoire puis l’enfer.
Sarah est la femme active typique de notre société. Jeune,belle, célibataire, à force de travail et de persuasion elle est parvenue à se faire une place dans un monde exclusivement masculin : les rallyes automobiles. Jusqu’au jour du crash. Une sortie de route à pleine vitesse. Son copilote est tué sur le coup. Elle, ramassée en morceaux. Des plaies mais surtout une colonne vertébrale abîmée. Elle va se retrouver bien malgré elle définitivement sur quatre roues. Moteur et vitesse en moins.
■ Immobilité
La première partie du roman passe du pessimisme à l’espoir. Sarah broie du noir. Après de multiples opérations et un long séjour à l’hôpital, elle est envoyée dans un centre de rééducation sur les hauteurs du Massif central. « Elle passera le printemps, l’été au centre, clouée dans son fauteuil. Cet ersatz grimaçant de sa voiture. Avant elle se confondait avec l’acier et le vent; aujourd’hui elle est acier et immobilité. » Le désespoir la gagne jusqu’à sa rencontre avec Clémence. Une autre cabossée de la vie. Cancer du sein. Suivi d’une dépression. Elle est belle, joyeuse, dessine et peint avec talent.
Un rayon de soleil pour le quotidien morne de Sarah.Les soins quotidiens d’un kiné très doux et investi la font progresser et elle n’est pas indifférente au regard ténébreux d’un aide soignant. Peut-elle devenir amoureuse ? Dans son état ? « À moins d’un pervers pour qui les blessures sont autant de fentes ouvertes sur des pénétrations inédites, personne ne peut la trouver attirante ». Et de conclure, mais peut-être à tort, « qui pourrait toucher sans dégoût ce corps brisé ? »
Le roman est une longue introspection dans la tête de cette handicapée. Il bascule dans l’angoisse quand Clémence disparaît du jour au lendemain. Sarah est persuadée qu’elle a été enlevée, qu’il se trame des choses affreuses dans ce centre loin de tout. De quoi devenir folle. Jusqu’à son entrée dans l’enfer, dernière partie de ce roman d’une rare âpreté dans ses cinquante dernières pages.
 ➤ « Les corps brisés » d’Elsa Marpeau, Série Noire Gallimard, 19 €

01/11/2016

Polar : Mal aux poings

 

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Un boxeur au visage cassé et une luciole fêlée se rencontrent par hasard. Une nuit d’amour dans le noir et le début d’une grande histoire d’amour. Mais dans ce premier roman de Benoît Philippon, le bonheur est aux abonnés absents. Roy, diminutif de Raymond, n’a jamais été verni. Les drames ont marqué son enfance. Devenu adulte il se sert plus de ses poings que de son intelligence pour obtenir ce qu’il veut. Alors quand Guillemette fond dans ses bras, il ne sait pas comment faire et la protège, au risque de se retrouver avec toutes la flicaille du pays aux trousses.

Une écriture entre poésie et réalisme brut donne une ambiance unique à ce polar qui prouve que les auteurs français peuvent encore se mesurer avec les grands Américains. 

➤ « Cabossé », Benoît Philippon, Série Noire, 18 €

 

20/03/2016

Thriller : Un monde meilleur et brillantissime selon Marcus Sakey

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Seconde partie de la série politico-fantastique 'Les Brillants' de l'Américain Marcus Sakey. À partir des années 80, 1 % des nouveau-nés sont différents. Ils bénéficient de nouveaux pouvoirs comme la télépathie, la télékinésie ou autre capacité à calculer plus vite que le commun des mortels. Ils passent inaperçus au début, mais dans les années 2000, ces hommes et femmes différents commencent à se faire remarquer. Les médias les baptisent du nom, un peu trompeur, de 'Brillants'. Ils pourraient être un atout, ils deviennent une menace. Identifiés, parqués, lobotomisés pour certains, ils deviennent presque des sous-hommes. La présentation de cet univers occupe le premier tome de la trilogie (parution en poche chez Folio Policier). 'Un monde meilleur' est la suite des péripéties de Cooper, un policier 'brillant', coopérant avec le gouvernement pour tenter d'offrir un avenir meilleur à sa fille, Brillante de niveau 1, soit dotée de capacités hors du commun.

Minorité vs majorité

Marcus Sakey décrit cette société repliée sur soi-même avec une noirceur extrême. Entre le peuple qui rejette ces 'anormaux' et le pouvoir qui y voit la crainte de l'émergence d'une nouvelle élite, tout se ligue contre les Brillants. Mais ces derniers ne sont pas non plus exempts de reproches. Certains ont pris les armes et mènent une rébellion violente. Quitte à terroriser la population des 'normaux'. Alors que Cooper se retrouve bombardé 'conseiller spécial' du Président des USA, le roman se déroule en grande partie dans la ville de Cleveland, lieu d'une attaque terroriste. Plus de courant ni de communication. Comme il y a un risque de contamination à grande échelle, l'armée boucle le périmètre. Des milliers de personnes sont bloquées, dans le froid, affamées et assoiffées. Cela tourne rapidement au carnage. Ethan, un chercheur, se retrouve involontairement au centre d'une chasse à l'homme infernale dans la ville assiégée. Il détient peut-être la solution à cet engrenage mortel. Dans ce roman, la science-fiction n'est qu'un prétexte pour dénoncer les travers de notre société. Comment une minorité, pour survivre, peut basculer dans la violence. Comment, aussi, les gouvernements, pour préserver leurs intérêts, abandonnent leurs concitoyens et les sacrifient sans hésitation. Le président résiste longtemps avant de réquisitionner l'armée. Et quand il semble ne plus avoir le choix, il se passe un événement qui va durablement bouleverser l'Histoire. Il ne restera plus qu'à Cooper et Ethan à se mettre en marche pour 'sauver le monde' Mais ce sera dans la troisième et dernière partie de ce qui a tout pour devenir une série télé ou des films à succès.

"Les Brillants, un monde meilleur", Marcus Sakey, Série Noire Gallimard, 20 euros

 

31/07/2015

Livre : Conscience alignée

Il y a du Dantec dans « L'alignement des équinoxes », premier roman noir (très noir) de Sébastien Raizer dans la Série Noire qui fête cette année son 70e anniversaire.

 

raizer, alignement, équinoxes, série noire, gallimardPour rester dans les codes du genre, les deux héros du roman policier de Sébastien Raizer sont flics. Des inspecteurs de la criminelle au 36 quai des Orfèvres. Mais Papy Maigret est loin. Même San-Antonio semble banal à côté de Wolf et Silver.

Wolf, le mec, ancien commando dans l'armée, dur et solitaire. Silver, la fille, d'origine asiatique, adoptée par des Français moyens, dure et solitaire. Un couple sans en être un. Jamais ils ne se touchent. Respect, confiance, mais pas un gramme de tendresse entre eux. Logique quand on découvre un peu plus leurs personnalités. Ce ne sont pas des êtres humains que l'on aime croiser la nuit dans une ruelle mal éclairée. Et si par malheur vous vous retrouvez en garde à vue, priez pour ne jamais tomber entre leurs mains.

La police dans ce présent aux airs de futur proche ne supporte plus les dérives du code de procédure pénale. Si chaque suspect a droit à un avocat, bientôt chaque policier devra lui aussi avoir un défenseur tant le moindre clignement d'oeil ou éternuement peut se transformer en « agression caractérisée » ou « moyen de pression psychologique pour faire avouer un témoin ». Ils doivent souvent se contenter de faits divers routiniers comme ce suicide par pendaison d'un gamin dans un centre de réinsertion. « Allé tous crevé, Jihad ! » a-t-il laissé sur un bout de papier. Peu optimiste face à la dérive de notre société, Wolf constate amer que « décidément, le Jihad était à la mode dans ce monde où la mort était la dernière grande aventure qui ne discriminait personne, où l'extrême nihilisme tenait à la fois lieu de destin et de revanche sociale. »

 

Décapité

L'enquête au centre de ce thriller débute véritablement quand une patrouille de nuit est prévenue qu'un homme vient d'être assassiné dans un appartement parisien. Effectivement ils découvrent un corps... la tête quelques mètres plus loin. La tueuse, une jeune femme d'une beauté extrême, est assise dans un coin de la pièce. Devant elle le sabre de samouraï avec lequel elle a décapité sa victime est planté dans le plancher. Elle s'appelle Karen et va envahir l'esprit de Wolf chargé de l'interroger. Si elle reconnaît le meurtre, elle préfère philosopher que de s'expliquer. Le tuer était nécessaire pour atteindre le stade ultime de « l'alignement ». Folle ? Non car Silver comprend parfaitement la signification de cette démarche et que Wolf, lui aussi, semble sensible à cette théorie de « l'alignement des équinoxes » donnant son nom au roman.

Le texte devient encore plus symbolique, chaque personnage ayant plusieurs facettes, interférant les unes sur les autres au gré de leur avancement dans ce fameux « alignement ». En résumé, il est question de fin du monde, de végétalisme, de psychologie, de sexe, d'agriculture biologique (« un oxymore qui ne devrait pas exister ») et bien sûr de mort. Enfin, ce que l'on appelle communément la mort. Dans ce roman, il apparaît que parfois, un esprit a suffisamment de force intrinsèque pour survivre à son enveloppe charnelle.

Beaucoup de fantastique, un peu de technique, de la baston, un « grand méchant » mémorable et vous voilà plongé dans 450 pages qui ne vous laissent pas indemnes. Et même si Sébastien Raizer, Français vivant à Kyoto, ne s'en réfère pas dans ses remerciement (il cite Mishima et Philip K. Dick), ce texte fait furieusement penser aux univers de Maurice G. Dantec. Et comme tout ne se termine pas forcément mal, une suite est annoncée en 2016.

 

« L'alignement des équinoxes », Gallimard Série noire, 20 €

 

14/04/2015

Livre : La chasse aux mutants trop "Brillants"

Entre thriller et roman fantastique, ce roman de Marcus Sakey décrit une Amérique aux prises avec un mouvement terroriste mené par des mutants.

 

brillants, sakey, série noire, gallimardDans un présent très légèrement modifié, les USA sont aux prises avec une vague de terrorisme sans précédent. Nick Cooper, agent fédéral, a pour mission d'éliminer les poseurs de bombes. Par tous les moyens. Tout a commencé au début des années 80. De façon tout à fait invisible. 1 % des nouveaux nés sont différents. Dotés d'un don qui les rendent spéciaux, supérieurs aux autres humains. Au début des années 2000, ces « anormaux » commencent à se distinguer. Leurs formidables capacités les transforment en Brillants. Ils réussissent dans de nombreux domaines et font beaucoup d'envieux.

De Brillants ils deviennent Monstres et tous les enfants sont testés à partir de 8 ans. Les Brillants sont retirés à leur famille et placés dans des académies qui ressemblent plus à des camps de concentration pour surdoués qu'à un cadre idéal pour une jeunesse épanouie. Les premiers terroristes sont tous issus de ces académies. Des Brillants qui n'admettent pas que la majorité dicte sa loi. Dénonciation politique d'abord, puis lutte armée. Alors le gouvernement créé une agence spéciale chargée de traquer et d'éliminer ces dangers pour la société.

Paradoxe, dans ses rangs se trouvent quelques Brillants qui ont choisi le camp de la légalité. C'est le cas de Nick Cooper, le personnage central de la première partie (c'est annoncé comme une trilogie) de ce thriller fantastique signé Marcus Sakey.

 

Devinette et invisibilité

Cooper a un don. Il parvient à deviner ce que va faire son interlocuteur dans les 10 à 15 secondes à venir. Il a ainsi toujours un coup d'avance. Très utile dans le métier de Cooper, agent spécial chargé d'éradiquer les terroristes. Cela fait des années qu'il est sur la piste de John Smith, le leader du mouvement. Ce dernier, après avoir tenté de faire avancer sa cause par le débat, s'est radicalisé. Un jour, avec trois hommes de main, il a pris d'assaut un restaurant, tué un sénateur et des dizaines d'innocents, dont des femmes et des enfants.

Cooper le hait. Il a vu des centaines de fois la vidéo surveillance de l'attentat et rêve d'avoir la tête de John Smith dans le viseur de son arme. La première partie du roman, en plus de planter le décor général de la série, montre la vie quotidienne de Cooper. Ses planques, ses poursuites, ses visites à ses enfants dont la garde a été confié à son ex-femme. Grosse montée d'adrénaline quand il découvre qu'une nouvelle attaque est imminente. Mais il arrive trop tard. Bilan plus de 1100 morts et une guerre encore plus implacable.

Pour enfin avoir une chance de s'approcher de Smith, Cooper va employer les grands moyens. Il endosse la responsabilité de l'attentat et attend que l'organisation le contacte. Cela arrive au bout de six mois de cavale, par l'intermédiaire de Shannon, une femme qui peut se rendre invisible en se glissant dans les endroits que personne ne regarde. Un drôle de couple se forme, traversant les USA pour rejoindre la cachette de Smith, au cœur du Wyoming.

Cooper ment en permanence pour garantir sa couverture. Mais peut-être en est-il de même de la part de Shannon ? « Elle cachait quelque chose, lui mentait au moins par omission. Mais quoi ? Difficile à dire. En outre, il ne pouvait pas l'en blâmer. Lui aussi, il lui mentait. » Toute la richesse du roman est dans ces mensonges permanents. En fait, les faux-semblants sont très trompeurs. Qui est du bon côté ? Qui joue véritablement de la terreur ? Il faudra plus de 350 pages pour que Cooper commence à entrevoir un embryon de vérité. Un coup de théâtre qui rend encore plus passionnant, ce roman sur l'acceptation de la différence.

 

« Les Brillants », Marcus Sakey, Série Noire, 19,90 €

 

01/07/2014

Livre : Du manque à la mort

Classé dans la catégorie « roman noir », ce premier livre d'Eric Maravélias mérite plutôt le qualificatif de « roman noir de chez noir, très macabre »...

 

série noire, maravélias, faux soyeuse, drogue, junkie, sidaBienvenue dans l'enfer des drogués en fin de vie. En 250 pages vous pourrez ressentir le manque, la folie, l'abandon, la fatigue et le désespoir des camés en bout de course. Mieux vaut avoir l'estomac bien accroché car cet univers n'est pas toujours joli. Pour vous donner une idée, remémorez-vous la scène des toilettes dans « Trainspotting » et multipliez ça par 1000. Vous êtes toujours partant ? OK, premier shoot.

Le narrateur, junky, atteint du sida, vit dans un squat au milieu de détritus et de rats. Son seul plaisir, se réveiller et voir par la fenêtre un grand arbre. Cela ne dure pas longtemps. Il faut vite trouver de la drogue. De l'héroïne, la plus forte possible. Arrivé à un certain niveau d'intoxication on doit redoubler les doses pour partir. Un peu... Alors on le suit dans cette banlieue infecte, peuplée de camés, de dealers et de caïds. On paie cash. Et pour avoir un peu de liquide, quand on est un homme, pas d'autre solution que de voler aux plus faibles : personnes âgées, femmes seules. Une fois la dose en poche, même plus la patience de retourner se shooter sur son matelas crasseux. C'est direct dans le terrain vague derrière la barre HLM.

Ça c'est le quotidien. Mais avant cette grande déchéance, le héros a été un petit Français comme tous les autres. Le roman d'Eric Maravélias se partage en sombre description d'une ultime journée de galère et la tombée en déchéance d'un jeune con. Car il faut être un peu con pour toucher à la dope. Surtout qu'à l'époque, les années 70, elle n'avait pas encore déferlé sur les cités. Il y a donc le côté un peu bucolique de la jeunesse du héros et la face sombre, cette folie du présent.

 

« Mourir dans l'instant »

Exemple avec cette saisissante description du manque : « Le manque est quelque chose de si particulier. Il provoque un profond sentiment de désastre, de désespérance et d'angoisse. De façon rapide, en l'espace de quelques heures, vous tombez dans une dépression sans égale, sans comparaison. Ce que vous êtes, tout ce qui vous entoure, les choses comme les gens, se transforment en monstres aberrants, effrayants. Vous aimeriez mourir dans l'instant, mais cela n'est pas possible, bien entendu, et vous vous demandez ce qui vous retient encore de vous laisser tomber sur le sol pour tenter de vous y enfoncer, d'échapper à ce qui vous hante et ne vous laisse aucun répit. » Voilà le genre de prose que l'auteur vous balance, comme un uppercut qui vous électrifie sur place. C'est cash, dur, éblouissant. Oui, on peut faire du beau avec les pires saloperies.

Pas convaincu ? 2e shoot ! « Une fois devant le miroir des toilettes, j'ai levé les yeux sur mon image. Longtemps je me suis observé. Le front large sur des yeux bruns et vides. Un nez cassé et tordu. Des lèvres pleines et sensuelles mais froissées en un rictus constant de dédain, au pli souvent féroce. Je me voyais là comme un autre. Un inconnu habité de misère et de fureur. J'aurais aimé que le monde m'engloutisse une bonne fois pour toute. » Vous ne serez pas étonné si, sans dévoiler la fin, je vous apprend que ce roman finit mal.

Michel Litout

 

« La faux soyeuse », Eric Maravélias, Gallimard Série Noire, 16,50 €

 

17/12/2013

Polar : Rancune de chasseurs par Pierric Guittaut

A la campagne, il y a des agriculteurs. Ils sont souvent chasseurs. Et ne tirent pas que sur des sangliers. Un polar rural signé Pierric Guittaut.

 

Pierric Guittaut, chasse, campagne, série noire, fille de la pluie, gallimardCe roman policier a des airs de « Canicule », le chef d'œuvre de Jean Vautrin. Le soleil en moins. La campagne décrite par Pierric Guittaut est en permanence noyée sous des trombes d'eau. Forêt humide, prairies marécageuses et chemins boueux forment le décor de cette intrigue verdoyante. Ce n'est pas un truand en cavale qui va perturber la vie des autochtones mais un clerc de notaire.

Hugues doit se rendre dans une ferme pour délivrer un acte officiel. Manque de chance, il tombe dans des embouteillages à la sortie de Nantes puis se perd sur le réseau départemental sous des trombes d'eau. Pour couronner le tout, il tombe en panne. C'est là qu'il la voie pour la première fois. Elle sort d'un bois. Le regarde quelques secondes et disparaît de nouveau sous les frondaisons. « Une femme. Sa longue chevelure ruisselante est plaquée sur son crâne. Les manches d'un gilet détrempé pendent de chaque côté d'une fine robe blanche à fleurs rougeâtres, transformée pour l'occasion en seconde peau moulante. Le tissu gorgé d'eau laisse voir par transparence le triangle blanc d'une culotte de coton, l'œil sombre d'un nombril et les formes lourdes d'une poitrine capiteuse. » L'apparition fugace va hanter l'esprit de Hugues.

 

Battue au sanglier

Le clerc de notaire va voir la chance tourner avec l'arrivée de Sébastien Girard. Ce jeune paysan du cru va le dépanner. Remorquer la voiture jusqu'à la ferme, offrir gite et couvert au citadin perdu. Le lendemain, il sera assez convaincant pour faire découvrir à Hugues une battue aux sangliers. Le jeune notaire a un train dans quelques heures, mais accepte quand même. Cela lui fera une anecdote à raconter à son retour en terres civilisées.

Pierric Guittaut, romancier mais également chasseur, décrit avec soin, force détails et termes techniques du cru la partie de chasse, le travail des chiens, des rabatteurs et des tireurs postés à l'orée. Jusqu'au coup de feu et la mort du gibier : « Un sanglier. L'animal est couché sur le flanc et ses petits yeux noirs ouverts ne sont plus qu'une lucarne vide sur un monde intérieur éteint. Son groin et sa gueule sont souillés de sang frais, dont le rouge vif éclate au milieu du poil dru de sa tête oscillant entre le brun sombre, le blond et le gris. » Un cochon de moins. Un chien aussi. Celui de Sébastien. Abattu volontairement par un mystérieux tireur.

Hugues va se retrouver au centre d'une vendetta entre deux familles, deux exploitations voisines aux lourds antécédents et secrets familiaux encore plus pesants.

Qui a tué le chien ? Qui est cette femme des bois ? Hugues va-t-il rester longtemps dans cette campagne isolée ? Le lecteur est happé par l'intrigue imaginée par l'auteur alors que le personnage principal, au contact de ces êtres frustres aux désirs primaires, semble se départir de sa raison, de son discernement pour lui aussi basculer dans la folie de l'instinct. Et comme les armes pullulent dans ce milieu de chasseurs, ce ne sera pas sans dégâts collatéraux. Des traces de sang et de boue vont se répandre derrière la course de cette « Fille de la pluie. »

Michel LITOUT

 

« La fille de la pluie », Pierric Guittaut, Série Noire Gallimard, 14,90 €


21/10/2013

BD : La violence des antipodes dans "Maori" de Ferey et Camuncoli

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La Nouvelle-Zélande, ses moutons, ses rugbymen... sa violence. Petit pays aux antipodes de la France, il fascine Caryl Férey. L'écrivain français y a passé quelques années. Suffisamment pour s'imprégner de la culture maori et de la recracher dans un polar sombre et violent dans la Série Noire. Un roman adapté par Férey lui-même et dessiné par Camuncoli, un Italien qui n'a plus rien à prouver après avoir, notamment, signé quelques aventures de Spider-Man. Jack Kenu, flic à la criminelle d'Auckland, est chargé de l'enquête sur le meurtre d'une jeune maorie retrouvée la tête fracassée sur une plage fréquentée par des surfeurs. Il ne croit pas une seconde au crime d'un rôdeur. D'autant que la victime, non identifiée au début, se révèle être la fille du leader de l'opposition au Premier ministre conservateur. A quelques jours des élections, ce rebondissement sanglant ne sera pas sans conséquence sur le résultat. Avec une noirceur absolue, Caryl Férey trimbale son anti-héros dans une Nouvelle-Zélande minée par la crise, où le capitalisme fait des ravages, essentiellement chez les pauvres composés en grande majorité de Maoris. Au final, la première partie de ce diptyque se révèle plus politique que policière. Mais avant tout passionnante.

 

« Maori » (tome 1), Ankama, 14,90 €



03/08/2009

Vignes sanglantes

 

Paysans racistes, truands colombiens, tueur en cavale : cela s'anime dans le vignoble de Moissac, décor de ce polar signé DOA.

 

Serpent aux mille coupures.jpgCela débute comme un roman de terroir. Mais le lecteur sait que cela ne devrait pas continuer : une Série Noire sans cadavre cela ferait tâche. Pourtant tout commence en pleine cambrouse, du côté de Moissac, Tarn-et-Garonne, capitale du chasselas, ce raisin de table bénéficiant d'une appellation d'origine contrôlée. C'est l'hiver. Les vignes sont en sommeil. En pleine nuit, Baptiste Latapie, représentant typique de l'autochtone s'active dans les vignes de son voisin, Omar Petit. Avec un sécateur, il sectionne méthodiquement tous les fils de fer supportant les pieds de vigne. Et tout en effectuant sa tâche, il se répète : « Un macaque à Moissac ! Un nègre chez eux ! Qui voulait faire du grain AOC ! Coupe ! C'était leur raisin ! Leur païs ! Coupe ! Pas de macaque paysan ! Coupe ! » DOA, l'auteur, dans cette introduction, plante un décor qui malheureusement est criant de vérité. La France est un beau pays, mais peuplé d'un peu trop de racistes.

 

Omar le paisible

Omar Petit est d'origine sénégalaise. Né en France, marié à Stéphanie, héritière de cette propriété. Cela fait quelques années que le couple tente de vivre de leur exploitation. Mais c'était sans compter l'hostilité des voisins, Latapie et ses copains, chasseurs et pompiers volontaires. Omar refuse de rendre les coups. Il fait le dos rond : « Dans cette guerre stupide, c'étaient les seules armes dont disposait Omar, le colosse paisible. Trop paisible. Sa sérénité, qui avait séduit Stéphanie quand ils s'étaient rencontrés, passait aujourd'hui pour de la passivité ou pire, de la lâcheté. ».

Le problème pour Latapie, c'est que ce soir-là, il n'était pas le seul à travailler de nuit dans les parages. Trois hommes, en provenance d'Espagne, ont rendez-vous. Le chef, Javier Creo-Perez, un jeune Colombien, vient prendre un premier contact avec des truands français pour vendre sa cocaïne dans l'Hexagone. Ils sont en avance. Et tombent sur un motard, blessé, énigmatique. Ils n'ont pas le temps de parler, laissant cet honneur à leurs armes. Bilan trois morts, dont le baron de la drogue en mission pour son père. Le motard, blessé, prend la fuite. Tout cela sous les yeux de Latapie qui reste figé sur place.

 

Tod le sadique

Qui est ce motard ? Pourquoi a-t-il abattu les trois hommes froidement ? Les premières questions ne restent pas sans réponse pour ceux qui ont lu le précédent polar de DOA, « Citoyens clandestins ». Les autres découvriront la personnalité du tueur, homme en cavale trouvant refuge dans la ferme des Petit. Durant trois jours, nécessaires à sa guérison partielle, il va retenir en otage le couple et leur petite fille.

Pendant ce temps, la gendarmerie sera sur les dents. D'autant qu'arrive à Toulouse, en jet privé, un certain Tod – la mort – Niemeyer. Il est au service du père du Colombien. Il a pour mission de faire le ménage et de notamment retrouver et châtier les tueurs.

Chinois par sa mère, Allemand par son père, c'est un expert en tortures.

Quand il retrouve, en compagnie de son contact en France, Néris, la dernière prostituée qui a eu le malheur de partager le lit de Javier, il a une technique infaillible pour la faire parler : « la pointe du Ka-Bar (un couteau de combat) entailla la peau du torse de la jeune femme, juste en dessous de la poitrine. Elle gueula de façon si inhumaine et stridente que Néris se boucha les oreilles. Avec une efficace brutalité, la lame de Tod fouilla sous le sein droit et souleva une langue de chair. Néris se plia en deux pour vomir. » Voilà, on a quitté les bucoliques coteaux de Moissac pour plonger dans la violence et la peur d'une Série Noire d'exception. L'action va aller crescendo, avec la rencontre de presque tous les personnages chez les Petit puis un final dans Moissac qui, s'il avait véritablement eu lieu, ferait encore parler aujourd'hui.

« Le serpent aux mille coupures », DOA, Série Noire Gallimard, 15,90 € (« Citoyens clandestins » vient d'être repris en Folio Policier, N° 539, 8,10 €)

 

06:02 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : doa, série noire