11/04/2017

Roman : Le village sans bruit de "Silencieuse" de Michèle Gazier

 


Michèle Gazier aime raconter l’intime et l’enfance. Originaire de la région, l’ancienne journaliste à Télérama a déjà souvent situé ses romans dans des villages que l’on reconnaît. Dans « Silencieuse », l’action se déroule dans un petit village d’une vallée qui pourrait se trouver autant dans l’Aude que les Pyrénées-Orientales, les personnages visitent le parc animalier de Sigean.
Tout le monde se connaît et quand deux étrangers viennent s’installer, ils deviennent des attractions. Mais si le « Blondin », discret, arrive à se faire oublier et même à séduire une fille du pays, l’artiste allemand Hans Glawe fait l’unanimité contre lui. Il est et restera le « Boche ».
La romancière raconte avec simplicité et sans niaiserie cette vie de village entre repli sur soi et besoin de l’autre. Mais de toutes les nouveautés l’arrivée d’une petite fille différente, joyeuse mais silencieuse, va tout bouleverser.
 ➤ « Silencieuse » de Michèle Gazier », Seuil, 17 €

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26/01/2017

Roman : La dégringolade des super-héros français

LES PREMIERS. Sept jeunes Français se découvrent des pouvoirs. Xabi Molia raconte leur histoire qui finit mal.

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Le premier découvre dans la rue qu’il peut voler. Un autre qu’il a la capacité de manœuvrer l’esprit des gens, une autre qu’elle se déplace à la vitesse de l’éclair. En une semaine, ils sont sept, un peu partout en France, à se découvrir un super-pouvoir. Les super-héros sont devenus très connus dans l’imaginaire collectif. Merci les comics et leurs adaptations au cinéma. Mais Xabi Molia, romancier et cinéaste, imagine un groupe d’invincibles dans une république française en pleine déconfiture.

■ Dérapages

Immédiatement, les sept sont mis à l’abri, ils signent un contrat avec l’État et se mettent au service de la communauté. Même si ce n’est pas évident pour tout le monde. L’un des élus le confesse dans une interview « On faisait le Bien, b majuscule, parce que c’était notre rôle et qu’on se sentait obligés, mais ça nous venait pas naturellement. On n’avait pas vocation à ça. Et même, je vais vous dire, c’était tout le contraire : on avait vocation à faire des conneries. Parce que quand vous avez des capacités comme les nôtres, c’est très difficile de dominer vos envies. » De simple histoire de science-fiction, l’auteur transforme son roman en résumé de toute la difficulté d’être différent dans une France de plus en plus repliée sur elle-même.

xabi molia,super-héros,seuilAu début, les héros sont adulés. Mais quelques dérapages suffisent à ternir leur étoile. Et comme ce sont des hommes et des femmes ordinaires, pas préparés à cette mise en lumière, certains craquent. Pire, une bête histoire d’adultère va mettre en péril le groupe. Et le plus puissant va même basculer du côté obscur. Sans oublier le moindre aspect du genre (Faut-il se masquer ? D’où viennent ces pouvoirs ? Sont-ils éternels ? Y en a-t-il d’autres qui restent cachés ?) Xabi Molia revisite avec brio un canevas vu et revu.

Avec cette touche frenchy qui fait toute la différence. « Les Premiers » ont tout pour être adaptés sous forme de série télé, made in France évidemment.

 ➤ « Les Premiers » de Xabi Molia, Seuil, 19 €

 

20/09/2016

Rentrée littéraire : La cuisine à trois des "Cannibales"

Échanges de lettres entre une mère, son fils et la maîtresse de ce dernier. Succulent trio animé par Régis Jauffret.

Petit bijou de style et d'érudition, « Cannibales », roman épistolaire de Régis Jauffret, dans la première liste du Goncourt, désarçonne dans sa forme. Pas de description ni de dialogues, les 180 pages sont constituées d'une suite de lettres que les trois personnages principaux s'envoient chronologiquement. Noémie, la première, écrit à Jeanne, la mère de son amant Geoffrey. Elle lui explique pourquoi elle a préféré rompre avec cet architecte de trente ans son ainé. La mère, furieuse dans un premier temps, se laisse séduire par les lettres légères et très personnelles de la belle Noémie. Au point qu'on a l'impression que la mère tombe à son tour amoureuse de cette jeune artiste peintre. Jeanne ne se prive pas de donner des conseils à la jeune femme « Un dernier mot : aimez. L'amour est une picoterie, une démangeaison dont on ne saura jamais si le plaisir du soulagement que nous procure la caresse de l'amant vaut les désagréments de son incessant prurit. » Noémie, de son côté, est bien consciente que Geoffrey souffre de sa rupture. Elle le raconte sans fioritures à sa génitrice. « Avec moi, de l'amour il (Geoffrey) en a peut-être eu le goût sur la langue. C'est ça le chagrin, le souvenir d'un instant défunt. » La poésie, la grâce et la beauté s'invitent souvent dans les lettres des deux femmes. Comme si au calme face à leur page blanche elles parvenaient à merveille comprendre le sens du monde.

A la broche

régis jauffret,cannibales,lettres,seuilMais elles dérapent aussi parfois. Une fois proches, elles se délectent à imaginer une mort violente pour ce Geoffrey qui, au final, les aura toujours un peu déçu. On comprend alors le titre du roman, « Cannibales », quand Noémie s'imagine cuisiner son cadavre. « Après avoir salé et poivré sa dépouille, tenant chacune une extrémité du manche sur lequel nous l'aurons empalé, nous le ferons griller à la broche au-dessus d'un feu de sarments de vigne et de bois d'olivier. Nous pilerons ses os dans un mortier afin de pouvoir nous repaître de sa moelle montée en mousseline avec un kilo de bon beurre. » Moins glamour cette obsession, qui s'achèvera en un étrange barbecue.

« Cannibales » de Régis Jauffret, Seuil, 17 €

 

14/08/2016

Livre : Fais-moi danser, beau gosse

 

 

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Envie de dépaysement total ? Ouvrez vite « Fais-loi danser, beau gosse » de Tim Gautreaux. En quelques pages vous allez vous retrouver plongé dans la Louisiane, dans ces petites villes proches de bayous où la misère n'existe plus grâce à la musique et à la danse. Paul, mécanicien et beau gosse, a quelques difficultés avec sa jolie femme, Colette. Il a une forte propension à se battre. Colette, elle, ne l'aime que quand il danse avec elle. Mais elles sont nombreuses à vouloir s'abandonner dans les bras de Paul. Sur plus de 400 pages on découvre la vie, pas toujours facile, de ces deux qui s'aiment et se haïssent autant.

« Fais-moi danser, beau gosse » de Tim Gautreaux, Seuil, 22,50 euros

 

 

06/06/2016

Livre : l'abbé et l'eau

djemaï, lambert, oran, seuilBien que défroqué, l'abbé Lambert a continué à porter la soutane. Comme un uniforme. Abdelkader Djemaï, dans son style fleuri et imagé, refait vivre cette personnalité d'Oran. Le curé est surtout célèbre pour ses activités de sourcier. Ce "magicien" arrive à Oran au début des années trente pour alimenter la ville en eau potable. Il échouera et pour se venger, décidera de prendre la place du maire. L'eau, comme les femmes, il adore, même si "Lambert s'était souvent senti gêné vis-à-vis des femmes, mais cela n'empêchait pas le désir d'être toujours là, souterrain, vif et cristallin comme l'eau qu'il prenait plaisir à faire jaillir entre les cuisses fraîches et obscures de la terre." Portrait parfois émouvant d'un homme qui s'est trop souvent trompé, notamment dans ses positions racistes et antisémites.

"La vie (presque) vraie de l'abbé Lambert", Abdelkader Djemaï, Seuil, 16 euros

10:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : djemaï, lambert, oran, seuil

27/05/2016

Roman : la fable de "l'écreuvain"

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Satire du milieu littéraire, ce roman de Joachim Zelter relativise tous les succès de librairies. Le narrateur est écrivain. Un romancier qui peine sur son nouveau bouquin. Un jour il reçoit un mail d'un inconnu simplement intitulé "Selim Hacopian a écrit un livre". Ce Sélim, originaire d'Ouzbékistan, va entrer dans sa vie, l'abordant en lui donnant du "Monsieur l'écreuvain" s'incrustant, cherchant des conseils, des idées pour finaliser son œuvre. Problème, Selim ne sait pas écrire. Mais il a une arme absolue : son CV. Une vie aventureuse qui interpelle une maison d'édition qui répond à ses sollicitations par un incroyable "Nous en voulons plus". L'immigré, chargé du nettoyage des rayonnages d'une bibliothèque, se retrouve bombardé écrivain à succès. De quoi miner le moral du narrateur, nègre involontaire de Selim.

'Monsieur l'écrivain', Joachim Zelter, Grasset, 13 euros

 

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03/04/2016

Roman : la dégringolade de la petite fille

Pour quitter sa morne famille, Mona se vieillit et entre dans l'industrie porno californienne.

 

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A 25 ans seulement, Sacha Sperling signe un roman fort et âpre, où l'horreur de notre société, prête à tout pour quelques dollars, éclabousse tout, même les petites filles innocentes. Mona n'a que quinze ans quand elle décide de prendre le large. Mère dépressive, beau-père libidineux, petit ami sans ambition : rien de sa vie ne lui convient. Pourtant Mona a un amant qui pourrait être son père. Un homme marié, bien sous tout rapport mais qui a craqué pour cette Lolita effrontée. Est-ce qu'elle l'aime ? Un peu, mais pas trop. Car comme elle l'explique "Peu importe qui s'endort à côté de moi, je finis toujours par rêver seule." Terminé la petite vie étriquée dans la ville endormie, elle part à Los Angeles avec un but bien précis : devenir une star du porno.

Le plan de Mona

Racontée à la première personne, sa conquête de la Cité des Anges est décrite avec minutie par cet écrivain français mais au style très américain. Elle change de tête, de brune passe blonde. Aux yeux bleus avec des lentilles. Elle vole également des papiers et rattrape ces trois années qui lui manquent pour être majeure. Ensuite, il lui suffit de faire le vide, de se concentrer sur autre chose et les longues heures de tournage ne deviennent plus un problème.

Une question lancinante taraude le lecteur tout au long de ces scènes, parfois horribles et humiliantes : pourquoi fait-elle cela. On devine qu'elle a un plan, et c'est la grande force du roman. La petite fille, paquet de chair malmené, est une bombe à retardement. Mona, devenue Holly dans les vidéos, garde bien au creux de la main le détonateur. Et quand elle décide de se faire sauter, gare aux dommages collatéraux.

 

« Histoire de petite fille » de Sacha Sperling. Seuil. 18 euros

 

 

27/10/2015

Livre : L'Afrique relevée de « Petit Piment »

 
Abandonné par ses parents dix jours après sa naissance, Petit Piment grandit dans un orphelinat du Congo. De quoi gâcher une vie racontée dans sa verve habituelle par Alain Mabanckou.
 
Bébé abandonné à l'entrée d'un orphelinat, Moïse est baptisé par Papa Moupelo, le prêtre qui vient chaque semaine faire chanter les gamins de l'institution. Moïse n'est qu'une petite partie de son nom, long comme un jour sans pain. Mais c'est sous le sobriquet de Petit Piment que cet enfant va faire parler de lui.
Le roman d'Alain Mabanckou, à la première personne, est construit à l'inverse d'une vie. Au début, on galère, puis arrive le temps de l'épanouissement. Avec Petit Piment, c'est l'inverse. Tant que Papa Moupelo venait chaque semaine, la vie valait le coup. Mais du jour au lendemain il disparaît. Encore gamin, notre héros ne comprend pas que le religieux vient d'être victime de la révolution socialiste imposée par le pouvoir. Terminés les chants liturgiques, place aux odes au président. Sous la houlette du directeur, un certain Dieudonné Ngoulmoumako, la vie change. Brimades, punitions, corrections : c'est l'enfer. Les gardiens sont intransigeants, les autres pensionnaire pires. Notamment des jumeaux qui font régner la terreur dans les dortoirs. Quand ils s'en prennent à Bonaventure, le meilleur ami de Moïse, ce dernier décide de le venger. Subrepticement, il introduit une forte dose de piment dans la nourriture des tyrans. Ils passent une nuit terrible. Les trois jours suivants sont abominables. Voilà comment le gamin de Pointe-Noire devient Petit Piment. Les deux caïds, flairant le gars dégourdi et peu impressionnable, lui pardonnent et le nomment second de leur bande.
La première partie du roman, entièrement située dans l'orphelinat, est la plus émouvante. Encore enfant, Petit Piment a un fond d'humanité, de gentillesse et d'empathie. Malgré les coups durs, les injustices et un horizon bouché, il croit encore en l'Homme, comme si l'enseignement de Papa Moupelo persistait tel un phosphène au fond de la rétine. Le drame de Petit Piment, c'est sa gentillesse. Et sa peur de décevoir. Quand les jumeaux décident de s'évader, il n'ose pas refuser de participer au plan. Et le voilà devenu petit voyou dans le grand marché de Pointe-Noire.
 
Ami des prostituées
Heureusement il croisera une nouvelle fois une bonne âme qui tentera de le sauver. Maman Fiat 500 est une mère maquerelle. Elle se prend d'amitié pour ce gentil garçon, serviable et si prévenant pour ses dix filles. Surtout il ne juge pas sa profession quand elle lui explique. « A-t-on jamais cherché à savoir ce qu'il y a derrière chaque femme qui marchande ses attributs ? On ne naît pas pute, on le devient. (…) Et puis on franchit le pas, on propose à un passant son corps avec un sourire de circonstance, parce qu'il faut aguicher comme dans tout commerce. On se dit que ce corps, même si on le déprécie un soir, on le lavera le lendemain afin de lui rendre sa pureté. Et on le lave une fois à l'eau de javel, on le lave deux fois avec de l'alcool, puis on ne le lave plus du tout, on assume désormais ses actes parce que les eaux de la terre ne pourront jamais procurer de la pureté à qui que ce soit. » Dans le giron de Maman Fiat 500, quelques douces années s'écoulent.
Mais la malédiction frappe de nouveau. Et cette fois ce ne sont pas quelques pincées de poudre de piment qui le sortiront d'affaire. Aussi tragique que l'histoire de ce continent, le roman d'Alain Mabanckou raconte surtout l'énorme gâchis de talent et d'intelligence causé par la misère d'une majorité et l'ambition d'une minorité.
Michel Litout

 

« Petit Piment », Alain Mabanckou, Seuil, 18,50 €
 

06/08/2015

Livre : Hawaï et son singe d'or

Humour non stop dans ce roman tropical déjanté de Jack Handey, célèbre gagman américain.

 

handey, humour, hawai, singe, seuilHawaï, pour une majorité de Français ce sont des images de cartes postales. Des surfers bronzés, des vahinés peu vêtues voire des policiers télégéniques pour les adeptes des séries américaines du samedi soir sur M6. Il existe un autre Hawaï, celui décrit dans le roman de Jack Handey, auteur américain devenu célèbre après avoir multiplié les brèves anecdotes absurdes dans le revue d'humour « National Lampoon » puis en prêtant sa plume à l'émission satirique « Saturday Night Show », véritable institution télévisée outre-Atlantique. Ce roi du bref, de la réplique cinglante, de la situation absurde s'essaye pour la première fois au roman. Une histoire découpée en courts chapitres (plus de 80) eux-mêmes truffés de dizaines de situations cocasses et invraisemblables. Au total 200 pages et pas moins de 1000 images ou scènes incongrues. On en a pour son argent.

A la base, le narrateur, à priori Jack Handey himself, raconte comment il fait l'acquisition d'une mystérieuse carte indiquant la cachette d'un singe d'or caché dans la jungle près d'Honolulu. Comme il est passablement fauché il saute sur l'occasion. Il est vrai qu'il est au bout du bout au niveau social : « Je songeai un instant à aller réclamer une aide sociale, mais j'étais trop fier pour cela. Je décidai de mendier. Mais il faut se lever de bonne heure pour pouvoir concurrencer les lépreux, les amputés, sans parler des orphelins affamés. » Arrivé à Hawaï, il dégote un boulot de « gardien de crabes sur la plage ». Très fatigant : « Chaque soir, je revenais en marchant de travers comme on dit dans le métier ».

 

Cannibales et hommes-tortues

Vient le grand départ pour la quête du singe d'or. Mais on ne s'improvise pas Indiana Jones quand on ne fait pas la différence entre une antiquité et un simple bibelot pour touristes comme cette danseuse de hula fabriquée en « puantoxite, la forme solide de la puanteur. L'essence pure et cristalline de la puanteur ». Une statuette qui a de plus le pouvoir de « déclencher des catastrophes en chaîne quand on la dépose sur (je ne me rappelle plus quoi). »

Voilà donc notre aventurier en train de remonter les méandres d'une rivière hawaïenne ressemblant plus à l'Amazone qu'à un paisible cours d'eau. Les dangers sont multiples, du diabolique docteur Ponzari, lui aussi à la recherche du singe en passant par les hommes-tortues ou la bizarre tribu des Patangis, aux dictons étonnants comme « Purée de pois au réveil, matelot au dîner. » Il est vrai que « comme beaucoup d'autres tribus, ils pratiquaient le cannibalisme, mais ils n'obligeaient personne à les imiter. » Le roman, bourré de running gags (avec la danseuse de hula ou le docteur Ponzari) est mené à un train d'enfer, multipliant les invraisemblances donnant tout son sel à ces histoires totalement tarabiscotées. Un régal pour les amateurs de non sens. 

 

« Mésaventures à Honolulu », Seuil, 16 euros

 

08:19 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : handey, humour, hawai, singe, seuil

09/05/2015

Livre : Jane Bowles, la romancière qui a trop vécu

Jane Bowles a toujours mordu la vie à pleines dents. Surtout connue pour avoir été la femme de Paul Bowles, c'était une romancière exigeante et novatrice.

jane bowles, félicie dubois, seuil, tanger, célineIl est souvent impossible de séparer l'œuvre de la vie d'un créateur. Les deux sont intimement reliés, indissociables. C'est particulièrement flagrant dans le cas de Jane Bowles, romancière américaine dont Félicie Dubois vient d'écrire une biographie subjective mais passionnante. Cette femme de lettre française, auteur de plusieurs romans et d'un portrait de Tennessee Williams, ne cache pas son admiration sans borne pour Jane Bowles. En proposant au lecteur « Une histoire de Jane Bowles », elle veut raconter la vie palpitante de cette femme excessive, mais surtout faire prendre conscience à tout le monde qu'elle était une extraordinaire romancière, malheureusement incomprise de son vivant.

Le livre débute par la description du retour de Jane et de sa mère aux USA après deux années passées en Suisse. Jane, victime d'une chute de cheval, a perdu l'usage d'un genou. Jeune et intrépide, la voilà handicapée à vie, obligée de marcher avec une jambe raide. Sur le pont du paquebot, elle rencontre un homme étrange. Il lui explique qu'il va rejoindre sa muse de l'autre côté de l'océan. Jane Auer (elle ne deviendra Bowles qu'après son mariage avec Paul) a l'occasion de discuter avec son écrivain favori, le déjà scandaleux Céline. Nous sommes en 1934, Jane n'a pas 20 ans mais sait déjà qu'elle sera écrivain.

 

Étrange mariage

Elle vit avec sa mère (son père est mort depuis longtemps) dans des hôtels plus ou moins luxueux en fonction des revenus de la famille. A New York, la jeune Jane découvre le monde de la nuit. Elle aime faire la fête, boit beaucoup et multiplie les conquêtes. Féminines. Sa mère, de son côté, désespère de la marier.

Au cours de ses sorties, elle croise Paul Bowles, un jeune homme tout aussi fantasque qu'elle. Ce musicien de 26 ans « est un joli garçon blond aux yeux bleus, d'allure diaphane, élégant et distant ». Ils s'apprécient. Sur un coup de tête, ils partent pour le Mexique durant quelques jours. Une première virée qui en appelle d'autres. Finalement, c'est la mère de Jane qui pousse au mariage. Mais il y a un problème de taille : « Jane préfère les femmes, Paul aime les hommes. » Mais qu'importe ? « Jane est tout à fait prête à s'unir à un homme qui ne la désire pas, un moindre mal pour une jeune femme qui ne veut pas devenir mère. » « Lui est fier d'arborer à son bras cette jolie brunette espiègle et spirituelle qui fait fureur dans les soirées à la mode. » Une étonnante histoire d'amour qui durera jusqu'à la mort de Jane.

Le couple a la belle vie. Jane a de l'argent, Paul en gagne beaucoup en composant des musiques. Ils voyagent souvent et décident de s'installer à Tanger, dans cette ville cosmopolite qui fait tant rêver les intellectuels de l'époque. Jane a publié un roman, sans succès, et plusieurs nouvelles. Elle a également rédigé une pièce de théâtre. Mais lentement. Perfectionniste, elle écrit péniblement deux à trois phrases par jour. Il est vrai aussi que l'alcool commence à la diminuer de plus en plus physiquement.

Félicie Dubois raconte la fin, peu glorieuse de Jane, devenue presque folle, enfermée dans une institution religieuse en Espagne. Une fin logique, Jane Bowles semble avoir vécu 1000 vies durant ses 40 premières années. Une soif de découvertes, d'excès, d'amour et de passion qui a un peu alimenté son œuvre, mais qui l'a surtout épuisée et précipitée vers la folie.

En refermant ce livre, on n'a qu'une envie, lire le roman « Deux dames sérieuses » et les nouvelles de Jane Bowles publiés chez 10/18 en France. 

 

« Une histoire de Jane Bowles », Félicie Dubois, Seuil, 16 €